samedi 6 juin 2015

Les légendaires

Une version de cet article a paru dans Causeur Magazine du mois de mai



Georges Guingouin et Jacques Lusseyran, les légendaires.

« Tous les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid. »  Ces vers de Patrice de la Tour du Pin, prophétiques, semblent parfaitement éclairer notre présent. Un scepticisme qui se croit supérieur nous fait considérer ces temps-ci notre histoire comme ni blanche ni noire, plutôt grise, incertaine, indécidable, à l’image de notre présent. Nous en voulons presque aux héros de nous rappeler qu’ils ont existé. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la période de la Résistance. Autant la France Libre reste relativement épargnée par l’aura de De Gaulle, autant la Résistance intérieure ne cesse d’être l’objet de fictions contradictoires. Au « Tous résistants ! » de l’après guerre a succédé le « Tous collabos ! » des années soixante-dix. Dans le meilleur des cas, on se réfugie derrière la complexité, cette bienheureuse complexité qui évite, toujours, de prendre parti. Il y aurait même eu des résistants-collabos ou des collabos-résistants, allez savoir, à l’image de François Mitterrand, parfaite incarnation de cette ambiguïté française. Alors oui, nous mourrons de froid parce que nous n’avons plus de légendes. Entendons-nous bien sur le mot employé par La Tour du Pin. Légende est à prendre au sens étymologique. Il ne s’agit pas d’une fiction mais d’un récit qui « doit être lu » pour notre édification, comme dans la Légende dorée de Jacques de Voragine qui nous racontait au Moyen-Age la vie des Saints.
C’est à ce titre que Le voyant de Jérôme Garcin et Un héros, vie et mort de Georges Guingouin de Jean-Pierre Le Dantec sont des « légendes » sur la Résistance, c’est-à-dire des récits qui non seulement sont vrais mais peuvent nous empêcher de mourir de froid en traçant les contours de silhouettes dont la pureté et le courage  ont presque quelque chose de gênant dans une époque qui a fait du ricanement une vertu cardinale. A la lecture de ces deux livres qui oscillent entre l’essai biographique et le roman, Garcin et Le Dantec font un double pari: il est encore possible de parler de la grandeur et de l’honneur comme au temps de Corneille et il est possible de le faire à propos de Résistants, sans aller chercher de sombres calculs, des détours obscurs, des ambitions secrètes chez ces hommes qui ont dit non à l’occupation nazie et au pétainisme en prenant des risques insensés pour le faire. Est-ce pour cela que Guingouin, le « préfet » du maquis évoqué par Le Dantec ou Jacques Lusseyran, le lycéen déporté à 19 ans sont à ce point oubliés et méconnus? Il est vrai que l’on pourrait très bien imaginer leur fantôme pointer sur nous un doigt accusateur, et tel le roi Ferrante dans la Reine Morte de Montherlant, nous envoyer « en prison pour médiocrité. »
Ecoutons Garcin dans Le voyant nous livrer le portrait de ces jeunes gens de la génération de Lusseyran, qui sortent à peine de l’adolescence dans ces années noires et on comprendra en creux ce qui nous manque ces temps-ci: « Ce qui frappe, c’est que jamais la main ne tremble. Ces gamins sont d’un courage fou. Moins ils ont fait d’études, plus ils ont des convictions d’airain. Chrétiennes pour les uns, communistes pour d’autres, patriotiques pour tous. Les mots qui reviennent sans cesse comme des balles: honneur, devoir, idéal et leur inflexible corollaire: « Vive la France! » (…)Ils ont tant souffert du froid et de la faim, ces enfants, tellement été frappés à coups de nerfs de boeufs par les policiers français et martyrisés par les nazis, que leur mort leur semble une délivrance et, parfois, une victoire. ».
On pourrait croire que cette absence de peur est l’apanage de la jeunesse. Il faut alors se tourner vers Guingouin vu par Le Dantec, Guingouin pendant l’été 42, dans la montagne Limousine ou sur le plateau de Millevaches, à la tête de ses maquisards, déjà en délicatesse avec les envoyés du Parti dont il réfute la stratégie, -rotation des cadres, résistance essentiellement urbaine-. Cela fait plus de deux ans que cet instituteur communiste de trente ans, n’attendant pas la rupture du pacte germano-soviétique pour prendre le maquis, mène une vie épuisante: « Assis contre le tronc d’un hêtre, il démonte et remonte son Mauser en s’appliquant à ne pas regarder ses mains (…) C’est si dur d’être sans cesse sur le qui-vive. De devoir constamment se méfier. D’avoir faim. De se nourrir de pommes, de quignons de pain sec frottés de lard. De dormir peu. D’être épuisé dès le matin. De puer. Et le pire de douter. Pas de la justesse du combat, non, de ce côté Guingouin n’a pas l’ombre d’une inquiétude, mais de la lutte à mort qui se joue en France, et plus encore sur le Front Russe. » C’est intentionnellement que nous parlions plus haut de la Légende dorée de Voragine. Ce qui fait le saint ou le héros n’est pas une grâce particulière, une élection divine, c’est d’abord de savoir surmonter sa faiblesse d’homme et notamment celle du corps qui trahit parfois malgré vous.
Jacques Lusseyran, par exemple, né en 1924, d’un père ingénieur et d’une mère institutrice, devient aveugle par accident à sept ans. Cela non seulement ne l’empêchera pas de faire de brillantes études mais aussi de prendre la tête d’un réseau lycéen à Louis Le Grand. Entre la rencontre avec son professeur Jean Guéhenno, bientôt révoqué par Vichy et la rédaction en chef d’un journal, Défense de la France, qui sera le plus gros tirage de la presse clandestine sous l’Occupation, il fait preuve d’un sens hors-pair de l’organisation et d’une fidélité rare en amitié. Sa cécité ne l’empêche pas non plus de survivre à Buchenwald  jusqu’au 18 avril 1945, de devenir écrivain puis d’enseigner la littérature aux USA avant de mourir à quarante sept ans en 1971 sur une route d’Anjou, sa région natale, alors que sa maitresse conduisait. Pourquoi les USA? Parce que la France de Vichy, comme celle de la IVème république n’acceptaient pas les aveugles comme enseignants fussent-ils khâgneux comme l’ était Lusseyran au moment de son arrestation.
Guingouin, lui, son mystère est ailleurs. Comment un instituteur se mue en chef de guerre, comment devient-il un véritable stratège et mène la seule bataille rangée et victorieuse de la Résistance, celle du Mont Gargan en juillet 44, puis libère Limoges sans effusion de sang, grâce à ses talents de négociateurs ? Surtout quand on sait qu’à peu près tout le monde voulait sa peau, la Milice et les GMR de Vichy, les troupes de choc de la SS qui appelaient les zones contrôlées par Guingouin « la petite Sibérie » et même les envoyés du Parti qui ne lui pardonnaient pas son indépendance ni son refus de déposer les armes à la Libération une fois que Thorez revenu décida de jouer la carte du compromis gaullo-communiste. De Gaulle fut d’ailleurs  admiratif de ce rebelle à la tête de milliers de maquisards disciplinés en parlant de « l’une des plus belles figures de la Résistance. », bien plus que le Parti Communiste qui le força à un exil dans l’Aube, loin de sa Haute-Vienne, où il reprit  son métier d’instituteur avant de mourir à Troyes en 2005. Quand en 1998, -mieux vaut tard que jamais-, Robert Hue veut le réhabiliter en annulant son exclusion, Guingouin refuse et commente: «Le communisme pour moi, c’est un idéal, pas un parti. C’est l’idéal d’une société plus juste pour les hommes, c’est pour ça qu’ont lutté les premiers chrétiens et qu’on les a jetés aux fauves. »
La réponse de Le Dantec à ce mystère est simple, il rend compte simplement, dans un lyrisme sec, des actions menées par Guingouin : destruction d’une botteleuse du ravitaillement général à la gare d’Eymoutiers en décembre 1942 ,« Pas de foin pour Hitler ! »,  plasticage d'un viaduc ferroviaire de Bussy–Varache en mars 1943, sabotage de l'usine de caoutchouc du Palais-sur-Vienne l’été de la même année. On pourrait multiplier le récit de ses exploits, citer ses décorations dont celle de Compagnon de la Libération donnée par De Gaulle qui savait pourtant que celui-là voulait transformer la Résistance en Révolution, on restera confronté à cette évidence mystérieuse: il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que des preuves d’héroïsme.
Lusseyran, Guingouin: il apparait que le devoir de mémoire, devenu un impératif catégorique de notre modernité, ait malgré tout des lacunes impressionnantes. Si on peut envoyer, mais uniquement dans la Haute-Vienne, à Eymoutiers, ses enfants dans un collège Georges Guingouin, cela est impossible pour Jacques Lusseyran dont, de surcroît, les livres sont devenus introuvables.
Sommes-nous donc si sûrs de nous, si riches en figures lumineuses pour nous passer de ces deux-là? Il nous semble, décidément, que non.


Jérôme Leroy

Un héros, vie et mort de Georges Guingouin de Jean-Pierre Le Dantec (Gallimard, 2015)
Le Voyant de Jérôme Garcin (Gallimard, 2015)