samedi 19 avril 2014

Le métro, Henri Calet, les salauds de pauvres et moi



paru sur Causeur.fr
Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire) dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.
On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.
Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.
Parmi mes empêcheurs de lire assis,  il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était  vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le  SMIC qu’il est dans une “logique esclavagiste”, c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.
Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.

Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.
Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.
Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.
« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.

6 commentaires:

  1. Ne me secouez pas trop, je vais prendre les armes.

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  2. transports en commun, voilà des lieux où le mot "commun" n'a pas de sens; lire Calet dans le train ou le métro c'est le bon moyen d'échapper à ces déserts peuplés; la SNCF lance une campagne de pub pour "inviter" les usagers à plus de courtoisie et de convivialité...on en est là;

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  3. Calet écrivait cependant "Mon peu d'assurance vient de l'habitude où je suis de manquer d'argent" (peau d'ours p.45). Montrons que nous ne sommes pas comme lui et que les habitudes nous n'en voulons pas. De l'assurance nous en avons encore et de la détermination aussi ! Ce n'est pas le métro qu'il faut prendre, c'est la rue !!

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    1. on est quelques millions à avoir l'habitude de manquer d'argent; on n'a pas choisi; prendre la rue, peut-être...quand on a de sérieuses préoccupations de fins de mois voire de survie, l'assurance et la détermination sont un peu faiblardes.

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  4. Vous pourrez sans doute un jour publier un recueil de textes publiés ici, celui-là est parfait :) (mais pourquoi restez-vous sur Causeur ce repaire d'ahuris ?).

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  5. Je trouve assez divertissants les commentaires très premier degré sur Causeur au sujet de cet article

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ouverture du feu en position défavorable