mardi 29 avril 2014

La trahison des clercs

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche au marché de Wazemmes.
Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissai machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique du Professionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.
Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, (pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet), qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.
Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que la voiture croisait au large de Lafrançaise, (tout un symbole...), qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est-à-dire couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait  la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.
Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne dix ou quinze fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…
Je crois que le sommet de cette émission a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »
Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants de la vraie gauche arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.
paru sur Causeur.fr