vendredi 9 janvier 2015

"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier"

C'est finalement la phrase qui me revient sans cesse en tête depuis le 7 janvier. Elle est de Stig Dagerman, celui qui disait, et il allait le prouver, que le suicide est un accident du travail chez les écrivains. Stig Dagerman parlait aussi de la dictature du chagrin et l'unanimisme autour de l'horreur a toujours quelque chose de réconfortant, certes, mais d'effrayant comme si nous devions avoir une lecture unique de ce qui s'est passé, une lecture limitée à ce chagrin. Mon copain Serge Quadruppani, avec sa lucidité habituelle, en dit quelques mots sur son blog. Il a sans doute raison. Il a sans doute raison un peu tôt.
Mais si j'évoque le besoin de consolation impossible à rassasier, c'est parce que je suis au-delà du chagrin immédiat, qui a pris une forme aigüe avec la mort de Charb car c'est la première fois, de fait, qu'un copain meurt dans un attentat et que je suis confronté sur un plan personnel à la violence historique que d'autres, sous d'autres cieux, connaissent quotidiennement. C'est la première fois que des scénarios que j'avais évoqués dans des romans prennent corps alors que je pensais par la fiction exorciser, conjurer le fatum comme disaient les Anciens. "Si je le raconte, ça n'arrivera pas. Si je pense à tous les accidents, toutes les maladies qui peuvent me tomber dessus, ils n'arriveront pas." Cette pensée magique a volé en éclats, évidemment, le 7 janvier.
Et j'ai besoin d'être consolé parce que ce 7 janvier a aussi révélé l'état avancé de la décomposition d'une société qu'on pousse tranquillement à la guerre de civilisations, voulant nous faire croire que le choix est entre les abrutis fascisants identitaires et les tueurs islamiques. On aura beau répéter que l'identitaire raciste hait l'islamiste parce qu'il voudrait ne pas avoir perdu ce que l'islamiste a encore, l'esprit de croisade, la domination masculine, le désir de soumettre, le goût de la violence sacrificielle, on aura beau répéter qu'ils sont les deux mâchoires du même piège à cons, plus personne n'écoute. 
La consolation apportée par la fraternité militante, le corps d'une femme qui vous serre contre elle ou la poésie ne suffisent plus, cette fois-ci.
Et à part une révolution, ou une disparition dans l'exil, je ne vois pas, vraiment pas, ce qui pourra rassasier ce besoin de consolation.