samedi 29 mars 2014

Rouge, et puis blanc.



Le Talon de fer du 28 mars, dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord-Pas-de-Calais

Il va tout de même falloir, d’urgence, redéfinir le mot « gauche ». Je m’explique. J’ai eu l’honneur de figurer sur la liste A Lille l’humain d’abord menée par Hugo Vandamme. J’ai vu une très belle campagne, j’ai vu naître chez nous tous qui venions de tous les horizons du Front de Gauche une belle fraternité, un bel engagement unitaire autour d’un programme d’émancipation et de solidarité. Je nous ai vus, collectivement, inventer autre chose au fur et à mesure que cette campagne avançait.
Bref, j’étais sur une liste de gauche, ça, j’en suis certain.
Elle comportait des ouvriers, des enseignants, des artistes, des précaires, des soignants et même un ancien résistant, Michel Defrance. Elle était à l’image de Lille, de ses préoccupations mais aussi de sa mémoire, de son histoire. Elle portait une attention toute particulière au quotidien des plus fragiles dans les quartiers, elle parlait de rendre la ville moins chère, d’empêcher qu’on exile les pauvres loin de chez eux au nom de la spéculation immobilière. Elle voulait rendre les gens maîtres de leur destin, par la pratique systématique des assemblées citoyennes.
Le soir du premier tour, cette liste a fait 6, 17%.
Pas loin de 3500 voix. J’ai vu qu’elle faisait de beaux scores dans les quartiers populaires mais aussi dans les quartiers plus bobos. Comme si notre message touchait, potentiellement, la plus grande partie de la population, comme si nous avions vocation, un jour où l’autre, à être majoritaires. Bref, même si on aurait aimé deux ou trois pour cent de plus, on a tous compris, quand même, à quel point ces 6, 17% étaient riches d’espoir.  Après tout, on avait fait campagne contre tout le monde. Et les 6, 17% de notre liste, ils ont été plus durs à obtenir que, par exemple, les 17% du FN. C’est tout de même plus difficile en temps de crise de faire passer un message de gauche qu’un message de trouille. C’est plus compliqué d’expliquer que les choses pourraient aller mieux en rendant les transports gratuits, en remunicipalisant  la gestion de l’eau que d’annoncer la chasse au Roms, l’armement de la police municipale et des caméras de vidéosurveillance partout.
Dans notre liste, il y avait des élus sortants. Il était assez logique, avec un beau score comme le notre, qu’ils puissent continuer, eux, et pourquoi pas quelques autres candidats à faire leur travail d’élus de gauche, à mettre leur écharpe tricolore non pas pour parader mais pour aller sur les lieux d’un plan social, d’une expulsion de locataire ou d’une manif de sans-papiers. Pour qu’ils puissent continuer, il fallait donc que Martine Aubry qui a connu une dégringolade impressionnante et qui le soir du premier tour se consolait sur les médias nationaux en expliquant que le rapport gauche droite à Lille était de 60/40%, fasse une place sur sa liste à nos 6, 17% qui eux sont vraiment de gauche. Elle n’a pas voulu, elle a même cherché à nous humilier en proposant deux ou trois places absolument non-éligibles.
Je vais en déduire quoi ? Nous allons en déduire quoi ?
C’est assez simple : que si Martine Aubry ferme sa porte à une liste de gauche, c’est qu’elle n’est plus de gauche. On s’en doutait ? Pas à ce point-là, tout de même.
Les Lillois, donc, pour le deuxième tour n’auront plus de liste de gauche pour laquelle voter. Ils auront le choix entre une liste d’extrême-droite avec le FN, une liste de droite décomplexée avec Lecerf et une liste de droite complexée avec Aubry.
Pour moi, le choix, il est vite fait.
Le seul vote à gauche possible pour ce deuxième tour, ce sera le vote blanc.

Norlande, et de trois.

Et de trois pour Norlande.
Ce prix où cinq titres étaient encore en lice, on est allé le chercher, in the middle of nowhere, entre Angers et Cholet, à La Romagne, au coeur des Mauges. On a passé la Loire, on a vu la beauté de l'Ouest dans un printemps frisquet et variable comme la vie, on a même vu le panneau indicateur Savennières et on a pensé au vin, à la mythique Coulée de Serrant. Quand en boirons-nous de nouveau et avec qui, t'en souvient-il, Agnès, du temps que nous étions jeunes.
Ce prix, donc, a été attribué par les lycéens des Maisons familiales rurales du Maine et Loire, qui ont aimé Clara et qui ont compris que nous étions tous des Norlandais. On ne répètera jamais à quel point ce genre de prix, remis par les lycéens eux-mêmes, c'est à dire par les premiers concernés (ici un vote de plus de trois cents d'entre eux) touche particulièrement un écrivain. 
Merci à eux.

 Après, on a fêté ça dignement dans quelques bars d'Angers, avec Vincent Cuvellier, un camarade écrivain bon perdant. Et rien n'est plus agréable que de boire la nuit, dans une ville que l'on connaît mal mais qui pourtant, comme toute les villes françaises, garde quelque chose de familier, et même d'intime.
 

mercredi 26 mars 2014

Vers l'Ouest

Demain, à l'invitation des MFR (Maisons Familiales Rurales) du Maine et Loire qui remettent un prix de littérature jeunesse, on ira promener Clara du côté d'Angers pour convaincre de jeunes lecteurs de couronner Norlande.

Municipales: l'autre enracinement.

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.
Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.
Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.
On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.
Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.
Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.
Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.
Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.
Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.
Paru sur Causeur.fr

mardi 25 mars 2014

Toujours aussi prophétique, le Vieux...

"De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond le font dépérir et s´exténuer. Les sources de richesse nouvellement découvertes se changent, par un étrange sortilège, en sources de détresse. Il semble que les triomphes de la technique s´achètent au prix
de la déchéance morale."

 Karl Marx, Appel au prolétariat anglais

lundi 24 mars 2014

6, 15%

6, 15% pour le FDG à Lille, on ne va pas parader, mais on ne va pas pleurer. C'était une première et on avait un contexte politique défavorable à la gauche et la liste de
ce salopard de l'église de la consommation, le Bepe Grillo lillois qui pique des voix par la dérision.
On constatera (pas les médias) qu'un peu partout en France, il existe un autre enracinement que celui du FN. Avec le Parti ou pas, les listes FDG (et apparentées) représentent partout ou presque plus de 5% et ça au coeur des bobolands comme dans les quartiers populaires, au nord comme au sud, dans les grandes villes comme dans les moyennes.
Ca va être long, il y a le FN en face et qui en plus fait la une, et puis le capitalisme qui a la furieuse envie de nous convaincre qu'il n'y a plus d'alternative entre les partis libéraux ou socio-libéraux et le FN.
Mais le propre du communiste, c'est qu'il est obstiné comme la vieille taupe de Marx.
Le propre du communiste, c'est qu'il a le temps.
D'ailleurs, le temps est de son côté, comme le chantaient très bien les Rolling Stones.
Enjoy.


samedi 22 mars 2014

En attendant le tri sélectif des ordures

Il faudra se rappeler, quand la révolution aura enfin balayé le vieux monde, de notre curieuse époque et de ses médias qui se définissaient comme démocratiques mais avaient atteint un degré de soumission et de pourriture que même la presse des pays totalitaires ne connaissait pas car elle au moins ne poussait pas l'hypocrisie jusqu'à feindre l'indépendance.
C'est un film de mon camarade et colistier Gilles Balbastre, réalisteur des Nouveaux chiens de garde, et de son collectif NADA (nous avons des armes)
Et c'est spéciale kasdi, ces jours-ci, pour les travailleurs de la Redoute de Roubaix,  qui ne lâchent rien.

A bas la greve from Tillard Georges on Vimeo.

Les plaisirs démodés de la démocratie bourgeoise




 Paru sur Causeur.fr
 Je fais le matamore révolutionnaire, comme ça, avec des rêves de Grand Soir et de prise du palais Brongnard (1) mais en fait j’adore les élections. J’adore leurs rituels désuets qui n’ont pas bougé, ou presque, depuis les débuts de la Troisième République, si on excepte la période de Vichy où l’opposition, pour des raisons de prudence, a préféré s’exprimer depuis Londres avec un micro ou depuis les Maquis avec une Sten. Par exemple, voter se fait encore avec des bulletins idoines, après avoir reçu dans votre boite aux lettres de multiples tracts et des professions de foi. Inutile de dire que ce doit être aujourd’hui, mais pour combien de temps encore, le dernier geste d’importance de notre vie que l’on n’accomplisse pas à l’aide de l’informatique, devant un écran glacé.
Les dimanches d’élections, les villes et les villages sont plus jolis parce qu’on y voit des gens. Et pas seulement le matin au marché ou à la messe, mais également l’après-midi quand ils se rendent en famille à leur bureau de vote, marchant au soleil dans une indolence postprandiale et néanmoins civique. D’ailleurs, les gens le dimanche eux aussi sont plus jolis, tout simplement parce qu’ils ne travaillent pas. Il faut savoir en effet que le travail ne rend pas libre, il rend laid. La preuve, les gens dans les magazines péauple(3) sont beaux parce qu’ils passent leur temps sur des plages de rêve à faire semblant d’être surpris par les paparazzi tandis que les travailleurs sont toujours fatigués et de mauvaise humeur justement parce qu’ils travaillent ou sont complètement désespérés parce qu’ils ne travaillent plus pour des raisons indépendantes de leur volonté.
Et parmi les élections, les élections municipales sont les plus plaisantes parce que ce sont celles qui sont les plus intimes. Tout le monde connaît à peu près tout le monde dans une élection municipale, même dans les grandes villes. La preuve, il y a plus de 900 000 candidats, un électeur sur 49. Ce serait bien le diable s’il n’y en avait pas au moins un dans votre entourage. C’est d’autant plus dommage que certaines communes aient un mal fou à en trouver des candidats et que certains partis ont pris sur leur liste des centenaires, des malades d’Alzheimer et même, comme le FN à Enghien les Bains, une candidate morte. En même temps, les deux échelons fondateurs de la république, auxquels les Français sont les plus attachés, la commune et le département, sont comme par hasard ceux que l’on voudrait dissoudre dans des intercommunalités anonymes et des grandes régions taillées sur mesure pour complaire à Bruxelles.
Si votre civisme vous pousse à être président de bureau de vote ou assesseur, là aussi le charme opère. Vous connaitrez le plaisir de retourner à l’école et vous serez installés au milieu des dessins d’enfants et des frises chronologiques de l’histoire de France. Il y a plus pénible comme décor. Vous pourrez aussi vous apercevoir que vous avez grandi quand, pris par un besoin pressant, vous irez aux toilettes. Les urinoirs pour les Cours Préparatoires  demandent une certaine souplesse, c’est certain.
Vous vous interrogerez sur le vote des gens qui passent devant vous en tendant l’enveloppe bleu gauloise, vous vous livrerez à un exercice qui oscille entre la sociologie sauvage et le délit de bonne ou sale gueule. Cette quadra élégante, à la blondeur patricienne, qui ressemble vaguement à Monica Vitti, vous adoreriez qu’elle vote Front de Gauche mais vous penchez plutôt pour l’UMP. Ce papa bouclé, l’air à la fois concerné et absent, qui porte son bébé sur le ventre, ça sent EELV. Et le jeune homme aux lunettes en écaille, avec un blazer bleu marine sur une chemise sans cravate, vous parieriez pour un membre des MJS.
Plus mélancolique, vous vous apercevrez des absences comme celle de ce vieux monsieur avec un béret qui vous avait confié, il y a déjà un bon paquet d’années, qu’il avait pour la première fois voté en 36, pour le Front Populaire. Et pour chasser le blues, vous vous lèverez pour aller écrire à la craie sur le tableau derrière vous le pourcentage de votants dans votre bureau à midi. En priant pour que l’abstention, cette maladie vénérienne de la démocratie, ne soit pas trop élevée
Le soir, avec des copains, vous irez à votre mairie assister à la proclamation des résultats en direct. Puis ce sera la soirée électorale, devant la télé, avec des bières et des pizzas, comme pour un match de foot. Votre géographie intime se superposera à celle des experts électoraux. Vous vous  demanderez si Cabestany près de Perpignan ou Drap près de Nice, deux villes où l’on vous avait invité si gentiment pour des rencontres autour du polar, seront toujours des îlots rouges dans des départements très droitiers, vous vous demanderez encore si les listes autogestionnaires d’une dizaine de communes du plateau des Millevaches, dont Tarnac, vont faire de jolis scores. Vous vous demanderez enfin si Brive ne passera pas à droite ou Hénin-Beaumont, à vingt kilomètres de chez vous à l’extrême-droite (4).
Mais là, l’intime rejoindra le national, ce qui est peut-être, au fond, une définition possible de la démocratie.




1 Oui, je sais, il n’y a plus de trader à pendre mais une révolution sans symbole c’est aussi déprimant qu’une jolie fille mal habillée
2-Heureusement que la gauche est au pouvoir pour empêcher le travail le dimanche. Non, je plaisante....
3-Pronciation attestée par le ministre du redressement linguistique Arnaud Montebourg
4-Petits plaisirs ou déplaisirs aussi : ce qui adviendra d’une short list de faces d’empeignes particulièrement fadées. L’exemple type, ce coup-ci, Robert Ménard. Plus son score sera faible à Béziers, plus le champagne sera de qualité. Une défaite, et ce sera Drappier zéro dosage pour tout le monde.

mercredi 19 mars 2014

ALLEZ, ON Y VA


Erreur d'orientation

Quand j'écoute Arno, je sais que j'ai manifestement été l'objet d'une erreur d'orientation au collège.







"J'suis chanteur de charme et riche aussi
Je veux être mince comme un pneu de vélo
Je veux que tout le monde m'aime même les clodos
J'suis chanteur de charme et riche aussi
Ma thérapeute est une danoise
Ma masseuse, une chinoise
Regarde les traces de mes larmes
Faire pleurer, c'est mon jeu"

mardi 18 mars 2014

18 mars 1871, noble étendard du prolétaire...

Commune, communisme, communiste, mon beau souci, ma tendre querelle, mon plus secret conseil...

Et si on en profitait pour lancer une association pour débaptiser les rues, places et avenues Thiers et remplacer le nom du massacreur par celui de Georges Guingouin?
Nom possible de l'association: "Toi qui pâlis au nom d'Adolphe Thiers"


dimanche 16 mars 2014

Il ne faut pas laisser la Crimée s'enfoncer dans l'horreur.

Belgrade en 99. Kiev demain, espérons-le.



Cela ne peut plus durer.
Hier comme aujourd'hui, l'UE et l'OTAN doivent aider les peuples à disposer d'eux-mêmes librement. 
C'est pour cela que nous devons exiger sans attendre, comme nous l'avons fait en 1999 avec Belgrade, un bombardement de Kiev afin de forcer le gouvernement ukrainien à lâcher la Crimée comme nous avons su forcer les Serbes à lâcher le Kosovo.
Sinon, cela voudrait dire qu'il y a deux poids deux mesures. Mais je suis rassuré. BHL ne le permettra pas.
Il ne faut pas laisser la Crimée s'enfoncer dans l'horreur.  
Bombardons Kiev, maintenant, au nom de la démocratie!

samedi 15 mars 2014

Front de Gauche à Lille: le clip.

C'est pas pour se vanter, mais ça, c'est du clip politique. Du vrai.



Son temps sur la Terre

Nous avons évidemment perdu quelque chose en route...



...et nous ne nous embrasserons plus dans les villes, les jardins, les parcs car le baiser a fait, comme nous, son temps sur la Terre.



Vivre au temps de la particule fine


Inspirez si vous voulez mais vous risquez d’expirer pour de bon.


Couverture du grand Caza pour l'édition J'ai Lu du Troupeau aveugle de John Brunner.
Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit  le citoyen  en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et de sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.
Nous ne nous embrasserons plus dans les jardins
Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures,  j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. 
Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout, que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car les pics de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. 
À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

Paru sur Causeur.fr

vendredi 14 mars 2014

νέφος

Le mode de production capitaliste, après deux cents ans de règne sans partage: même quand il fait beau, on en crève.

jeudi 13 mars 2014

Christiane Taubira, réactif des réacs



Moi, j’aime beaucoup Christiane Taubira. Enfin, plus exactement, j’ai appris à l’aimer. Je n’avais pas d’avis tranché sur le mariage pour tous, par exemple, mais je l’ai trouvée brillantissime à l’Assemblée et puis surtout j’ai vu ce qu’elle avait fait remonter à la surface. Du coup, je suis tombé tout à fait consciemment dans le panneau de la stratégie gouvernementale sur le sujet : Christiane Taubira devenait un des derniers marqueurs de gauche sur un sujet sociétal, sans doute, mais qui par les passions qu’il a réveillées, a au moins eu le mérite de montrer que la gauche et la droite, ce n’était pas encore (ou toujours) tout à fait la même chose.
Si j’aime beaucoup Christiane Taubira, c’est aussi parce que je n’aime vraiment pas les gens qui la détestent. En quelque sorte, je me suis mis à aimer Christiane Taubira par défaut. Je me dis qu’attirer des haines comme elle a pu les attirer, voire les provoquer, est plutôt bon signe quand on est noire, femme, ministre et qu’on se réclame d’une gauche sans complexe. Cela veut dire qu’on gêne encore, un peu, dans un monde politique totalement uniformisé où ceux qui s’affrontent faussement font en fait partie de la même totalité structurante, vivant sur le mode du « Tiens, on va s’écharper sur le mariage pour tous, le genre, le cannabis, la fin de vie, cela nous évitera  de montrer qu’on est à peu près d’accord sur l’Europe, le libre-échange, l’euro et le démantèlement de l’Etat-providence pour faire plaisir aux agences de notation. »
On me dira que Taubira est une grande sociétaliste, elle aussi. Que finalement, elle ou Najat Vallaud-Belkacem, c’est la même chose. Eh bien non, pas du tout.  Ne serait-ce que par leur situation respective dans le grand prétoire médiatique : NVB est toujours dans la position du procureur, de l’accusation publique quand Taubira est toujours dans la position de l’accusée même si elle a su être d’une rare férocité face à ses adversaires.
NVB attaque sans cesse les vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés tandis que Christiane Taubira, c’est elle qui est attaquée sans cesse par les mêmes vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés. La nuance est d’importance. L’une est en permanence à l’offensive et tient sa ligne de front, l’autre est isolée au sein de son propre gouvernement. C’est sans doute, justement, que Christiane Taubira ne fait pas que du sociétal ou plutôt que le sociétal chez elle ne devrait pas être un joujou pour distraire les enfants assis sur le siège arrière d’une voiture engluée dans les bouchons de la récession et du chômage de masse mais un élément parmi d’autres d’une émancipation globale.
Un exemple simple : alors que la pensée néo-réac sur la délinquance est devenue la nouvelle pensée dominante, alors qu’on a décidé un peu partout de revenir à la vieille confusion entre classes laborieuses et classes dangereuses et d’en finir avec la culture de l’excuse, expression toute faite d’une bonne conscience inversée qui refuse de prendre en compte des corrélations évidentes entre misère et délinquance,  Christine Taubira veut continuer d’incarner l’idée que la répression n’est rien sans la prévention, que le criminel est aussi souvent une victime, bref cette affreuse pensée laxiste qui a été celle de Victor Hugo, ce vieil abruti qui voulait ouvrir des écoles pour fermer des prisons et abolir la peine de mort parce qu’il pensait que la société n’a pas à ajouter la barbarie collective à la barbarie individuelle.
Christine Taubira, en incarnant à ce point-là, physiquement (comme on avait dit pu dire assez bêtement que Juppé incarnait physiquement l’impôt) tout ce qui révulse la droite,  frise l’exploit. En fait, elle agit comme un réactif, diraient les chimistes. C’est très utile un réactif : c’est le composé qui, mis en présence d’un autre composé, le fait réagir de manière tellement caractéristique que cela permet de montrer sa présence, voire d’évaluer sa quantité. Si vous voulez savoir à quel point un homme ou une femme de droite est de droite, ce n’est pas compliqué, mettez-le en présence de Christiane  Taubira. Vous saurez tout de suite à qui vous avez affaire, la nature exacte du composé.
On ne va pas nier l’attitude plutôt maladroite de Taubira face aux attaques de la droite à propos des écoutes de Sarkozy (pas celles de Buisson, n’est-ce pas, mais celles ordonnées par les juges pour soupçon de trafic d’influence). Mais c’est oublier que sa fonction de réactif fonctionne aussi pour  révéler les tropismes droitiers de son propre gouvernement et que les cafouillages de la ministre de la Justice sont la conséquence d’une vieille inimitié avec Valls et l’impossibilité de fait d’organiser une communication claire, ce qui aboutit à une situation délirante où l’UMP arriverait presque à faire oublier que dans l’histoire, c’est tout de même elle qui jusqu’à preuve du contraire a offert l’étonnant spectacle d’une nouvelle affaire par jour la concernant.
Donc, Christiane Taubira, ne lâchez pas l’affaire. Chez ceux d’en face, mais aussi dans votre propre camp, on ne vous rate pas depuis le début. Pour les premiers, vous incarnez l’horreur d’une gauche qui croit en des valeurs de gauche même si elle ne sont pas populaires (vous devez vous souvenir de Mitterrand se prononçant contre la peine de mort devant Elkabbach quelques jours avant le premier tour de 1981) et pour les seconds, vous incarnez leur mauvaise conscience, l’œil qui est dans la tombe des illusions perdues de leur progressisme renié.
Et si vous disparaissiez lors d’un prochain remaniement ou si vous deviez démissionner, cette fois-ci, les quelques traces de gauche qui restaient dans le hollandisme, un peu comme le souvenir de l’eau sur Mars,  auraient vraiment disparu.
paru sur Causeur.fr

mercredi 12 mars 2014

Et la nuit seule entendit leurs paroles, 1

Lui: Un jour je ne prendrai plus de train.
Elle:  Oui, ce serait bien.
Lui:  Je lirai juste pour mon plaisir. J'écrirai quand ça me chantera.
Elle:  Ca s'appelle la liberté. La liberté, ce n'est pas juste une question d'argent...
Lui: Non, mais c'est tout de même plus cher que des Weston.

mardi 11 mars 2014

Eloge du travailleur détaché: le marché avait pourtant la solution



Travailleuse détachée.
Les socialistes continuent de mentir. Alors que l’actualité internationale se révèle particulièrement chargée avec l’Ukraine et son désordre nouveau, les députés soutenant la politique de Jean-Marc Ayrault ont encore une fois prouvé leur conservatisme frileux en matière de progrès social. Presque en catimini, le 25 février, ils ont fait passer une loi renforçant la réglementation sur les travailleurs détachés au grand dam de Bruxelles et de la Commission européenne, ces grands amis de la liberté.
Vraiment, nous ne les comprenons pas, ces prétendus sociaux-libéraux qui ont fait mine d’applaudir au virage de François Hollande et à son pacte de responsabilité. Ou nous ne comprenons plutôt que trop leur l’hypocrisie qui est devenue un vrai mode de fonctionnement. Sous le prétexte fallacieux de lutter contre un imaginaire dumping social, ils compliquent de réglementations oiseuses un statut qui annonçait pourtant un âge nouveau. Disons-le tout net, nous sommes à fond pour les travailleurs détachés. Nous voudrions en voir partout, tout le temps. Le travail détaché, c’est la santé, la liberté et osons cette idée un peu démodée, c’est l’émancipation. Pour un rien, nous suggérerions à ces pionniers un nouveau mot d’ordre internationaliste : Travailleurs détachés de tous les pays, unissez-vous !
Ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce qu’un travailleur détaché ? Le contraire d’un travailleur attaché. L’archétype du travailleur attaché, à moins que les choses ne veuillent plus rien dire, c’est l’esclave. D’ailleurs, le symbole du travail attaché, n’est-ce pas le travail à la chaîne ? Encore une fois, les mots eux, comme la terre, ne mentent pas. De fait, le travailleur attaché n’est pas libre de ses mouvements, il est entravé et à la merci d’un maître qui l’empêche d’aller voir ailleurs, voire qui l’empêche de ne plus travailler du tout et de se promener les mains dans les poches en sifflotant avec le sourire narquois et agaçant de celui qui touche des indemnités somptuaires à ne rien faire. D’ailleurs, les syndicats le reconnaissent eux-mêmes et comme on le sait de toute éternité dans ces milieux-là, le travailleur attaché ne peut plus compter que sur la CFDT car seule la CFDT a toujours accepté, justement, de négocier le poids des chaînes. C’est dire son malheur, au travailleur attaché.
Plus généralement, en détachant le travailleur, on lui apprend le plaisir aristocratique du dilettantisme, de l’intermittence, du nomadisme, du cosmopolitisme élégant. Le travailleur détaché, c’est un genre de Paul Morand avec un bleu de travail qui parlerait le français avec un accent roumain ou portugais. Et le travailleur détaché apprend l’ouverture à l’autre dans ce qu’il a de meilleur, comme les grands chantiers du BTP plus mélangés et colorés qu’une réception d’ambassade.
Être travailleur détaché, c’est un vrai bonheur car on cesse de confondre son travail avec la vie, on entretient avec lui une distance heureuse, on est capable de comprendre enfin l’éloge de la paresse de Paul Lafargue : “Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.”
Le travailleur détaché, s’il poursuit cette ascèse de détachement, arrivera en effet à un stade supérieur de compréhension du monde. Ce n’est pas lui qui se suicidera pour cause de management par la terreur dans une grande entreprise de télécommunication, dans un technocentre de l’industrie automobile ou qui s’immolera par le feu devant Pôle Emploi sous prétexte qu’on ne trouve rien à lui faire faire. Quelle vulgarité, quand on y songe, quel manque d’imagination ! Le travailleur détaché est au-dessus de ces contingences, il travaille quand il veut, comme il veut, avec le contrat de travail qu’il veut et dans la législation du pays qu’il veut.
Contrairement au travailleur attaché, et donc attaché démesurément à son travail, le travailleur détaché ne sombrera jamais dans l’excès du workalcoholism. L’histoire nous enseigne que les pires workalcoholics furent les nazis. C’étaient de vrais bourreaux de travail qui finissaient par perdre le contact avec la réalité, symptôme bien connu chez tous les dictateurs qui n’ont plus de vie en dehors du bureau et de la réalisation de leurs objectifs chiffrés. S’ensuivent chez ces gens-là, on le sait, de terribles crises de burn out qui se traduisent par des conduites irrationnelles dangereuses pour eux-mêmes et leur entourage : toxicomanie, guerre mondiale, massacre de masse, etc.
Non seulement le travail détaché est une nécessité économique mais c’est surtout une nécessité démocratique et éthique. Le modèle ultime du travailleur détaché, c’est le retraité. Il est définitivement détaché, même, le retraité. Mais comme il est désormais impossible de financer les retraites, il reste le travail détaché qui permettra aux jeunes générations de goûter cette liberté totale et cette merveilleuse disponibilité au monde qui fit le bonheur de leurs grands-parents. Ce qui ne sera que justice.

paru sur Causeur le 28 février

Gâtisme

Je deviens gâteux. Les mimosas m'enchantent.
Même les gars ont le droit d'aimer le mimosa.

dimanche 9 mars 2014

En attendant les Zombs



Quand la littérature blanche s’empare de la littérature de genre (forcément mauvais, le genre) comme la SF, le fantastique ou le polar, qui légitime qui ? Prenons par exemple ce chef d’œuvre de Colson Withehead, Zone 1, qui vient de paraître dans la collection « Du monde entier »  écurie de prestige de Gallimard pour la littérature étrangère. Si je dis de Zone 1 que c’est un roman postapocalyptique dont le sujet est la fin du monde pour cause d’épidémie zombie, je sens tout de suite qu’une partie de nos aimables lecteurs n’ira pas plus loin parce que les mômeries gore, ce n’est pas leur tasse de thé. À l’inverse, je risque de faire de la publicité mensongère pour tous ceux qui se sont régalés aux romans de Stephen King ou encore à l’étonnant World War Z de Max Brooks.
Et pourtant, pourtant, il serait bien possible que ces deux publics trouvent leur compte dans Zone 1, et même un peu plus que ça. Zone 1 raconte sur trois jours l’histoire de Mark Spitz dans la presqu’île de Manhattan récemment reprise aux zombies. Le pouvoir en place est incroyablement fragile, il pleut sans cesse des cendres dues aux incinérateurs mobiles qui brûlent les cadavres au fur et à mesure que l’on nettoie les rues.  Mark Spitz est un jeune homme moyen en tout et qui assume parfaitement sa banalité. Mark Spitz, c’est un surnom ironique qu’on lui a donné, car il ne sait pas nager. Et Mark a de bonnes raisons de croire, c’est une des nombreuses et brillantes intuitions de Colson Withehead, que c’est justement parce qu’il est moyen qu’il a survécu.
Un monde postapocalyptique en fait, est un monde médiocre. Le tragique a déjà eu lieu. Là, il s’agit juste de survivre dans des conditions doucement sordides qui ne conviennent ni à ceux qui ne peuvent oublier le monde d’avant pour des raisons sentimentales ni à ceux qui se voient comme des sauveurs de l’humanité survivante et se prennent pour de nouveaux élus. Les premiers finissent dans la dépression, les seconds dans une folie des grandeurs qui les pousse à des imprudences héroïques, absurdes ou criminelles.
Mark Spitz, lui, a compris que le monde de la Zone 1 n’est jamais qu’une image déformée de celui qui existait avant.  On est obligé de vivre dans des endroits qui ne sont pas forcément ceux qu’on aurait choisis et de faire des choses répétitives dans le travail. On fait un bout de chemin avec des gens moyennement attachants qui disparaîtront de notre existence sans qu’ils nous manquent forcément, on échafaude de faux projets, on ne lit plus, on pense à peine, on se ment à soi-même, on se préoccupe juste de la tambouille pour le soir même. À peine est-ce plus compliqué parce que les rayons des supermarchés en ruine sont presque vides et que vous pouvez vous faire vous-même dévorer si vous n’y prenez pas garde. Bref, la catastrophe n’a fait que souligner des lignes de forces qui existaient avant et ce n’est pas parce que la banalité est devenue effroyable et mortifère qu’elle n’est pas toujours la banalité.
Mark Spitz fait partie d’un groupe de volontaires chargés d’achever ceux qu’on appelle « les traînards ». Ils représentent une infime partie des « zombs », eux vraiment agressifs, qui ont été déjà éliminés par l’armée régulière. Les traînards, avant que Mark et ses compagnons ne les achèvent d’une balle dans la tête, sont des zombies amorphes qui une fois touchés par l’épidémie sont restés dans une posture emblématique de leur vie d’avant. C’est une femme au foyer dans une laverie automatique qui contemple de ses yeux morts le tambour vide d’une machine à laver, c’est un DRH pourrissant lentement derrière l’écran d’ordinateur explosé d’un bureau éclaboussé de sang, c’est un enfant avec des doigts en moins qui joue immobile dans une maison suburbaine dévastée.
Pendant ces trois jours, Mark a le temps de se souvenir. Il repasse les événements qui l’ont amené là. Selon le degré d’intimité avec ses compagnons d’infortune, il leur sert trois versions différentes, l’Esquisse, l’Anecdote ou la Nécrologie. Comme il n’est pas dupe, il sait que les autres font la même chose. La fin du monde et son cortège d’atrocités, autre intuition de Colson Withehead, n’existe que par le récit qu’on en fait. Ou plus exactement elle ne peut être que racontée, et de manière bien imparfaite, par des subjectivités détruites, tous les survivants étant atteints de troubles psychiques ou physiques divers regroupés par les médecins de Buffalo, capitale provisoire d’une improbable reconstruction, sous le nom de SPAC (Syndrome Post-Apocalyptique Chronique).
Pas ou peu de jugements de valeurs chez Colson Withehead et aucune intention de faire apparaître la catastrophe zombie comme une parabole ou une métaphore d’un monde qui l’aurait bien cherché. Il désire plutôt  nous faire assister, dans Zone 1, à un effondrement collectif rendu de manière saisissante, très réaliste mais aussi et surtout à analyser la manière dont l’homme s’en accommode en inventant un vocabulaire nouveau pour nommer l’innommable, en rusant avec son propre désespoir, en cherchant encore toujours à raconter car raconter, pour Colson Withehead, est bien le propre de l’homme. Un homme qui assure ainsi son éminente, dérisoire et paradoxale dignité avant de sombrer dans « l’océan des morts »

Zone 1, Colson Withehead, Gallimard. 

paru sur Causeur.fr

Nizan, for ever


Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. 
Et ils n’alertent pas. 
L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. 
Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire.

Paul Nizan, Les chiens de garde


vendredi 7 mars 2014

Dans le bruit des galets et du temps libéré

Un Simenon en poche, dans une caisse devant un brocanteur, à Saint-Valery en Caux. 
Un vieux poche, d'ailleurs, et un Simenon qu'on a surement déjà lu. Mais qu'importe, il y a l'odeur du livre et une phrase prise au hasard: "On voyait de l'autre côté de la Seine de quiètes villas dont les fenêtres éclairées scintillaient dans la pénombre". Puis une autre: "Des bouteilles de Vouvray trempaient dans un seau de champagne tout embué." 
Et soudain, rien n'est plus urgent, vital presque, que d'acheter le livre et d'aller le lire sur un banc, au soleil de mars, face à mer qui remonte dans le bruit des galets.

Défense de Patrick Buisson



Une robe Patrick Buisson avec bandes magnétiques
Étonnant Patrick Buisson : on croyait qu’il était très écouté de Nicolas Sarkozy, il semble désormais que l’inverse soit vrai aussi. Patrick Buisson a écouté, et beaucoup écouté Nicolas Sarkozy. Et d’autres, beaucoup d’autres, de l’entourage présidentiel. Mais, en ces temps de Carême, comment pourrait-on critiquer cette attention à la parole de son prochain qui est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de Patrick Buisson, homme à la foi aussi rigoureuse que celle du  père Joseph ? Elle est devenue rare de nos jours, cette sollicitude, cette qualité d’écoute, et osons le mot, cette bonté.
On parle de centaines d’heures d’enregistrement. Quand même. Le premier souvenir qui remonte à l’esprit, quand on évoque un tel volume d’enregistrements, faite par un seul homme pour le profit d’un seul homme, c’est Richard Nixon. Richard Nixon et son célèbre magnétophone planqué dans le Bureau Ovale qu’il déclenchait discrètement dès qu’il le jugeait bon. Cela ne l’a pas aidé pour le Watergate, d’ailleurs, ces enregistrements, même si le FBI avait tenté de faire du nettoyage. Maintenant, on en viendrait presque à remercier Nixon de cette pratique un rien paranoïaque et machiavélique puisqu’on dispose de sources de première oreille sur l’histoire secrète des USA pendant ces années-là.
Et comme nous valons bien les Américains, il n’y avait pas de raison que nous ne fassions pas la même chose. Tout de même, des centaines d’heures sur le dernier quinquennat, on  n’allait pas laisser tout cela sombrer dans l’oubli. C’est peut-être ce que s’est dit Patrick Buisson quand il tripotait son dictaphone dans la poche de son costume. C’est sans doute ce que s’est dit aussi celui qui a laissé fuiter les enregistrements. Ce n’est pas très élégant, certes, de voler tout ça sur le disque dur de Patrick Buisson et de le livrer au public. Les journalistes malveillants, tous de gauche c’est bien connu, ont vite fait de monter en épingle tout ce qui peut nuire à un homme comme Patrick Buisson qui est très à droite, c’est bien connu aussi.
Je serais Patrick Buisson, je serais d’ailleurs furieux. On oublie trop souvent dans les commentaires médiatico-politiques de souligner que la première victime, c’est lui.  C’est non seulement un vol dont a été victime Patrick Buisson mais aussi un viol comme dirait un Henri Guaino, faussement traumatisé par ces révélations. Je dis faussement car ces révélations ne devraient pas en être pour lui puisque, sauf sénilité précoce, il doit très bien se souvenir de ce qu’il disait à Patrick Buisson étant donné qu’il parlait quotidiennement avec lui. On mesure ainsi toute la mauvaise foi d’Henri Guaino. 
Non, il faut défendre Patrick Buisson contre toute cette hypocrisie et invoquer, au choix, la peur d’une mémoire défaillante chez un homme si occupé qui voulait remettre en ordre ses notes le soir en réécoutant ce qui avait été dit dans la journée ou bien une volonté de s’inscrire dans la brillante lignée de ces mémorialistes qui furent aussi des conseillers du Prince : Platon et Denys de Syracuse,  Aristote et Alexandre le Grand, Philippe de Commynes et Louis XI, Alain Peyrefitte et De Gaulle,  Jacques Attali et Mitterrand, rayez les mentions inutiles. Pourquoi pas, après tout ? On dit Patrick Buisson féru d’histoire au point de diriger une chaîne de télévision  du même nom et l’on comprendrait qu’il ait voulu y laisser une trace, dans l’histoire, après avoir voulu y jouer un rôle.
Il y a juste un léger détail, c’est que Denys, Alexandre, Louis XI, De Gaulle et Mitterrand étaient au courant que Platon, Aristote, Philippe de Commynes, Alain Peyrefitte et Jacques Attali prenaient des notes pour d’éventuels futurs verbatim. C’est ballot que Patrick Buisson ait oublié de prévenir Nicolas Sarkozy parce que du coup on pourrait croire à de vilaines choses comme le désir de tout contrôler,  de faire pression, de manipuler et de se fabriquer une assurance tout risque pour l’avenir. Par exemple, si l’on devait être pris dans de vilaines affaires sur des budgets un poil abusif consacrés aux sondages élyséens.
Mais bon, le premier fautif reste tout de même Nicolas Sarkozy. Un homme que l’on disait si avisé de toutes les questions de communication, ne pas avoir compris que l’on vivait dans une société où tout le monde peut filmer tout le monde avec un simple téléphone, où l’homme est devenu un Big Brother pour l’homme, cela est désolant. Il n’y a plus, il n’y aura plus de parole privée, d’image privée, Nicolas Sarkozy aurait dû le savoir.  Interdit de se lâcher dans une soirée, désormais, sous peine de vous retrouver sur You Tube le lendemain en train de chanter L’Internationale avec un slip sur la tête. Alors, à plus forte raison sous les ors du pouvoir. Nicolas Sarkozy, du coup, doit se sentir un peu comme ces victimes de « revenge porn », mode venue des USA et qui consiste à publier sur le net des images ou des films des galipettes faites avec un ex ou une ex dont on veut se venger.
Pourtant, sur le plan politique, rien n’indiquait que Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy aient rompu et que l’éventuel retour de l’ancien président ne se ferait pas sur une ligne aussi dure que celle de l’élection de 2012. Et puis allez savoir d’ailleurs, si Patrick Buisson est aussi à droite qu’on veut bien le dire. 
Moi, par exemple, pour l’instant, dans ces enregistrements, je n’ai pas entendu le mot race.
paru sur Causeur;fr

jeudi 6 mars 2014

Trop vite


J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté

G.A 

mercredi 5 mars 2014

Hugo Chavez, pour toujours.

Il y a un an, Hugo Chavez, après une vie trop courte mais bien remplie, à porter la contradiction à l'Empire et à construire un authentique socialisme du vingt-et-unième siècle, nous quittait. La zone chaviste libérée de FQG salue affectueusement la mémoire du commodante et soutient l'actuel président Maduro dans sa lutte contre les tentatives de déstabilisation menées par une fraction fasciste-bourgeoise des étudiants, manipulée par les porcs putschistes du patronat local et les chiens de la CIA.
Nous ferons remarquer également, à nos aimables abonnés que ce premier anniversaire de la mort de Chavez coïncide avec le Mercredi des Cendres. Un signe pour celui qui voyait dans le Christ une figure de l'émancipation révolutionnaire au même titre que Marx. Nous sommes poussière et nous retournerons à la poussière, mais dans l'intervalle nous ferons tout pour en finir avec la société spectaculaire-marchande en route vers le suicide écologique.
Vive le président Chavez!
Vive le président Maduro!
Vive la révolution bolivarienne!
Le socialisme ou la mort!
"Si le climat était une banque, ils l'auraient déjà sauvé."

lundi 3 mars 2014

C'était à Simferopol, faubourg de Moscou, dans les jardins de Poutine...

Beau comme des blindés russes dans la fraicheur matinale d'un printemps ukrainien
En Ukraine, l'UE envoie le FMI et la Russie des chars.
Le plus dangereux n'est pas forcément celui qu'on croit, comme me disaient récemment un Grec à la recherche d'un hôpital et un Portugais retraité qui fouillait une poubelle.

Les forces de la démocratie arrivent mardi à Kiev.

dimanche 2 mars 2014

Un seul film suffit.


Ce n'est pas la peine de mentir: nous n'avons jamais été des fans du cinéma d'Alain Resnais. Il aimait Duras et Raymond Roussel, ce qui est rédhibitoire surtout pour Roussel, l'écrivain préféré de ceux qui n'aiment pas écrire, ou n'y arrivent pas. Sans compter ses films à succès, qui jouaient sur les deux tableaux de la fausse audace formelle et de la pêche au grand public. Bref, le beurre et l'argent du beurre pour satisfaire ceux que Debord appelait "les petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces «services» dont le système productif actuel a si impérieusement besoin: gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique." On connaît la chanson, n'est-ce pas, qu'on fume ou pas.
Et pourtant, pourtant, Resnais a réalisé un des films qui figurent très haut dans notre panthéon intime. Il s'agit de Je t'aime, je t'aime. Film un peu maudit qui aurait pu avoir la palme au festival de Cannes en 68 dont on sait que le déroulement fut perturbé par d'autres évènements. Il nous semble que le scénario de ce cher Jacques Sternberg y est sans doute pour beaucoup mais enfin, il n'empêche que Je t'aime, je t'aime, film de science-fiction sentimentale, dans sa façon de traiter la perte amoureuse, la violence tendre du temps qui ne se remonte pas mais, à proprement parler, nous remonte pour mieux nous engloutir, reste ce chef d'oeuvre qui nous met les larmes aux yeux, à chaque fois.
Bref, un seul film suffit.

En vérité, c'est bien là notre intention

"Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. 

Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous.

Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut se constituer qu'à la condition de priver l'immense majorité de la société de toute propriété. 

En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. 

En vérité, c’est bien là notre intention."


Karl Marx et Friedrich Engels

samedi 1 mars 2014

Guillaume Guéraud, c'est Carver à la mer

Baignade surveillée de Guillaume Guéraud (Rouergue)



Baignade surveillée de Guillaume Guéraud est un roman noir comme on les aime. Pour commencer, il est court. Je ne sais pas ce qui se passe depuis quelques années mais beaucoup trop de romans noirs français deviennent aussi obèses que leurs confrères américains, bouffis par une mauvaise graisse documentaire mal métabolisée qui veut se faire passer pour du réalisme. On ne courra pas, de toute évidence, ce risque avec les 125 pages de Baignade surveillée où Guéraud nous rappelle cette évidence oubliée aujourd’hui dans à peu près tous les domaines, cuisine, sexe, religion ou littérature: la quantité est très souvent l’ennemie de la qualité.
Le roman se passe l’espace de quelques jours, en été, sur les plages du Cap-Ferret où les marseillais Arnaud et Estelle, vont passer leurs vacances depuis toujours en compagnie de leur fils Auguste, âgé de neuf ans. Détail intéressant, ce roman nous rappelle que l’on n’est jamais content de l’endroit où l’on vit sinon on ne partirait pas en vacances. Alors que le Nord de la Loire passe son temps à rêver de la Grande Bleue sans marées, les sudistes ne jurent que par les embruns et les rouleaux de l’Océan. Arnaud, responsable syndical CGT chez les dockers de Marseille, qui est le narrateur, exprime assez joliment ce soulagement paradoxal : « Direction les fracas de l’Atlantique –Marseille et le marigot méditerranéen dans le rétroviseur. »
Le problème, c’est que le couple formé par Arnaud et Estelle ne va pas très bien. Il est même sur le point de mourir. Rien n’a été dit explicitement, comme il est de mise entre les hommes et les femmes qui se connaissent depuis trop longtemps et n’ont plus besoin de parler pour comprendre que c’est terminé. En fait, c’est Estelle qui veut partir. Elle devait en avoir assez du Cap Ferret, ou de son mari cégétiste, ou d’une vie qui allait vers sa fin dans une ligne trop droite. On aura beau dire, elles finissent toute par bovaryser un peu, les femmes, et préférer comme Estelle des joueurs de guitares d’intérêt local qui parlent d’elle dans des chansons.
Le second problème, c’est le frère d’Arnaud. Le cadet qui aura passé sa jeunesse à faire des bêtises, à fréquenter les truands et à se retrouver en zonzon entre deux casses minables. En même temps, ce frère, Max, il a le côté attachant de ceux qui ratent, de ceux qu’on se sent obligés de protéger toute leur vie parce qu’on en a pris l’habitude depuis qu’on rajustait leur cache-nez sur le chemin de l’école.
Alors qu’il contemple la fin inéluctable de son couple entre barbecues, baignades et souvenirs doux-amers, Arnaud voit arriver Max. Max n’a pas prévenu, évidemment, il se contente d’être là avec « sa petite tortue située au niveau de la carotide ». Max, animé d’une joie factice, qui refait les farces idiotes et attendrissantes de l’enfance, qui joue avec Auguste, qui organise des faux tournois de sumo dans le camping, qui fait comme si de rien n’était. On parle pourtant d’un braquage sur le port de Dunkerque, particulièrement meurtrier, avec une grue qui a laissé s’écraser un fourgon de transports de fonds quelques dizaines de mètres plus bas. Arnaud voudrait bien se tromper sur son frère, Arnaud voudrait bien se tromper sur Estelle mais le propre des personnages de romans noirs, qui partagent cette caractéristique avec les héros de la tragédie classique, c’est qu’ils sont affligés d’une lucidité impitoyable.
On aimera beaucoup de choses dans Baignade surveillée que l’on pourrait assez vite taxer de minimalisme tant Guéraud mesure ses effets et refuse le spectaculaire. Notamment un vrai talent pour restituer avec une belle économie de moyens la manière dont les phrases les plus simples d’un dialogue peuvent toutes avoir un double sens pour les cœurs inquiets et malheureux, ou encore nous rendre palpable et émouvante la lumière d’un dernier été atlantique qui marquera la fin définitive de l’innocence.
(paru sur Causeur.fr)