samedi 2 mai 2015

Jean Rolin: la guerre civile près de chez vous

Les Evénements de Jean Rolin (P.O.L)

Alors, voilà, dans Les Evénements, le dernier roman de Jean Rolin, vous êtes en France, incontestablement. Quand ? Difficile à dire précisément. Un futur proche, d’ici dix ou quinze ans. On a sombré dans une guerre civile à bas bruit qui a balkanisé l’ensemble du territoire. Une multitude de milices d’obédiences diverses se sont taillées des zones d’influence de taille variable. Elles se font parfois la guerre avec du matériel un rien obsolète. Si vraiment on veut s’y retrouver, on peut les regrouper en deux grandes familles, les Zuzus (pour les Unitaires) et le Hezb (pour le Hezbollah). Mais les renversements d’alliance entre petits seigneurs de la guerre sont tellement fréquents qu’il est difficile de tracer une cartographie idéologique précise. On note aussi la présence d’un reste de gouvernement légal sur l’île d’Arcachon, une enclave néocommuniste du côté de Port-de-Bouc et la présence de la FINUF, la force d’interposition des Nations Unies pour la France. Elle est composée de Ghanéens et de Finlandais pour l’essentiel. Ils ne font pas grand chose sinon arrêter à l’occasion quelques criminels de guerre trop voyants.

Dans ce chaos, un narrateur. On ne saura pas grand chose de lui: il est doué en botanique, il décrit les paysages avec une minutie hyperréaliste et il a été un temps plus ou moins au service de Brennecke, un chef zuzu avec qui il a partagé une maîtresse, Victoria. Victoria aurait un fils dans l’enclave néocommuniste. Elle ne sait pas s’il est du narrateur ou de Brennecke mais c’est le narrateur qui accepte de l’accompagner puisque Brennecke est occupé à étendre son royaume vers le Berry.

Tout l’intérêt des Evénements est dans le point de vue adopté, c’est à dire pour l’essentiel celui du narrateur qui nous renseigne sur cette guerre civile à peine plus que Fabrice l’a fait pour Waterloo dans La Chartreuse de Parme. On ne verra que quelques cadavres au bord de la route, quelques check-points hargneux, des prêtres en soutane abattus dans une friche commerciale ou encore les panaches de fumée  d’une bataille lointaine, vus depuis la terrasse d’une villa de Marignane. Sur l’origine du conflit, nous ne saurons rien ; sur son issue non plus. En revanche, il y aura, par exemple, des réflexions aussi minimalistes que précises sur ce qu’est une guerre : «  Premièrement, que celle-ci, indépendamment de l’ampleur des combats ou de leur intensité, peut être envisagée comme un certain volume d’air à l’intérieur duquel des morceaux de métal, de poids et de forme variables, volent en tout sens à la recherche de chairs à déchiqueter et d’os à rompre. Deuxièmement, que là où la densité de tels fragments, si on essaie de se la représenter, devient mentalement acceptable – par exemple, là où peuvent exploser de temps à autres une roquette ou un obus de mortier mais où il n’en tombe pas à tout instant –, même si elle continue d’entraîner un risque vital bien supérieur à celui que l’on serait prêt à affronter en temps de paix, l’activité humaine se poursuit, ou reprend, presque comme si de rien était. »

On mesure à quel point  il y a, sur un sujet similaire – la France à quelque temps d’ici – une différence entre la littérature démonstrative, de circonstance, façon Soumission de Houellebecq (qui est avec le recul le moins bon roman de son auteur) et Les événements de Jean Rolin, qui tendent vers l’archétype. On croit beaucoup plus à l’archétype, en l’occurrence à cette France devenue un Liban ou une Yougoslavie comme les autres, où l’on se bat dans les Carrefour Market de l’Essonne, où l’on se massacre autour de l’Hôtel de la Poste de Saint-Amant-Montrond, où les VAB blancs de la FINUF franchissent un pont sur l’Allier et où l’on traîne avec les réfugiés sous les tentes du CICR dans le jardin Lecocq de Clermont Ferrand. Le réalisme, malgré les noms de personnages réels, passe à la trappe chez un Houellebecq trop sarcastique pour croire à son histoire tandis qu’il se déploie chez Rolin dans l’ironie, l’humour noir et aussi une certaine mélancolie sous-jacente, derrière l’apparente froideur et le traitement impersonnel et fragmentaire d’un chaos étrangement familier.

Les Evénements, à vrai dire, sont infiniment plus inquiétants parce qu’ils ont cette forme de logique interne des mauvais rêves et qu’ils laissent au lecteur cette impression double : le plaisir d’avoir lu un très bon roman et un malaise durable à l’idée, somme toute, que tout cela pourrait très bien avoir lieu en France puisque cela a déjà eu lieu, et tellement de fois, ailleurs…


Paru sur Causeur.fr