jeudi 11 septembre 2014

Guibourgé, ex-fan des eighties



Rien n’est plus compliqué, par les temps qui courent, que de faire de la littérature sans que les moralistes vous tombent dessus. Cela a toujours été un peu le cas : la littérature, la bonne, est suspecte de toute éternité pour ce qu’elle porte en elle de subversion, de provocation, de refus des assignations idéologiques. Va-t-on faire ce procès en moralité au dernier roman de Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés ? Voilà un garçon au style élégant, racé, ce qui n’étonnera personne car il fit ses premières armes, comme un peu nous tous, à l’ombre des hussards et des néo-hussards qui sont tout de même ce qui se fait de mieux pour apprendre à faire jouir le français sans pour autant trop le bousculer. Ce qui pourrait, par parenthèse, être aussi une définition du classicisme.

Mais ce style ne lui sert pas à raconter une histoire d’amour entre lecteurs de la presse de centre-gauche avec de vrais bouts d’érotisme dedans. Car, n’est-ce pas, pour être de centre-gauche, on n’en est pas moins très audacieux dans la sexualité. Il suffit de voir Christine Angot, comme elle est audacieuse, par exemple…  Non, Guibourgé est un intempestif qui préfère les alcools forts de la marginalité politique aux smoothies des émois trentenaires. Ce qu’il nous raconte, et les imbéciles qui persistent à confondre le je d’un narrateur et celui d’un auteur pourront toujours crier au loup, c’est l’histoire d’un skinhead qui avait dix-sept ans dans les années 80 et qui trente ans plus tard, alors que la cinquantaine approche, s’est installé au vert et cajole dans une tendresse inquiète sa femme et un fils de six ans pour qui il construit une maison. Mais Falco n’est pas dupe. Il n’aura pas l’impudeur de parler de rédemption. Simplement, il se souvient. C’est déjà assez compliqué de se souvenir sans encore avoir à demander pardon. D’ailleurs, se souvenir, c’est déjà demander pardon.  Pas la peine d’en rajouter, donc.

Le roman de Guibourgé est construit sur ce va-et-vient entre passé et présent. Les choses ont-elles tellement changé, d’ailleurs, en une grosse génération? Pour Falco, sans doute. Pour le monde, rien n’est moins sûr. Le Falco d’aujourd’hui retrouve les mêmes drames  sociaux, et donc humains, que ceux qu’il a connus dans les années 80, à l’époque où ça bastonnait sec dans les kops, où ça violait les filles arabes, juives ou gouines, afin de « tuer quelque chose en elles pour toujours. », à l’époque où ils étaient des bêtes fauves. Le narrateur de Guibourgé n’est fier de rien, il est parfaitement conscient que tout le monde se fiche de ses éventuels remords. Seulement, à l’époque où les froids statisticiens de l’économie alignent depuis leurs think tanks ou leurs cabinets ministériels des graphiques qui transforment les hommes en variable de gestion, parlent de flexibilité, de délocalisation, de compétitivité, il ne faut pas qu’on s’étonne d’enfanter des monstres. Quand on crée un enfer, il est assez logique qu’il soit peuplé de démons. Aujourd’hui, les intégristes dans les banlieues, hier les skinheads dont les pères, petits blancs et ouvriers fiers d’avoir contribué à la richesse des trente glorieuses, ont été traités comme des chiens, des « humiliés » alors qu’ils étaient des « princes ». On écoute Guibourgé décrire les années 80 ?  « La lutte des classes, ce n’est plus grand chose. C’est mon père qui a perdu son boulot, de nouvelles chaînes de télévision, des variétés, le sport, la pornographie. Un gouvernement qui détourne l’attention du peuple en organisant la mise en scène de son action. Sac de riz sur l’épaule du ministre étranger, chute dans le spectacle, fête de la Musique. »

Alors, forcément, pour Falco, il faut vivre malgré la mort symbolique du père, sentir les os craquer, le sang jaillir. On vole des bagnoles avec des gitans, on va en taule, on rentre dans la Meute, surnom de bande de skins, on boxe, on boit, on trouve même le moyen d’aller en fac. C’était absurde, puisque ça n’a rien changé, puisqu’aujourd’hui, au bistrot du village, il faut écouter un copain lui aussi victime d’un plan social, lui aussi subissant le même mépris politique, pire, la même indifférence.

Les fils de rien, les princes, les humiliés est un beau roman de colère rentrée et de sérénité introuvable. C’est surtout, et là est sa grande intuition, un livre sur la paternité comme unité de mesure idéale et tragique pour se rendre compte de la décomposition d’une époque : « Je n’oublie rien. L’enfance, l’Usine et les coups. Les stades, le Meute et la prison. Puis un matin je me retrouve près de lui à l’hôpital. Une vie a passé. Il ne peut pas se lever. Alors, je le prends dans mes bras. »

Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard, 2014.
paru sur Causeur.fr