jeudi 24 septembre 2015

Syriza et nous



La Une du Monde de mardi dernier était décidément étonnante : « Les Grecs valident la politique de réformes et d’austérité de Tsipras. »
À sa lecture, on se souvient de la manière unilatérale extrêmement défavorable, et c’est un euphémisme, dont ont été présenté Tsipras et Syriza depuis le 25 janvier 2015, jour de la première victoire électorale d’un gouvernement de gauche radicale dans l’Union Européenne. Des aventuristes, des idéologues, des maîtres chanteurs, des fainéants, des incompétents, nous en passons et des pires. Alors qu’est-ce qui leur a valu ce changement de ton ?
Malgré un environnement extérieur (avec la pression incessante de la Troïka) et intérieur (avec une oligarchie vent debout, dont les journaux et les chaînes privées ont donné de faux sondages montrant Syriza au coude à coude avec Nouvelle Démocratie), Tsipras a gagné pour la troisième fois en neuf mois ? Hat trick, comme on dit au football… On signalera au passage que pour la dernière échéance, Tsipras avait même un front de plus à combattre, celui de l’opposition de gauche au cœur même de Syriza, regroupée en une Unité Populaire, qui n’a pourtant pas réussi à rentrer dans la nouvelle Vouli.
Non, c’est que les médias, comme d’habitude,  prennent leurs désirs pour des réalités. Imaginez le titre si la droite de Nouvelle Démocratie ou mieux encore le parti chouchou de Bruxelles créé par une ex-star de la télé, Potamia (classé au centre-gauche, ce qui dit assez où se place le centre de gravité gauche/droite dans les médias mainstream)  avaient gagné contre Syriza. On aurait eu droit, avec la même assurance, à « Les Grecs font le choix clair de l’austérité et des réformes en rejetant la gauche » ou « Tsipras désavoué par un électorat grec en quête de réalisme. » 
À moins qu’on veuille ici et là administrer à Tsipras un baiser de la mort: on veut, vite fait bien fait, le discréditer en l’enfermant dans le rôle du traitre jouant la pièce du reniement. Et pourquoi pas, dans la foulée, le discréditer aussi aux yeux des électeurs potentiels de la gauche radicale française ? Qu’on se rassure : la gauche radicale française n’a pas besoin du Monde pour se diviser sur la question Tsipras. Il est un véritable marqueur encore entre ceux qui croient en Syriza et ceux qui y voient l’éternelle trahison des espérances révolutionnaires dans la social-démocratie. Le Front de Gauche implose ainsi  doucement sur cette question comme sur d’autres: le PCF garde sa confiance à Syriza et le Parti de gauche de Mélenchon a soutenu les dissidents de l’Unité Populaire.
Mais personne ne s’interroge, pourtant, sur ce qui crève les yeux. 
Les Grecs ne votent pas comme on leur dit ou comme on aimerait qu’ils le fassent. Du coup, ils envoient un signal qui ne plaît ni aux marxistes orthodoxes, ni aux libéraux, ni aux souverainistes. Ils expriment tout simplement le désir, schizophrène qui sait, mais le désir tout de même d’une Europe qui est une trop belle idée pour être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Ils nous disent, et je trouve qu’ils ont raison, qu’il faut vouloir le beurre de l’égalité sociale, l’argent du beurre du continent le plus prospère du globe et, passez-moi l’expression, le cul de la crémière de l’émancipation.
Et c’est Syriza qui incarne ce désir parce que, de fait, Syriza n’a rien trahi du tout.
Y compris lorsque Tsipras a accepté, un pistolet sur la tempe, le mémorandum du 13 juillet. Il a été victime d’un coup d’état financier, d’une revanche idéologique de la Commission qui voulait faire un exemple. Seulement, il a été réélu et le seul parti officiellement  européiste, Potamia, a reculé. Cela veut dire que les Grecs comprennent que le match continue, que Tsipras peut les mener sur cette voie étroite d’une Europe réorientée vers plus de social et d’un euro qui soit un instrument de relance et non un carcan monétariste.
Encore une fois, comment peut-on donner un sens radicalement différent à la victoire d’un parti et d’un homme qui ont retrouvé leur score et leur électorat à la décimale près ? Et pour l’instant qui sommes nous, surtout à gauche en France, pour critiquer le seul leader de type communiste (eh oui…) en Europe, victime d’un putsch bancaire, qui explique sincèrement qu’il ne croit pas en la politique qu’on lui impose et qui garde malgré tout la confiance de son peuple?

paru sur Causeur.fr

6 commentaires:

  1. Je trouve tout de même que tu te tires un peu facilement de ce qui crève les yeux, ce politicien a trahi la confiance qui lui était faite, a renié son programme et vendu son peuple, comme n'importe quel politicien. Alors il est de ta tendance, alors tu veux justifier tout ça. Tu me rappelles, en l'occurrence, dans cette malaisée valse idéologique— il n'est besoin pour s'en convaincre, que de lire tes éditoriaux vengeurs d'il y a deux mois à peine (!) — tu me rappelles un certain Tillinac après la dissolution du parlement par Chirac(article du Monde), quand il s'est retrouvé avec les socialos jospinés, en 1997 après une bourde d'anthologie. La différence, c'est que Tillinac est un imbécile certifié, alors que toi, non. Le Grec aux ordres de Bruxelles va passer par les fourches caudines de la BCE qui lui fera faire la toupie pour avoir l'oseille qui signifie l'austérité de gauche, et ça va devenir de moins en moins justifiable, fusse par les volte-faces dont les communistes ont le secret jalousement gardé. Je conseille beaucoup de yoga, pour avoir l'échine très souple.

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  2. Dire d'abord le bonheur à vous lire dans tout ce que vous écrivez. Eh oui c'est ainsi. Vous portez la langue et donc votre pensée à un degré d'exigence et de beauté qui transporte le lecteur. Au sens littéral.

    Concernant les Législatives grecques du 20 septembre, ce qui m'inquiète dans la une du "Monde" que vous évoquez - même si on peut y noter un changement de ton vis-à-vis d'Alexis Tsipras - c'est la lecture qu'on peut en faire et que souligne Seraphim Seferiades, professeur de sociologie politique à l'université Panteion à Athènes.
    Il se réfère aux déclarations du porte-parole de la Commission européenne, Margaritis Schinas qui, en félicitant le soir des élections Syrisa pour sa victoire, a déclaré que "désormais le gouvernement grec a(vait) un mandat clair pour appliquer un plan de réformes très ambitieux."
    C'est-à-dire qu'on est là, souligne le professeur de sociologie politique, dans les idées véhiculées par le système médiatique européen depuis le soir du 20 septembre : cette victoire représente l'acquiescement, la validation de la part du peuple grec des nouvelles mesures d'austérité, de la continuation de libéralisation du marché du travail et des privatisations prévues par l'accord du 13 juillet.
    "C'est une narration très dangereuse" dit, à juste titre,Seraphim Seferiades.

    Or Alexis Tsipras, qui a des convictions et qui semble un homme honnête, a bien l'intention de continuer la lutte et il est en bonne place pour savoir à quel point cette lutte sera difficile. A moins que tous les donneurs de leçons ne se décident à joindre leurs forces à celles de tous les progressistes, en empêchant, par exemple, la signature du traité transatlantique (le Tafta) entre l'Union européenne et les États-Unis d'Amérique.

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  3. Sait-on le pourcentage de vote pour Syriza dans le dème de Πάρος ? :)

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  4. Les donneurs de leçons étant les "progressistes" et ce depuis toujours, il y a peu de chances que leurs rangs grossissent. Comme ce sont aussi des atlantistes invétérés depuis 40 ans et plus, ils sont bons derniers à "dénoncer" selon leur bonne habitude le Tafta, caniches d'Obama depuis son élection. Vous n'avez honte de rien, c'est ça qui est stupéfiant.

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  5. Monsieur Marignac je suppose que c'est à moi que vous vous adressez.
    Les forces progressistes sont celles qui n'accepteront pas les nouvelles menaces sur le droit du travail ou sur la protection sociale, les menaces sur l'environnement, qui n'accepteront pas la remise en cause de la sécurité alimentaire, la remise en cause de la souveraineté populaire.
    Ce sont les communistes et toutes les personnes et organisations en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Chine, en Inde, en Afrique, qui peuvent s'unir et agir avec l'implication des organisations syndicales de salariés, de paysans, ou de juristes, des associations très diverses, des mouvements d'éducation populaire, des créateurs, des "lanceurs d'alerte". Tous motivés pour changer le scénario du marché transatlantique.
    Comme vous le savez, le texte du mandat de négociation que se sont donné les ministres des affaires étrangères et du commerce le 14 juin 2013, a été tenu secret, classé diffusion restreinte, "restreint UE/ EU restricted". Rédigé en anglais seulement.
    Les députés au Parlement européen ne l'ont reçu officiellement d'aucune instance, ni de la Commission, ni du Conseil, ni de la Présidence du Parlement européen, ni du gouvernement.

    Les forces progressistes sont celles qui ont depuis, recueilli un million de signatures s'opposant à ce traité. Même si la Commission a rejeté cette opposition d'un million de citoyens de par le monde. C'est dire s'il y a du boulot...

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  6. Le peuple grec a voté... mais peut-être faut-il changer de peuple?! Syriza et Tsipras montrent la lune et certains s'obstinent à regarder le doigt;

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ouverture du feu en position défavorable