mercredi 26 août 2015

Quadruppani contre la gendarmerie: de la bêtise et de la nuisance de l'antiterrorisme.

Au parloir du camp de rétention de la Haute-Vienne, je tente vainement de convaincre Serge de plaider la démence.
Alors que la communion universelle autour des héros du Thalys interdit, comme cela arrive périodiquement, tout recul critique, il sera néanmoins intéressant d'apprendre ce qui arrive à mon ami et mon grand frère Serge Quadruppani ,  l'Ombre Jaune du Plateau de Millevaches, le Fantômas d'Eymoutiers, le Rocambole de la "mouvance anarcho-autonome". Il semble désormais très clair que vouloir vivre autrement, entre les mailles du filet spectaculaire-marchand, devienne en soi un crime contre la sûreté de l'Etat. Ainsi, ce qui en deviendrait presque amusant, que d'écrire des romans noirs où s'exprimerait une certaine critique sociale.

"C'est une histoire bien édifiante qui donne envie de rester paître sur l'Himalaya (mais on résistera à cette envie).
Elle est relatée dans le Monde, Rue 89 et surtout Mediapart. (Pour ceux qui ne seraient pas abonnés au site moustachu, on peut lire l'intégralité de l'article ici)
Je la traite personnellement  chez les amis d'Article 11, et ceux de Siné Mensuel, sur le ton qui convient.

Résumé de l'épisode précédent. En 2011, dans l'élan de l'organisation des Nuits du 4 août, rassemblement festif sur le plateau de Millevaches qui fut porté par l'assemblée populaire locale, événement qui a charrié des milliers de personnes, j'ai décidé de transférer ma base à Eymoutiers. Il faut dire que, hormis les paysages et la riche histoire du terroir, j'avais trouvé là des manières de vivre et de s'organiser à mon goût. L'atmosphère de cette Assemblée, née en 2010 dans le mouvement contre la réforme des retraites m'avait heureusement changé du cirque de la politique radicale parisienne: des sensibilités très diverses (certes pas de droite) y coexistent sans gommer leurs différences ni même leurs différends, mais dans le respect mutuel. L'Assemblée populaire du plateau, ouverte à tous, peut réunir des  centaines de personnes et s'auto-convoque quand bon lui semble et que la situation le requiert. Elle a notamment produit à l'occasion des dernières élections municipales un  document  qui n'est pas vraiment un pamphlet terroriste. 
Cette assemblée s'est notamment réunie après l'assassinat de Rémi Fraisse, il y avait ce jour-là bien 150 personnes dans la pièce, répondant à l'émotion suscitée par ce meurtre, au scandale des mensonges gouvernementaux distillés à cette occasion. Il a été décidé d'aller bloquer par un moyen parfaitement symbolique une gendarmerie et de banqueter devant. Tout s'est passé au mieux dans une ambiance bon enfant, selon la presse locale. Plusieurs gendarmerie de la région avaient vu aussi dans la nuit leur portail brièvement bloqué par la pause d'un cadenas.

Et là patatras, que se passe-t-il? Une enquête à l'intitulé extravagant ("terrorisme, participation à un mouvement insurrectionnel") est ouverte par la gendarmerie. En lisant le rapport d'enquête, je me retrouve bombardé fondateur et idéologue d'une "mouvance anarchiste ultra-radicale". On va jusqu'à faire des expertises vocales pour voir si par hasard ce ne serait pas moi qui lis un texte de l'assemblée dans une vidéo relatant cette grave action de blocage-banquet. Mes liens avec les gens de Tarnac et mes écrits sur l'affaire sont disséqués par les pandores, qui se sont fait une histoire digne de la SDAT sur une fantasmatique "structure clandestine" dont je serais un des chefs… Pour finir, les condés n'ont rien pu prouver, mais il y a quand même un camarade qui passe en procès le 3 septembre pour "entrave à la circulation de matériel militaire en vue de nuire à la défense nationale", un délit inventé durant la guerre d'Algérie.

C'est un délire qui a sa logique:  je l'ai analysée dans la La Politique de la peur (Le Seuil, 2011): on a rarement l'occasion de vérifier à ses propres dépens la justesse de ce qu'on écrit!
Le fait que la gendarmerie en arrive à produire de telles procédures, s'invente de telles histoires, y croie, aie le front de bâtir des procédures judiciaires, tâche de m'attirer des ennuis judiciaires (en m'attribuant au passage des antécédents parfaitement fantaisistes: je n'en tire ni honte ni fierté mais mon casier est à ce jour parfaitement vierge!). Le fait qu'elle s'efforce de faire aux gens du plateau une réputation de classe dangereuse,  de "délinquants d'habitude" tendant vers "le terrorisme",  montre à nu la logique antiterroriste, bien plus que la façon de réagir à une attaque dans un train Thalys."