dimanche 22 février 2015

Pierre Autin-Grenier, Brautigan français

sur Causeur.fr
Avez-vous lu Pierre Autin-Grenier ? Si ce n’est pas le cas, ce ne serait pas très étonnant.
Pierre Autin-Grenier était un auteur confidentiel, comme on dit. Il était d’ailleurs très lucide sur sa visibilité médiatique dont il se moquait comme de l’an quarante : « Recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi minces qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux de ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme le poète le plus prometteur du patelin par mes six cents trente neufs lecteurs et cela, mieux que de me combler d’honneur, suffit tout à fait à mon bonheur. »
D’emblée, en quelques lignes, vous avez ce qui fait la « touche » Pierre Autin Grenier. Un mélange calme d’autodérision et de mélancolie discrète, sans compter un style reconnaissable entre tous, à la simplicité travaillée, à l’évidence trompeuse car vous pouvez être emportés très loin du sujet initial qui vous fait partir d’une grille mal fermée alors que quelques paragraphes plus loin,  vous vous retrouvez, avec sur le pare-choc de votre voiture, du sang et des petites ailes blanches de l'Ange que  vous venez d’écraser  sur une départementale.
Pierre Autin-Grenier, qui décidément ne fait aucun effort pour s’imposer dans le paysage des lettres, est mort le 12 avril 2014. Le lecteur comprend assez vite de quoi puisque Analyser la situation, ouvrage posthume, est dédié à son cancer du poumon. Rassurez-vous, aucune considération grave sur la maladie, la souffrance, la mort ou alors dans la suggestion, le non-dit, l’implicite qui se devine dans le blanc séparant deux textes.
Mais pour l’essentiel Pierre Autin-Grenier, dans Analyser la situation, ne change en rien la manière qui a fait sa réputation auprès d’un cercle d’admirateurs que sa mort a laissé désorientés parce qu’il faisait partie, selon le mot de Chardonne, de ces écrivains qui n’avaient pour lecteurs que des gens qu’il aurait voulu pour amis. La manière Autin-Grenier, c’est le récit court, la nouvelle, le fragment d’une autobiographie plus ou moins fantasmée, voire le poème en prose. On pense en lisant Autin-Grenier, à Richard Brautigan ou à Frédéric Berthet. Avant Analyser la situation, Autin-Grenier avait écrit des recueils qui disaient assez son humour noir, sa douceur, sa résignation polie et drôle devant l’absurdité du monde. On recommandera par exemple la trilogie parue chez Gallimard/l’Arpenteur : Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile. Si les choses se passent bien entre Autin-Grenier et vous, vous me remercierez et vous reviendrez régulièrement vers ces trois livres, même pour quelques minutes, en les ouvrant au hasard car une des manières de savoir que l’on a à faire à un grand écrivain, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages à la relecture.
Dans Analyser la situation, nous verrons un homme rouler très vite dans la nuit en faisant le point sur sa vie puis un autre homme s’interroger avec inquiétude sur les rapports entre le sauté de ris de veau aux morilles, qui est le plat préféré de l’écrivain Jim Harrison, et la création littéraire. Sans compter celui qui emporte une « victoire au finish contre les cannibales » grâce à Samuel Beckett et un autre qui prouve sa bonne santé mentale en avalant des anxiolytiques pendant une performance d’avant-garde au Palais de Tokyo. Il s’agit sans doute d’un seul et même homme et il s’agit certainement de Pierre Autin-Grenier lui-même, c’est-à-dire de nous tous, en fait, qui avons, pour peu que l’on soit lucides et que l’on sache prendre un peu de temps pour se regarder dans le miroir des jours, l’impression de vivre dans un monde légèrement absurde où l’on se promène comme des étrangers en pays lointain. C’est que Pierre Autin-Grenier raconte ses histoires comme nous déroulons nos existences : on croit avoir tracé la direction une fois pour toutes et l’on s’aperçoit qu’on est soudain très loin de ce qu’on avait voulu. C’est angoissant, mais quand on lit Autin-Grenier, on se dit que ce n’est pas forcément plus mal et puis, de toute façon, on finira bien par  trouver « un coin tranquille pour lancer le bouchon dans l’eau claire de ruisseaux sans prétention et taquiner le goujon en attendant que se pointe le soleil de midi, l’endroit magique où construire des cabanes en rondins pour protéger des rigueurs de l’hiver les ragondins ou batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisottantes. »



Analyser la situation de Pierre Autin-Grenier (Finitude)
On signalera chez le même éditeur, Une manière d’histoire saugrenue, un recueil d’hommages à Pierre Autin-Grenier.

7 commentaires:

  1. Ah ben voilà, encore un auteur dont je n'avais jamais entendu parler et que tu donnes vraiment envie de lire… j'admire ta manière fraternelle de parler des grands méconnus… (et d'ailleurs, je compte sur toi après mon épectase, pour augmenter le noyau dur de 800 lecteurs de mes titres de littérature générale)

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour,
    il m'a bien plu, votre article sur PAG!
    Tellement que je vous envoie celui que j'ai écrit pour le Journal du Quartier de la Gare dans notre bonne ville de Strasbourg. Il vient de paraître. Me ferez-vous l'honneur...?
    Du Montana, des Rocheuses et d’ailleurs…

    « Je ne sais pas ce qui se passe dans le Montana mais jamais personne ne m’écrit de là-bas […] Je ne demande pourtant pas à recevoir des lettres de plusieurs pages en provenance directe d’Helena, la capitale ; non, mes espérances sont plus modestes et un simple mot, même d’un type perdu dans les Rocheuses, ferait parfaitement l’affaire. » Ce quidam nostalgique, ce drôle de zèbre, c’est Pierre Autin-Grenier, né à Lyon à la Saint-Isidore « alors qu’il bruinait légèrement sur les quais de la Saône. » Si vous aimez la cliquetaille de morue salée, la salade de museau vinaigrette, les pieds de cochon baignant dans leur sauce persillée avec une petite topette de vin blanc et une portion de frites en préliminaires, poussez la porte de la Friterie-bar Brunetti. Vous le trouverez là, sur la banquette de moleskine, pas très loin du poêle à charbon, car « c’est dans les cafés que j’ai appris à lire, que j’ai forgé mes armes et mes humanités. » Il y retrouve Madame Loulou « le talon de l’escarpin planté bien droit dans la sciure », le grand Raymond, ce vieux briscard « adossé négligemment au zinc dans la très légère usure de son tweed bon chic », Domi, le cantonnier, « accroché à balai et brouette toute la sainte journée », Ginette à qui il arrive de s’envoler soudain dans sa goualante préférée :
    Non ! Rien de rien…
    Non ! Je ne regrette rien
    tous spécimens d’humanité qu’on pouvait aussi bien croiser ici, dans notre quartier de la Gare. Mais déjà Renée, la patronne commence tranquillement à mettre les tabourets sur les tables, balaye la sciure dans la salle déserte, rassurée de savoir qu’elle sera dans le roman de monsieur Pierre.
    Monsieur Pierre qui s’est éclipsé le 12 avril 2014. Avis de décès dans Le Monde : « ni fleurs, ni couronnes, quelques radis bleus. »

    Pierre Autin-Grenier, Friterie-bar Brunetti, l’Arpenteur, Gallimard 2005
    Les radis bleus, Folio n°4163
    Bien à vous,

    Liliane Breuning

    RépondreSupprimer
  3. Pierre Autin-Grenier, on le connaît à Lyon et même on le lit. La Friterie- bar Brunetti ça rappelle des souvenirs, un rade de quartier rue Moncey, un vrai "cani" lyonnais avec ses habitués, ses figures.Un de ces lieux, disparus aujourd'hui, qui nourrissent la mélancolie.
    P. Autin-Grenier se sentait proche de J.Reda, de Calaferte, de Céline, de Carver.
    Dans " Friterie-Bar Brunetti" il décrit ainsi un client:
    "Possédé jusqu'à l'os par le sentiment sacré de la révolte, je l'imagine méditant devant sa tasse un projet de manifeste susceptible d'enflammer les faubourgs".
    Le portrait craché de Jérôme, non?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, c'est bien la même famille, chère elise? Pour le reste, j'entretiens tout de même un peu plus de distance avec mes convictions (ce qui ne veut pas dire qu'elles s'atténuent), je crois. L'âge sans doute :)

      Supprimer
    2. bien sûr, Jérôme, j'ai oublié le :)

      Supprimer
  4. J'ai découvert cet auteur grâce... à mon libraire qui dirige désormais la librairie où j'ai sévi à une époque où il portait encore des culottes courtes. C'est un vrai fan de PAG et je crois qu'il a (presque) tous ses livres en rayon... Le temps, la vie, tout ça...

    RépondreSupprimer
  5. "il faisait partie, selon le mot de Chardonne, de ces écrivains qui n’avaient pour lecteurs que des gens qu’il aurait voulu pour amis."
    C'est exactement cela. On a des envies de fraternité avec Autin-Grenier, de trouver son adresse non pour lui écrire une lettre de compliments mais pour lui envoyer une bouteille anonyme. Mais il y a aussi une fausse légèreté chez lui : j'ai souvent eu l'impression en le lisant que ce type avait un microscope braqué sur mes tripes et les recoins sombres de mon cerveau. Autin-Grenier touche au coeur parce qu'il ne triche pas - en plus d'une prose très personnelle sur la forme. Il est mort mais c'est comme avec un copain intime, il reste toujours là quelque part.

    RépondreSupprimer

ouverture du feu en position défavorable