mardi 20 octobre 2015

Elégance des temps endormis

"Lombez, tombé d'évêché en sous-préfecture, et de là déclassé encore en chef-lieu de canton, du haut de son roide clocher octogonal à quatre étages contemple son cœur mort, où les halles vides aux poutrages de bois font écho de l'autre côté de la rue à la façade clôturée de la sous-préfecture en déshérence. Un chat traverse la rue, deux ou trois vieilles femmes, dans la bénigne chaleur aquitaine, tricotent sur le seuil de leur porte et semblent posées là pour attester le silence. Quelque chose de rebuté et d'aride flotte autour des moellons jaunes de la cathédrale, qui s'effritent au soleil comme le tuffeau de Saumur, mais, le long de la Save que traverse un petit pont, il y a une jolie lumière mouillée sur les feuillages (...) En visitant ces bourgades dont aucune, en dehors d'Auch, n'approche même de loin les cinq mille habitants – et cela dans un département qui a compté quatre évêchés et quatre sous-préfectures – on mesure l'ampleur des drames du déclassement administratif, la capitis deminutio brutalement infligée à des cités naines et sans ressources, et qui, dans la mesquinerie sournoise et camouflée du désastre, atteint à un pathétique balzacien. Avec le greffe et l'officialité, le palais épiscopal et la sous-préfecture, le peu de sang, ou plutôt de lymphe, qui les animait encore a disparu : le silence hargneux, agressif des ruelles pavées de Lombez ou de Lectoure est celui des veuves qui se cloîtrent, inconsolables moins encore du mari perdu que du douaire dissipé." 
Julien Gracq, Carnets du grand chemin
On sera, au bout de deux jours, un peu moins sévère.Les choses m'ont semblé  plus douces, tout de même: des rues patriciennes, roses ou jaune pâle, où les maisons sont autant de palais abandonnés avec des loggias qui s'effondrent, des briques qui s'effritent, des colombages délavés, le tout autour d'une magnifique cathédrale dans le genre de Saint-Sernin à Toulouse mais sans clocher pointu ce qui accentue sa ressemblance avec ces tours que l'on voit en Ombrie ou en Toscane. 
La Save a achevé le travail en accélérant l'histoire en 1977 avec une inondation meurtrière. Le maire de l'époque de manière très post-pompidolienne a déplacé sa ville sur une colline, créant des lotissements et un centre commercial. On ne voit  ni les uns ni l'autre, dieu merci.
La vieille ville  est devenue ainsi une belle endormie, il n'y a pratiquement plus de commerces mais une école de musique et la maison des écritures, donc. Tout est dans la commune voisine de Samatan, à un kilomètre, avec son marché du lundi, une foire grasse ahurissante et ce qui ressemblerait à un centre ville.
Pour le reste c'est décidément toscan.

Pendant une heure, ce matin, après avoir pris un vélo, eh oui, je suis allé jusqu'à Sauveterre et là, les Pyrénées sont apparues, clairement, plus grandes que nature à cause de je ne sais quel phénomène optique de réfraction qui a lieu surtout à l'automne.
Et puis le gris bleu doré est revenu et je suis rentré travailler
avec lui.


 Merci à Thomine V.
 

2 commentaires:

  1. Merci pour le beau titre :)

    Gracq dit du mal des bastides gersoises, elles ont pourtant un charme fou avec la halle au milieu de la place :)

    Jamais vu le marché du gras à Samatan (c'est plutôt le Val d'Adour qu'on fréquente depuis les Pyrénées), on peut dire que vous attaquez votre résidence dans la chair des choses ! :)

    Et en bonne compagnie : je ne crois pas qu'ils aient jamais invité Réda à "Jazz in Marciac". Je me trompe peut-être...

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  2. Bernard Grandchamp21 octobre 2015 à 08:48

    Cher Jérôme Leroy,
    Merci pour ces quelques notes de Gracq, si reconnaissables, et bonne fin de séjour en Gers.
    Nous y serons dans un petit mois, à Montréal, pour (r)allumer la "flamme de l'Armagnac"...
    Suerte pour Jugan,
    Bien à vous - Bernard Grandchamp

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ouverture du feu en position défavorable