jeudi 9 avril 2015

Crémieux-Brilhac s'en va: mort d'un Français Libre



Jean-Louis Crémeux-Brilhac vient de mourir à 98 ans. On peut raisonnablement penser qu’il a rejoint la France Libre car celle-ci n’est pas seulement une des périodes les plus glorieuses de notre histoire avec son odeur de poudre et de grand large, de courage et d’aventure et ses capitales provisoires qui s’appelaient Londres, Dakar ou Alger, c’est aussi une donnée spirituelle, une Arcadie heureuse où les guerriers, les résistants, les vrais amoureux du vieux pays, (y compris les internationalistes car ce n'est pas contradictoire surtout quand on est français), peuvent enfin aller se reposer.
Jean Louis Crémieux-Brilhac était né en 1917 à Colombes et avait grandi dans cette France qui croyait que le carnage de 14-18  était la der des der et s’oubliait dans le charleston, le surréalisme et les filles coiffées à la garçonne. Mais Jean-Louis Crémieux-Brilhac ne se fit jamais d’illusion sur le fait que l’histoire est toujours tragique. Rapidement, lycéen, il s’engagea dans la mouvance antifasciste à l’époque où cela voulait dire quelque chose. Issu d’une vieille famille juive originaire de Carpentras, il savait qu’on ne reste jamais très longtemps tranquille dans ce monde-là et comme de surcroît son oncle était le célèbre critique Benjamin Crémieux, il fit assez vite la connaissance de Malraux, lui aussi assez bien renseigné sur le fascisme qu’il n’allait pas tarder à bombarder avec des avions de fortune du côté de Teruel.
Quand la guerre éclate,  Crémieux-Brilhac se bat bien sur la ligne Maginot et ses fortins inexpugnables, ce qui explique qu’il soit fait prisonnier tardivement, le 11 juin 40. Il s’évade par l’Est et se retrouve captif en URSS jusqu’à la rupture du Pacte germano-soviétique. Il rejoint à ce moment la France Libre dès septembre 1941 où il devient chargé de la propagande. Le reste, il le racontera dans une somme, La France Libre (Folio/histoire, en deux volumes) qui fait de lui le témoin engagé par définition, traçant avec précision la frontière complexe entre l’historien et l’acteur. Dans la préface à la dernière édition, il évoque ses discussions avec Pierre Nora, grand spécialiste de cette tension entre mémoire et histoire, qui l’ont conduit à redéfinir clairement son statut d’ « historien témoin » : « Mais, n’en déplaise à Nora, l’historien témoin a un avantage sur le pur manieur d’archives : le fait d’avoir vécu cette histoire et d’en avoir connu les acteurs lui donne une sensibilité particulière à ce que dissimule l’événementiel, en même temps que le souvenir irremplaçable de la tonalité des choses. »
Le grand homme de Crémieux-Brilhac, bien sûr, ce fut de Gaulle. Il trace de lui des portraits à la fois lucides et admiratifs et insiste sur l’aspect miraculeux et héroïque (c’est la même chose) d’une telle figure à un tel moment: « Que cet homme isolé en terre étrangère ait dû, seul de tous les chefs européens en exil, se dresser à la fois contre l’Allemand et contre le pouvoir légal de son pays, qu’il ait eu non seulement la vocation mais la capacité, dans son exil, de relever et de rallier la nation défaite − qui ne le connaissait que par sa voix − afin de la hisser avec lui au rang des pays vainqueurs, tient en effet du prodige. »
À l’époque où ça pétainise dans la presse d’extrême droite et où, en revanche, le gaullisme, même en tant que mot, a disparu du champ politique, la disparition de Crémieux-Brilhac dont la longévité était comme une garantie contre l’amnésie, est une mauvaise nouvelle. En exergue de sa France Libre, il citait le Sertorius de Corneille: « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis ». On relira donc La France Libre, pour savoir où se trouve la France en ce moment, car ce n’est pas évident quand toutes les boussoles, et Crémieux-Brilhac en était une, disparaissent successivement.

Paru sur Causeur.fr