jeudi 29 octobre 2015

Yves Ravey, l'air de rien





Paru sur Causeur.fr


Avez-vous lu Yves Ravey ? Si ce n’est pas le cas, il est possible de commencer avec le tout dernier sorti, Sans état d’âme.  Vous aurez une idée assez précise du talent envoûtant, voire franchement addictif de cet écrivain qui écrit toujours le même livre. Oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, les grands écrivains écrivent toujours le même livre. Au hasard et dans des genres très différents : Céline, Proust, Gracq, Simenon, Modiano, Echenoz.  Ce n’est pas une question de manque d’imagination, c’est une question d’obsession. L’imagination, c’est bon pour les enfants et dans les contes de fée. Précisons que je n'ai rien contre les contes de fées. On peut avoir envie évidemment, adulte, de lire des contes de fées. C’est même très fréquent. À ce moment-là, allez voir du côté de Musso et de Lévy. C’est relativement bien fait, en plus. Mais ce n’est pas de la littérature, pas plus que Fast and Furious n’est du cinéma.

Cela veut-il pour autant dire que les livres d’Yves Ravey sont dépourvus de ce qui fait aussi le bonheur simple de deux ou trois heures de lecture ? C’est-à-dire de la sensation d’être ailleurs même si chez notre auteur, sociologue précis, on reconnaît bien la France d’aujourd’hui. C’est-à-dire, encore, du plaisir d’être la victime consentante d’une narration piégée qui vous emmène là où elle veut, même si vous êtes un lecteur aguerri. C’est-à-dire enfin, le livre refermé,  de la persistance d’une saveur, d’une longueur en bouche, d’un trouble. Bien sûr que non. C’est sans doute que Ravey, à l’exception d’un court texte déchirant sur la mort d’un père intitulé Le Drap et que l’on conseillera ici, a beaucoup emprunté, comme Echenoz cité plus haut, à l’univers du roman noir ou du roman d’espionnage, bref au mauvais genre.

Les livres de Ravey sont tous de vrais-faux polars où il est question de captation d’héritage, de vengeance, de meurtre déguisé. Rien que de très classique sauf que le style de Ravey vous transforme tout ça de manière radicale en quelque chose d’inédit. Pour aller vite, l’écriture de Ravey est une écriture blanche, comportementaliste. Elle ne fait jamais de psychologie. Au lecteur de déduire ce que pensent les personnages ou le sens de leurs actions uniquement d’après leur comportement. Cette méthode vient de loin : le premier à l’utiliser est Dashiell Hammett en 1929 dans Moisson Rouge  et en France c’est le grand Jean-Patrick Manchette qui la reprendra dans les années 70-80 pour ses romans en Série Noire qui sont aujourd’hui devenu des classiques, objets d’études universitaires et réédités dans la collection Quarto chez Gallimard, cette antichambre de la Pléiade.

Comme chez Manchette, on peut vous résumer l’intrigue d’un livre de Ravey en quelques lignes. Par exemple, le dernier, Sans état d’âme, se passe quelque part dans une petite ville de l’Est de la France. Le narrateur Gu, un routier, est amoureux de Stéphanie, serveuse dans un bar de nuit. Stéphanie est la fille de la propriétaire du terrain sur lequel est construit la maison des parents du Gu qui viennent de mourir. Il semblerait que les projets de la mère supposent la destruction de la maison. En plus, un Américain est arrivé en ville. Il a emballé, vite fait bien fait, Stéphanie. Et puis il disparaît. Complètement. Et Stéphanie demande à Gu, resté son ami, d’enquêter. Voilà, c’est tout. Et pourtant vous avez l’impression que Ravey, tellement neutre, sans effet, cultivant la banalité naturaliste, vous emmène à la fois du côté de Chabrol pour le cinéma ou de Simenon et Modiano, eux aussi déjà cités, pour la littérature.

Bref, laissez-vous tenter : un roman de Ravey a la politesse d’être court et il n’a l’air de rien jusqu’au moment ou vous vous apercevez que déjà, vous avez envie d’en lire un autre et que vous n’êtes pas près d’oublier cette note-là.


Sans état d’âme d’Yves Ravey (Les Editions de Minuit).

3 commentaires:

  1. J'avais lu "Le Drap".
    Je voulais lire "Un notaire peu ordinaire" et "La fille de mon meilleur ami", je n'ai lu ni l'un ni l'autre. Je vais le faire :) et lire aussi "Sans état d'âme".
    Je me suis laissé dire que le narrateur Gu s'appelle Gustave Leroy.

    Gustave Leroy a existé, c'était un célèbre goguettier entre 1840 et 1860. C'était un ouvrier brossier. Lui a succédé dans la célébrité Alexandre Desrousseaux, l'auteur du P'tit Quinquin lillois :)

    J'ai trouvé une aide précieuse dans la distinction que font, concernant la chose écrite, Viart et Vercier entre Littérature, artisanat et commerce, parlant des trois formes qui s'opèrent et se repèrent :
    - La littérature "consentante", c'est-à-dire qui consent à occuper la place que la société préfère généralement lui accorder, celle d'un art d'agrément voué à l'exercice de l'imagination romanesque et aux délices de la fiction. Ouvrages en série variant à l'infini les mêmes intemporels ingrédients. De tels livres relèvent au mieux de "l'artisanat", d'un artisanat bien maîtrisé parfois, voire de qualité, mais pas de l'art.

    - La littérature "concertante" est elle, plus attentive à l'époque dont elle propose le reflet exacerbé et volontiers provocant. C'est une littérature qui n'en consent pas moins, mais selon un registre plus mondain, plus mercantile. Elle fait chorus sur les clichés du moment et se porte à grand bruit sur le devant de la scène culturelle. Elle sait ce qui va marcher. Elle consent à l'état du monde.
    Elle tient plus du commerce que de l'artisanat.
    Si elle traduit qqchose de l'état du monde, elle ne le "pense" pas.

    Ces deux formes (romanesque atemporel, poésie convenue, théâtre de divertissement et scandale calibré) se partagent souvent les feux de la scène médiatique, comme en attestent les listes des "best sellers"...

    - A côté il y a la Littérature qui nous occupe et préoccupe : la littérature "déconcertante", celle qui déplace les attentes des lecteurs, celle qui interroge le monde. C'est une littérature qui se pense, explicitement ou non, comme "activité critique", et destine à son lecteur les interrogations qui la travaillent.

    Je brosse à grands traits ce que Dominique Viart et Bruno Vercier donnent en introduction de "La littérature française au présent" (Bordas, 2008, pour la 2e édition augmentée).
    Je m'en sers quand on me demande "Mais pourquoi dis-tu que [ça], ça n'est pas de la littérature ?" Là où je suis embêtée, c'est avec MussoLévy ou LévyMusso que je n'ai jamais lus. Embêtée parce que je n'ai pas d'argument concret. Désigner un passage au hasard ne suffit pas toujours...

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  2. Lu Ravey "Sans état d'âme" tout à l'heure, en faisant la permanence d'une exposition de peinture de Marc Champieux.
    Je vais m'acheter demain "La fille de mon meilleur ami" et "Un notaire ordinaire", en poche.
    Bluffée par cette écriture limpide, tissée serrée, et incroyablement sophistiquée qui nous attrape comme l'araignée la mouche dans sa toile. Un suspense dont on a la clef en même temps qu'elle nous ouvre à l'étrangeté la plus totale. L'impression parfois d'être avec Gailly dans "Nuage rouge".

    Et cet incipit, pour lequel j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois avant d'en intégrer la construction :

    "Au moment de dormir, enfant, si le vent était à l'ouest, et quand les locomotives s'engouffraient dans le tunnel, au loin, me parvenait, chaque soir, le ferraillement saccadé des wagons de marchandises, qui reliaient les usines de construction automobile à la frontière."

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  3. Encore Ravey, que nous vous devrons de lire. Rencontré hier soir à la librairie "Les Beaux Jours" de T. par laquelle Yves Ravey a fait un détour avant de se rendre à la librairie Tonnet à Pau, aujourd'hui.
    Belle rencontre. La littérature est un bonheur sans limites. Il y avait là un autre lecteur de "Feu sur le quartier général", qui a évoqué votre billet.

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ouverture du feu en position défavorable