vendredi 14 novembre 2014

Nabilla dans les tranchées avec Fillon et Jouyet


paru sur causeur.fr
Attendez-vous à ne pas en entendre parler, mais pas du tout. Après tout, il y a plus urgent. Par exemple, les intrigues confuses et lamentables menées par Jouyon, Fillet et des journalistes du Monde qui jouent aux starlettes et offrent l’exemple plaisant de l’art de se tirer une balle dans le pied puisqu’ils écrivent un livre pour discréditer Sarko (quelle originalité....) qui le victimise in fine.
Le problème de l’époque, c’est tout de même le casting : on n’a plus que des comiques et des branquignols pour jour Machiavel et le cardinal de Retz ou Benjamin Bradlee et Carl Woodward. Ou alors des stars de la téléréalité pour jouer des drames passionnels. C’est sûr que Nabilla et son copain poignardé, ce n’est pas Clytemnestre et Agamemnon sur W9. On pourrait presqu’en arriver à penser qu’on a ce qu’on mérite. On en est au deuxième président, -avec Hollande après Sarkozy-, qui reconnaît sans trop de honte des rapports lointains avec la littérature. Résultat, on a une ministre de la Culture qui n’a même plus besoin de faire semblant de lire Modiano et lors d’une commémoration pour le 11 novembre 1914,  on prononce un discours avec une citation approximative de Dorgelès. En plus, il me semble tout de même étrange, d’un point de vue strictement logique, de fêter le centenaire du 11 novembre 1918 quatre-vingt-seize ans après. Si on voulait vraiment respecter la chronologie et non traiter la mémoire comme un grand spectacle hollywoodien et unanimiste, on aurait attendu le 11 novembre 2018.
Mais les convenances de l’aménagement spectaculaire de l’information en ont décidé autrement. Parce que, précisément, entre Jouyon et Fillet au resto, Nabilla en zonzon et Hollande à Vimy, on évite de mettre bout à bout d’autres infos qui pourraient donner un aspect radicalement autre de la réalité, un aspect beaucoup plus gênant pour qui veut savoir comment vivent, ou plutôt refusent de vivre les Européens, cent ans après la guerre civile qui les a envoyés au carnage au nom de la patrie alors qu’ils mourraient pour des industriels comme le disait déjà Anatole France qui n’était pourtant pas un pacifiste excité.
Par exemple, pas très loin de là ou Hollande s’est exprimé, il y a eu moins d’une semaine auparavant, le 6 novembre, 120 000 manifestants à Bruxelles contre l’austérité. Soit un Belge sur cent. Est-ce qu’on sera sur le même ordre d’idée, en France, le 15, pour la manifestation  contre l’austérité , soit plus de 650 000 ? On n’en a pas entendu parler, sans doute parce que cette grève était à l’initiative des syndicats -et les syndicats en France, on les balance seulement quand il s’agit de dénoncer des scandales surjoués comme la rénovation de l’appartement d’un leader de la CGT. Mais cette manif était aussi aussi à l’initiative du PTB, le Parti du Travail Belge, ancien groupuscule maoïste qui, ayant accompli une mue très « Front de gauche », est passé d’un score infinitésimal à une représentation municipale significative depuis 2012 et a réussi, pour les élections fédérales de mai 2014 à obtenir 2 des 150 sièges au Parlement fédéral, 4 des 89 sièges au Parlement bruxellois et 2 des 75 sièges au Parlement wallon et le système électoral complexe de la Belgique a même permis de « voler » un siège au Sénat au PTB. Le PTB, c’est l’exemple en devenir de ce qu’est aujourd’hui Syriza en Grèce, c’est à dire une gauche radicale, avec des propositions, et qui finit par inverser le rapport de force avec de vieux partis socialistes,  grecs ou wallons, usés jusqu’à la corde par la corruption et qui ont noyé ce qu’il leur restait de marqueurs de gauche dans les grandes coalitions austéritaires avec la droite et le centre. Vous imaginez un peu le mauvais exemple ? Des peuples assez conscients pour s’apercevoir que la solution, ce n’est pas l’extrême droite, que l’erreur de cible sur l’immigré, le chômeur ou l’assisté (maintenant même les socialistes façon Valls ou Rebsamen n’ont plus de surmoi sur ces questions) est le meilleur moyen que rien ne change ou que tout empire.
Mais on pourrait aussi s’intéresser à la grève dans les chemins de fer allemands, une grève longue et dure, la plus longue de l’histoire récente de l’Allemagne. Là, on n’en entendra pas parler non plus parce  que ça ne cadrera pas du tout avec la doxa philogermanique ambiante. Il est vrai que l’Allemagne est non seulement passée sur le plan mémoriel d’ennemi héréditaire à  co-victime des boucheries qu’elle a pourtant tout de même initiées mais que sur le plan économique, c’est le nec plus ultra. Alors une grève à la Deutsche-Bahn, non, ce n’est pas possible, pas eux… Les chiens de garde médiatiques nous avaient pourtant expliqué depuis des décennies que seuls les syndicats de la SNCF étaient corporatistes et « prenaient les usagers en otage ». Alors quoi, les Allemands aussi ? Décidément on ne peut plus se fier à personne. Donc, taisons-nous et regardons ailleurs.
Comme on se taira sur les manifs en Italie qui réunissent depuis le 25 octobre plusieurs centaines milliers de personnes contre les atteintes au code du travail et au statut de fonctionnaire alors que Matteo Renzi est le nouveau chouchou du blairisme à la sauce bolognaise. Comme on se taira, encore, sur les manifs grecques, continuelles, que ce soit contre l’austérité ou pour dénoncer la mort de Rémi Fraisse dans ce pays où, précisément, la gauche de transformation est donnée en tête dans tous les sondages. Comme on se taira, toujours, sur les 100 000 manifestants londoniens antilibéraux de la mi-octobre, chiffre assez rare au Royaume-Uni, qui réclamaient eux aussi la fin du  talon de fer social dans la Mecque européenne du free market.
Bref, pour reprendre le titre d’un roman célèbre sur la guerre de 14 : à l’Ouest, rien ne nouveau. Ni au Nord, ni au Sud, ni à l’Est.
Et pourtant…