lundi 7 décembre 2015

C'est agité près de chez vous

Jean-Baptiste Baronian, Dictionnaire amoureux de la Belgique, Plon, 2015.

Longtemps, pour moi, la Belgique d’abord a été une manière de province mentale, d’état d’esprit qui m’a révélé une certaine aptitude à la rêverie et même à la mélancolie. Cela a sans doute commencé avec les vignettes de certains albums d’Hergé, celles où justement  on reconnaît des rues de villes belges. Elles ressemblent à des rues françaises et pourtant ce ne sont pas tout à fait les mêmes : l’uniforme des policiers, la couleur des boites postales, l’allure des magasins de quartiers. Ce décalage subtil me plongeait dans un ravissement légèrement anxieux. J’étais chez moi et j’étais ailleurs aussi, en même temps. J’étais belge sans le savoir, déjà.
Il y a eu ensuite, je crois, ce goût pour le symbolisme fin de siècle, cette fascination pour les toiles et les dessins de Fernand Khnopff que j’aimais autant, dans son genre, qu’Odilon Redon ou Gustave Moreau et quand j’ai découvert Bruges – faites-le si possible à l’automne, le matin, sans touristes – avec comme guide Bruges-la-morte de Georges Rodenbach, illustré par ce même Khnopff, j’ai compris que j’étais enfin arrivé dans un de ces endroits où, de manière assez nervalienne, le rêve infuse la réalité à moins que ce ne soit le contraire.
Bien des années plus tard, en 1992, je découvrais cette même sensation, mais de façon beaucoup plus brutale, dans une salle du Quartier Latin, avec un film belge appelé à devenir culte, C’est arrivé près de chez vous, réalisé et joué par Benoît Pooelvorde, alors inconnu, Remy Belvaux et  André Bonzel. Ce film, on s’en souviendra peut-être, parodiait avec une férocité rare, où le rire le disputait sans cesse à la nausée, la télé-réalité, alors balbutiante, sur un mode grotesque et horrifique, en imaginant une équipe de tournage qui suivait, caméra à l’épaule, un tueur professionnel qui avait des avis sur tout. Là aussi, comme chez Hergé, émergeait cette impression, bien résumée par le titre, d’un « chez vous » légèrement diffracté où l’on croit faussement pourvoir s’attacher à une réalité qui n’est déjà plus tout à fait la nôtre. Certains belgicismes contribuent à créer ce subtil décalage avec la réalité – c’est bien du Français mais on ne le comprend pas : qui pourrait traduire, par exemple, « Derrière l’aubette partait une drève » ?
On trouvera dans Le dictionnaire amoureux de la Belgique de Jean-Baptiste Baronian des explications de ces belgicismes et des entrées pour Khnopff, Bruges, Rodenbach. On trouvera aussi des entrées pour Hergé et C’est arrivé près de chez vous. C’est que notre académicien de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique n’hésite pas à convoquer les mauvais genres ou ceux jugés mineurs pour tenter d’élucider cet étrange sentiment, contradictoire, de proximité et d’exotisme qui saisit le Français quand on lui parle de la Belgique, ou même le Belge, « en étrange pays dans son pays lui-même ». Baronian est d’ailleurs un spécialiste reconnu de la littérature fantastique qui fait l’objet de plusieurs entrées dans son Dictionnaire. Il fut aussi, dans les années 70, le patron de la Bibliothèque Marabout avec sa collection Fantastique. Celle-ci a fait découvrir à des générations de lecteurs (par exemple, Emmanuel Carrère , que j’ai entendu reconnaître sa dette à l’égard de Baronian au cours d’une conversation à la Foire du livre de Bruxelles) cette fameuse « école belge de l’étrange » qui a inventé entre la fin du XIXe siècle et les années soixante du XXe le réalisme magique d’un Franz Hellens, l’épouvante d’un Jean Ray sans oublier les danses macabres de Michel de Ghelderode, par ailleurs un des seuls grands noms de la scène contemporaine ayant vraiment retenu les leçons d’Artaud sur « le théâtre de la cruauté ».
À propos de Ghelderode et de quelques autres écrivains et artistes comme, en peinture, Ensor, Magritte ou Dotremont, Baronian nous rappelle que la Belgique est la mère de beaucoup d’avant-gardes. Ainsi en va-t-il pour le symbolisme, l’art nouveau, le surréalisme et même le situationnisme à travers le groupe Cobra et la figure de Raoul Vaneigem.
Une hypothèse pour expliquer cette étrange fécondité ? Depuis sa naissance en 1830, la Belgique est un pays au cœur double, qui vit sur une contradiction linguistique fondatrice, et chacun sait que les contradictions, qui sont les moteurs de l’Histoire, sont aussi ceux de l’imaginaire. N’oublions pas ainsi que la Belgique nous a donné deux géants du XXe siècle, devenus des figures universelles : Tintin et Maigret, le reporter et le commissaire. Sans la Belgique, d’ailleurs, la littérature française ne serait pas grand-chose. Le nombre d’écrivains français qui sont belges dépasse l’entendement : de Simenon à Michaux, en passant Verhaeren, Maeterlinck, Norge ou le trop méconnu Scutenaire dont Mes Inscriptions sont un régal d’insolence et d’esprit. Baronian a été son ami, il lui consacre une entrée toute en délicatesse mais cela ne l’empêche pas de citer un aphorisme des plus représentatifs du bonhomme : « Le surdoué, on lui montre un poil, il voit le pubis. »
Le propre d’un Dictionnaire amoureux comme celui de Jean-Baptiste Baronian est la subjectivité, celle de l’auteur comme celle du lecteur qui peut entamer le voyage par la route qui lui plaît. Très complet sur la littérature et la peinture, Baronian ne l’est pas moins sur l’Histoire et il rappelle, par exemple, à l’article « Violence » que l’image du Belge débonnaire et rieur en prend un coup au vu des soixante-dix dernières années. Et d’énumérer la Question royale, quand Léopold III, roi collabo, dut céder la place à son fils Baudouin après des manifestations meurtrières et quasi-insurrectionnelles ; la querelle linguistique et les affrontements violents qui en découlent dans les Fourons ; les « tueurs fous du Brabant », pratiquant des massacres aveugles dans les supermarchés pour provoquer une réaction autoritaire du pouvoir, sur le modèle de la stratégie de la tension en Italie ; l’assassinat de députés socialistes qui en savaient trop dans des affaires de corruption ; sans compter l’affaire Dutroux, moment d’horreur pure, qui révéla de surcroît de graves dysfonctionnements de la gendarmerie et de l’appareil d’état.
Mais, à la lecture de ce Dictionnaire, on se réjouit que la Belgique existe encore. Elle est en effet, plus que tout autre pays européen, soumise à ces forces contradictoires, à la fois centrifuges et centripètes, qui encouragent la division, la sécession et dans le même temps poussent à se fondre toujours un peu plus dans une construction supranationale. On se rappelle alors que si l’on est, comme Baronian, amoureux de la Belgique, c’est parce qu’elle est précisément une petite nation, celles dont André Suarès disait dans ses Vues sur l’Europe : «  Je dirai la grandeur des petites nations. Elles seules sont à l’échelle de l’homme. Les gros empires ne sont qu’à l’échelle de l’espèce. Les petites nations ont créé la cité, la morale et l’individu. Les gros empires n’en ont même pas conçu la loi nécessaire ni la dignité. Aux empires, la quantité ; la qualité aux petites nations. »


Paru dans Causeur Magazine, novembre 2015

5 commentaires:

  1. Feuilleté ce matin le dictionnaire amoureux de la Belgique. L'achèterai sûrement très vite.
    Pour moi la Belgique, c'est Hanotte et son magnifique "Derrière la colline" où son personnage croise le poète Wilfred Owen tué à 25 ans, en 1918, sur les berges du canal de la Sambre, sept jours avant la fin de la Grande Guerre...
    La Belgique c'est aussi Pirotte bien sûr, William Cliff, Savitzkaya, Nicole Malinconi et tant d'autres...

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  2. La Belgique c'est un peu plus la France que le Congo était la Belgique.
    Nos ancêtres étaient gaulois ... En fait, un savant mélange de barbares en tout genre et de d'un soupçon de Celtes ...

    J'aime bien la Belgique ... Le Roi, la Reine, les frites, les bières d'abbaye, le savoir-vivre, le fait que les belges savent sortir tôt du travail. Et puis, ils nous ont prouvé qu'on pouvait survivre pas trop mal sans gouvernement. A renouveler !

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    1. Les bières de l'abbaye d'Orval sont réputées excellentes :)

      Ce qui est bien aussi en Belgique, c'est le vote obligatoire :)

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    2. Oui, le vote obligatoire mais le gouvernement facultatif ...

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    3. Ce qui est difficile en Belgique, me semble-t-il, - autant que je puisse en juger avec le peu que je sais – c’est de mener une politique commune et d’organiser la collaboration entre des peuples de cultures différentes, de langues différentes.

      Chacune des trois Régions (wallone, flamande, de Bruxelles-capitale) possède un Parlement et un Gouvernement. En Flandre, les autorités régionales et communautaires sont rassemblées au sein d’un seul Gouvernement et d’un seul Parlement.
      C’est d’ailleurs pourquoi au sein du Conseil de l’Union européenne, la Belgique peut être représentée par un ministre aussi bien régional que fédéral, en fonction des domaines traités et des compétences requises. C’est vrai aussi pour la présidence belge du Conseil.

      Ce qui est provisoirement possible en Belgique –un Gouvernement fédéral qui fait défaut – ne peut (et ne pourra jamais je l’espère) être possible en France.
      Même si depuis trop longtemps on en prend le chemin avec une attitude de plus en plus communautariste. Le danger d’une communauté c’est qu’elle exclut ceux qui n’en font pas partie. Cela semble une lapalissade et revêt un extrême danger. L’espace multicommunautariste est appelé, par logique interne, à se différentialiser, s’ethniciser, se raciser.
      Il rétrécit le monde commun, fragilise la dimension universaliste de la nation, affaiblit le « modèle républicain ».

      Rappelons-nous le discours ethniciste du FN au début des années 1980, sur fond de régions ouvrières économiquement sinistrées. Le FN mettait directement en cause le principe du droit du sol et l’idée universaliste française en reliant les questions du sous-emploi, de la délinquance et de l’immigration (clandestine ou non). On commençait le dévoiement de la question sociale en question ethnique. (Cf le livre de Julien Lanfried, cofondateur et directeur de l’Observatoire du communautarisme, « Contre le communautarisme », Armand Colin, 2007).

      L’universalisme est primordial dans le cas français où le sens de la nation a été avant tout (même si pas seulement) l’idée politique qui veut que la France rassemble les citoyens français et non les membres de telle ou telle ethnie ou de tel ou tel groupe humain.

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