lundi 20 octobre 2014

La Fayette, la revoilà!

paru dans Causeur magazine, octobre 2014



Qu’on nous permette de revenir au XVIIe siècle. Il nous semble bien oublié, à vrai dire. Ou pire, on s’est habitué à sa présence comme on s’habitue aux grands monuments, comme on s’habitue à Versailles, par exemple. On sait qu’il est là, ce Grand Siècle, mais on n’éprouve plus vraiment le besoin de le visiter. Ce n’est pas un hasard si le terme « classique » désigne à la fois l’esthétique de ce temps et les auteurs qu’on n’étudie plus qu’en classe, et encore… La Rochefoucauld, Molière, Corneille, le cardinal de Retz ou Mme de Sévigné ont pourtant inventé une manière d’être français infiniment séduisante, qui pourrait se révéler particulièrement utile en ces temps de grandes angoisses sur ce qui fonde notre identité. Il y a chez eux, au-delà de leurs différences, une même manière d’être au monde, une manière incroyablement tonique dans son impassibilité apparente, une forme de légèreté héroïque qui se conjugue à une grammaire des sentiments bien oubliée aujourd’hui.


Ce retour au XVIIe, c’est la parution des Œuvres complètes de Madame de Lafayette dans la Bibliothèque de la Pléiade qui nous en offre l’occasion. Le volume édité par Camille Esmein-Sarrazin prend l’allure d’un système solaire. Autour de l’étoile Princesse de Clèves gravitent une correspondance, des portraits, des Mémoires attribués, d’autres romans et nouvelles connus jusque-là des seuls spécialistes, ou presque. Tout cela, en plus du riche appareil critique, nous permet de connaître un peu mieux cette silhouette mystérieuse, un peu abstraite, qui passe discrètement dans les manuels de littérature, laissant derrière elle la réputation de fondatrice d’un genre littéraire devenu une spécialité nationale : ces fameux romans psychologiques, tout pétris de retenue, d’extrême civilisation, ces romans brefs où les cœurs s’échauffent à proportion que les têtes demeurent froides. Il faudrait nuancer, parler de l’influence de Segrais qui, dans la préface de ses Nouvelles françaises (1657), définit une esthétique qui rompt avec l’âge du roman héroïque et pastoral pour définir la fiction moderne comme celle du réalisme psychologique sur fond d’histoire. Mais c’est bien Mme de La Fayette qui passe à la pratique, écrivant en 1678, avec La Princesse de Clèves, l’archétype de cette nouvelle fiction.



On sait les problèmes que ce roman a pu poser à certains par sa trop grande cérébralité. On ne parle pas seulement d’un ancien président de la République dont on a beaucoup moqué l’ obsession anti-Princesse de Clèves, mais aussi bien de la manière dont, quelques décennies plus tôt, Louis Scutenaire (1905-1987), anarchiste et surréaliste belge trop méconnu, après avoir vu le premier volume de ses Inscriptions édité chez Gallimard en 1945, se vit refuser le second car il s’était moqué de l’admiration extatique que l’on vouait à La Princesse du côté des excellences de la NRF, à commencer par Gide. Son aphorisme « Relu hier soir La Princesse de Clèves. Avec mon cul. » lui valut un exil définitif de la rue Sébastien-Bottin.


Et pourtant, il s’agit bien, avec ce roman sacré ou ce sacré roman, de la leçon capitale que nous laissent une femme et un siècle : l’amour à la française est tout entier dans cette tension, cette lucidité tragique, par exemple celle d’un prince de Clèves passionné, qui a encore la force de détester sa passion : « Je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve digne de vous, vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais, je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin, il n’y a plus en moi ni de calme ni de raison. » La Rochefoucauld, l’ami dont Mme de La Fayette adoucit les derniers temps, ne dit pas autre chose dans ses Maximes : « Un honnête homme peut aimer comme un fou, jamais comme un sot. »


Il y a donc, chez  Mme de La Fayette, bien autre chose à chercher que la finesse de l’analyse, la délicatesse des sentiments. C’est même le contraire qu’il faudrait lire dans ces leçons de folie contrôlée par l’orgueil : l’apprentissage du dépassement, le culte d’une énergie intime qui amène à une morale des sommets. Mais tout cela exposé sans élever la voix, dans l’élégance glacée de la litote. Comme le montre ce portrait qu’elle fit de son amie d’enfance, la marquise de Sévigné, et qui ouvre judicieusement ce volume de La Pléiade, il s’agit avant tout d’être à la hauteur de ses désirs : « Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition, et vous ne l’êtes pas moins au plaisir ; vous paraissez née pour eux et il semble qu’ils soient faits pour vous. » Cette fois-ci, ce n’est plus La Rochefoucauld mais son frère ennemi Retz qui donne un écho de cette idée  dans ses Mémoires : « Toutes les grandes choses qui ne sont pas exécutées paraissent impraticables à ceux qui ne sont pas capables de grandes choses. »

On trouve là une éthique commune à cette poignée d’écrivains qui connurent les deux XVIIe siècle, en passant par la case Fronde : celui baroque, héroïque, de Louis XIII, et celui policé, un rien compassé, de Louis XIV, qu’on appelle le Grand Siècle, justement. Retz, La Rochefoucauld, frondeurs en pleine illusion lyrique aurait dit Malraux, ratèrent un destin historique et prirent leur revanche par l’écriture : Retz par cette confession murmurée à l’oreille d’une femme que sont ses Mémoires et La Rochefoucauld par les tirs sporadiques de ses Maximes, qui ressemblent aux ultimes rafales que lâchent les rebelles dans une ville déjà reprise en main par les troupes gouvernementales.


Mme de La Fayette, de son côté, perpétua le raffinement des ruelles de la préciosité comme pour opposer son art de la dépense, des feux d’artifice de l’esprit, du luxe des analyses subtiles et gratuites au pragmatisme triomphant d’un appareil d’État que contrôlait déjà Colbert. Elle placera ainsi le cadre de ses romans soit dans une Espagne de fantaisie pour Zaïde, soit sous le règne d’Henri II pour La Princesse de Clèves, soit encore pendant les guerres de religion pour La Princesse de Montpensier, le premier texte qui la fit un peu connaître : elle s’ y offrit le luxe d’inventer un genre littéraire, la nouvelle historique, où l’histoire récente lui permet un subtil « floutage » de sa propre époque. Dans tous les cas, l’important est de se décentrer par rapport à un temps dont la grandeur signe aussi une certaine forme de désenchantement.


Avant d’être comtesse de La Fayette, elle fut Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, une jeune fille qui connut le bruit et la fureur de la Fronde, cette pavane flamboyante pour une aristocratie défunte. Elle avait dix-huit ans lors des combats du faubourg Saint-Antoine, quand La Rochefoucauld chargea, avec une poignée de cavaliers, une compagnie de mousquetaires pour dégager le Grand Condé et perdit, à cette occasion, ses illusions et la moitié de son visage. Et elle n’en avait que vingt, en juillet 1654, quand sa mère lui fit faire un étrange voyage à Nantes. Cette année-là, le cardinal de Retz, encore lui, emmêlé comme à son habitude dans des intrigues qu’il avait lui-même nouées, était en résidence surveillée. Mais on était entre gens du monde : son geôlier, le maréchal de La Meilleraye, lui laissait à peu près faire ce qu’il voulait. Les promenades sur les remparts de la forteresse se révélèrent vite ennuyeuses, alors il put recevoir des visites. D’après ses Mémoires, celle d’une certaine Mme de La Vergne lui laissa un joli souvenir. Il faut dire qu’elle avait eu le bon goût de venir avec sa fille. Retz, qui pour une fois n’avait rien à faire, tenta sa chance : « Elle était fort jolie et fort aimable. Elle me plut beaucoup. La vérité est que je ne lui plus guère. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m’était naturelle. » 


 Un coup pour rien, donc. De toute manière, cette histoire n’aurait pas duré : Retz s’évada quelques jours après. Marie-Madeleine, la jolie jeune fille, ne fut pas non plus particulièrement marquée par cette aventure puisqu’elle épousa, l’année suivante, le comte de La Fayette, personnage un peu falot au demeurant qui préféra toujours ses terres d’Auvergne aux fastes de la cour. Si le cardinal de Retz se trompe toujours avec brio quand il s’agit de politique, il faut le croire lorsqu’il parle des femmes : la pudeur de cette jeune fille sera celle d’une œuvre tout entière, où le désir, partout présent, est partout retenu. On n’est plus tellement habitué à ce genre d’économie du cœur à l’époque de la pornographie et du narcissisme sur Internet qui, au fond, sont une seule et même chose. Raison de plus pour y revenir.


Voilà, de fait, le génie très particulier de Mme de La Fayette et de quelques-uns de ses contemporains : croire en l’émotion, en la vie, pour mieux les brider, les étouffer. Aveux, confessions murmurées ou sèches maximes, un certain goût pour le silence à peine rompu vient se confondre avec le style. C’est en une seule phrase que Mme de La Fayette montre à quel point la princesse de Clèves eut raison de ne pas céder à l’amour et de préférer la solitude du cloître. Nemours, le beau Nemours, pour lequel elle fut prête un instant à tout sacrifier, était finalement comme les autres : « Enfin, des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. »


C’est sans doute cela, finalement, Mme de La Fayette, et à travers elle la France : ce monde où les princesses seront toujours les plus belles pour aller danser mais où jamais, au grand jamais, vous ne verrez une larme couler sur leur visage.


Madame de La Fayette – Œuvres complètes, édition établie par Camille Esmein-Sarrazin (Bibliothèque de la Pléiade).