samedi 29 août 2015

Georges Darien, l'intempestif

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pour défier l’armée.
Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.
C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volumes de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert.  
Bas les Cœurs ! publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans, il habite Versailles et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécilité unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”
Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous expliquent mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.
Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne au livre l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.

paru sur Causeur.fr