jeudi 7 mai 2015

Statistiques ethniques mon cul



À propos de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Ménard, Emmanuelle Ory-Lavollée souhaite qu’on appelle un chat un chat. Alors je vais le faire, ne serait-ce que parce que j’ai la fâcheuse impression que c’est toujours du même côté que l’on se plaint de ne pouvoir le faire. Je pourrais pourtant faire remarquer qu’en matière de tabou et de confiscation langagière, les gens de gauche, je veux dire de la vraie gauche et pas du social-libéralisme au pouvoir, n’ont plus le droit, sous peine d’être accusés de bisounoursisme ou de néostalinisme, de critiquer en « appelant un chat un chat »  la politique du gouvernement en matière économique. Dire que les « réformes” qu’on nous vante sont des régressions pures et simples, que la « modernisation » de l’économie est un retour aux rapports sociaux les plus archaïques, que le patronat à force de cadeaux fiscaux se croit à peu près tout permis au point comme Philippe Varin de prendre quand même sa retraite chapeau - malgré ses engagements et des résultats désastreux. Le Medef ose même promettre un million d’emplois supplémentaires si on supprimait deux jours fériés. Pas 950 000 ou 1 200 000, non un million tout rond, ce qui prouve le sérieux de l’histoire…

Mais revenons à Robert Ménard. Robert Ménard a compté les élèves musulmans des écoles primaires de sa ville et il faudrait trouver cela : primo normal, secundo courageux. Ce n’est pas normal, d’abord, et c’est même passible des tribunaux. Oui, c’est effectivement un tabou. Et il y a de très bonnes raisons pour ça dans une France qui n’a jamais « communautarisé » sa vie sociale et politique. Il faut appeler un chat un chat? Alors allons-y. Cela rappelle de très mauvais souvenirs à la République Française quand elle n’était plus la République, justement, ces comptages divers et foireux en se fiant aux prénoms ou autres patronymes. Je ne me laisserai pas paralyser par le point Godwin. Il y eut bien une période où l’on compta dans les écoles, dans la fonction publique, chez les médecins, les juges, les avocats. On compta qui était Juif ou communiste ou socialiste ou franc-maçon.  Et cette parenthèse de notre histoire, même lointaine, ne doit pas être oubliée;

Secundo : Robert Ménard aurait été courageux.À moins de confondre le courage et la provocation, on voit surtout qu’il a mis en contradiction une partie de la gauche, comme Esther Benbassa qui plaide pour les statistiques ethniques afin de réduire les inégalités sociales qu’elle impute essentiellement à la discrimination. Ménard aura au moins rendu ce service aux gens de gauche qu’ils auront vu à quoi cela peut mener quand on se met à compter. Parce que le problème n’est pas de savoir pourquoi on compte, le problème, c’est simplement de compter. C’est dangereux quel que soit le but: jouer sur la panique identitaire chez Ménard ou se tromper d’égalité chez Benbassa.

Dernière remarque, toujours dans le jeu « appelons un chat un chat ». Ménard n’est pas n’importe qui, ce n’est pas l’enfant de la dernière pluie ni un perdreau de l’année. En linguistique, on distingue toujours l’énoncé de la situation d’énonciation. Quand on me dit que tel maire de telle commune a comme Ménard les listes des écoles primaires et agit en conséquence, que tel principal de collège dans sa répartition par classes fait sans le dire de l’équilibrage ethnique, ça ne légitime en rien les propos de Ménard. Parce que le maire de telle commune ou le principal de tel collège ne se sont pas, j’en passe et des pires, déclarés pour la peine de mort, n’ont pas interdit le linge aux fenêtres, décrété des couvre-feux pour ados dans certains quartiers, supprimé la garderie pour les enfants de chômeurs, installé des crèches dans leurs mairies (en réduisant au passage la laïcité à « Tout sauf l’Islam ») et last but not least débaptisé des rues d’une commune afin de continuer la guerre d’Algérie par plaques interposées.

Alors, non, décidément, je ne trouve pas que Ménard ait brisé quelque tabou que ce soit. Il poursuit seulement une stratégie de la tension, en flattant les crispations identitaires et, dans la foulée, en jouant la carte habituelle de victime de « la meute des bien-pensants ».

Ne tombons pas dans le panneau.

paru sur Causeur.fr