lundi 14 septembre 2015

Jax Miller, Circé du roman noir


 Paru sur Causeur.fr

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Simplement,  nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone: elles sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence. Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre sur ce canevas connu: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de la violence, l’épaisseur de ses personnages.
À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de course et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, on ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.
Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal.  Mark Delaney devient flic au NYPD, comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.
Freedom Oliver suit de loin, sur les réseaux sociaux, leur vie sans qu’ils le sachent et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.
Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News. 


Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)