lundi 7 avril 2014

La tiers-mondisation tranquille


Je suis assez vieux, hélas,  pour avoir un peu connu les pays de l'Est.  Qu'on ne vienne pas, du coup, me raconter des histoires à propos  de leur tristesse, de leur grisaille et de leur misère. 
Prenons par exemple un dimanche soir d'avril 2014, en France, à Paris.  Je reviens de Limoges et je passe de la gare d'Austerlitz à la gare du Nord. La gare d’Austerlitz, comme à l’aller, est transformée en décharge à ciel ouvert. Un haut-parleur explique que c’est dû   à une grève du personnel de nettoyage. Pour se mettre en grève en 2014, dans la France post-sarkozyste de Manuel Valls, on peut penser que le personnel en question en avait vraiment gros sur la patate et était probablement exploité au-delà du supportable par les sous-traitants de l’âge de la sainte externalisation. Quant à la gare du Nord, qui est la première d’Europe pour le trafic, elle est toujours aussi sexy avec sa lumière pauvre, sa crasse morne, ses patrouilles conjointes de flics et de militaires, ses TER hors d’âge et ses rames de TGV bondées, exténuées, où le ménage n'a visiblement pas été fait depuis le début du week-end.
Bref, la paupérisation de la France est ici visible à l'œil nu. Et au nez aussi.
Comme ce ne sont pas les communistes qui sont au pouvoir,  j'en déduis donc que c'est bien le capitalisme financiarisé aux commandes depuis près de trente ans qui nous fait entrer joyeusement dans la tiers-mondisation. Parce qu’à Moscou, Leningrad et Berlin Est vers 1980, en vérité je vous le dis, il n'y avait pas plus de flics mais tout de même beaucoup moins d’ordures, de résignation latente dans l’air et de gens qui faisaient la tronche dans des décors de films post-apocalyptiques.
L’économie de marché est la seule qui vaille, la seule qui produit des richesses, qu’ils disent, les économistes bourgeois. Il faudra bien un jour qu’on les envoie se faire voir ailleurs parce que c’est tout de même ces gens-là qui vous expliquent aussi, au passage que la Grèce, qui pourrait à nouveau emprunter sur les marchés, est donc forcément sur le chemin de la « bonne santé » alors que deux personnes sur trois sont au chômage, que les hôpitaux ferment partout, que les retraités crèvent la gueule ouverte, que le taux de suicide grimpe en flèche que l’espérance de vie recule.