vendredi 12 juin 2015

Le massacre des Innocents


 Paru sur Causeur.fr



Ça commence par un gros panache de fumée noire, à Lille, visible depuis la Grand-Place, là où les terrasses fleurissent avec les beaux jours et où l’on peut paresser en regardant passer les filles. On ne dira jamais assez le charme et la douceur de vivre de la capitale des Flandres quand le soleil, qui n’est pas un habitué des lieux, se met à briller.
Mais voilà, le panache de fumée, c’était l’incendie d’un bidonville rom, installé sous un autopont, tout proche finalement de cet hypercentre aux faux airs de dolce vita. Les automobilistes de la voie rapide qui amène sur le périphérique et l’autoroute de Paris étaient habitués au spectacle au point de ne plus le voir, ou rapidement en chassant un vague remords, vite dissipé. C’était le lundi 8 juin. On l’appelait le camp Pasteur. On ne se rend pas compte de l’ironie de la chose. Un agglomérat de cabanes pour vingt familles coincées entre des rubans d’asphalte, où les conditions de vie ressemblaient à celle d’un camp de réfugiés dans un pays en guerre ou victime d’une catastrophe naturelle et à qui on a donné le nom d’une célébrité hygiéniste, d’un bienfaiteur de l’humanité.
Mais on ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde, n’est-ce pas? Il parait même qu’on ne peut pas l’accueillir bien qu’on soit la cinquième ou sixième puissance mondiale. Je sais, les choses sont plus compliquées. Les choses sont toujours « plus compliquées » quand le malheur s’ajoute au malheur et qu’on ne veut pas avoir honte. Parce que cette fois-ci, le malheur s’est ajouté au malheur: on a retrouvé dans les décombres le corps calciné d’un enfant. La Voix du Nord nous dit même qu’il s’agissait d’un enfant « d’environ cinq ans » . Tout est dans le « environ ». Non seulement, il vivait entre les bagnoles et un autopont, mais on est bien incapable de dire qui il était et quel âge il avait exactement. Les légistes ont fait ce qu’ils ont pu. Alors va pour « environ cinq ans ».
Les estimations les plus sérieuses parlent de 20 000 Roms à peine sur le territoire national. 20 000… À qui fera-t-on croire qu’on ne peut pas régler le problème de 20 000 personnes qui sont certes très ennuyeuses, sales, voleuses et qui pratiquent une mendicité agressive? Mais tout de même: 20 000, ce n’est pas grand chose. 20 000 dont rappelons le on peut soustraire désormais un enfant brûlé vif. Un enfant « d’environ cinq ans ».
Et ces 20 000 ne débarquent pas de la planète Mars, ni même d’Afrique. Non, l’immense majorité d’entre eux vient de Roumanie. Je crois savoir que la Roumanie appartient à l’Union européenne. Je crois savoir que l’Union européenne demande des garanties minimales à ses membres, en matière de droits de l’homme et de respect des minorités. Faut-il donc un enfant mort pour qu’on se décide à lui demander des comptes, à la Roumanie ? On fait bien ça avec la Grèce, en soumettant à un incroyable chantage qui est aussi un déni de démocratie un gouvernement élu il y a quelques mois. Il faut croire que la sauvegarde de l’euro fort vaut plus que la vie d’un enfant d’ « environ cinq ans ». Serait-il si compliqué d’expliquer à la Roumanie et à quelques autres que s’ils veulent continuer à bénéficier des fonds structurels, il faudrait voir à ne pas traiter leurs Roms comme des chiens? Ou alors, mais je n’ose y croire, c’est qu’on instrumentalise ces 20 000 Roms pour en faire un enjeu politique, pour entretenir à bas bruit une xénophobie latente et une compétition sécuritaire.
Comme l’actualité ne se repose jamais, le lendemain de l’incendie, l’Unicef publiait un rapport sur la condition des enfants en France . Trois millions d’entre eux, soit un sur cinq, vivent sous le seuil de pauvreté. 30 000 sont sans domicile (il y en a donc au moins dix mille qui ne sont pas Roms. 9 000 vivent dans des bidonvilles et 140 000 décrochent de l’école chaque année (les enfants roms ne décrochent pas de l’école, ils n’y vont pas car ils préfèrent brûler chez eux). Mais un autre aspect du rapport les concerne à nouveau un peu plus: la situation des jeunes migrants, surtout lorsqu’ils arrivent seuls, et qu’ils sont exposés aux agissements de mafias diverses. L’Unicef remarque enfin que ces chiffres sont en augmentation depuis le début de la crise de 2008 et représentent, sur cette dernière période, 440 000 enfants de plus plongés dans la misère.
On dit souvent qu’on mesure le degré d’une civilisation à l’état de ses prisons. On pourrait peut-être les mettre en prison, les enfants pauvres, ça se faisait assez couramment au XIXe siècle ou encore, comme le recommandait Swift dans son Humble proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, les transformer en viande de boucherie.
Après tout, à Lille, il y a déjà eu un barbecue au camp Pasteur.

8 commentaires:

  1. Saint Laurent, priez pour nous !

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  2. без слов12 juin 2015 à 13:41

    et Marie grosses tototes de Causeur, elle pourrait pas cramer ses commentateurs et faire jouer l'assurance ?

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  3. Bien d'accord... L'esprit Charlie qu'ils disaient messieurs Valls et Hollande...?

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  4. Commentaires à peu près tous abjects sur Causeur ou qui dérivent sur l'Europe et le libre circulation, les lois Besson etc...l'enfant qui a "grillé" dans l'incendie passe à l'as; à quel genre d'humains a-t-on affaire? comme d'habitude on s'écoute causer;
    rappelons quand même que Valls a tenu des propos aussi abjects sur les Roms; l'instrumentalisation politique du "problème" rom est évidente; le rejet de l'autre, ça marche aussi à "gauche".

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  5. Je ne sais pas elise. Je ne peux/veux plus les lire. Si par hasard ça m'arrive, je deviens grossier. Et vous connaissez la citation polyattribuée: "J'économise mon mépris car il y a beaucoup de nécessiteux".

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  6. Il y a l'attitude de gauche qui consiste à se mettre la tête dans le sable et l'attitude de droite qui planqué dans son Chesterfield veut qu'on règle le problème Rrom à l'acide.
    Ces deux attitudes sont les mâchoires du même piège à con qui va faire se développer la délinquance et le racisme.
    Ceaucescu avait fait des efforts pour la communauté rrom. L'ignoble Petre Roman, non.

    Le problème est que les rroms de France (ceux qu'on voit dans la rue) sont encadrés par la Mafia ... Et cela crée le problème rrom. Si on mets tous les rroms en prison, la mafia recrutera ailleurs ... ET le problème rrom sera remplacé par un autre.

    Supprimons les mafias, à commencer par le gouvernement actuel.

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    1. Le problème est que sous l'appellation "Roms" on englobe à peu près toutes les populations non sédentaires, les voyageurs; dans cet ensemble il y a aussi bien les gitans, les manouches, les sintés, les rroms, etc... en France ils font TOUS l'objet d'un rejet franc et massif (les députés viennent à peine d'abolir le carnet de circulation!) à cause de préjugés et des clichés reposant parfois sur des vérités (bandes organisées pour le vol ou le trafic d'êtres humains). Le "problème rrom" est d'abord celui des pays d'appartenance Roumanie, Hongrie. Mais l'Europe qu'on nous vante regarde ailleurs.En attendant il vaudrait mieux que les gadgé s'intéressent un peu plus à leurs modes de vie, à leurs cultures.
      D'accord avec vous pour supprimer toutes les mafias...mais ce n'est pas demain la veille!

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  7. voïna staitt mnogo tchilaviekix jiznéi15 juin 2015 à 18:09

    "Serait-il si compliqué d’expliquer à la Roumanie et à quelques autres que s’ils veulent continuer à bénéficier des fonds structurels, il faudrait voir à ne pas traiter leurs Roms comme des chiens? "

    bon courage car ça doit être aussi difficile que d'expliquer à un bourrin de la FNSEA que les questions écologiques ne compliquent pas les choses mais qu'elle doivent être prises en compte.

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ouverture du feu en position défavorable