samedi 15 mars 2014

Vivre au temps de la particule fine


Inspirez si vous voulez mais vous risquez d’expirer pour de bon.


Couverture du grand Caza pour l'édition J'ai Lu du Troupeau aveugle de John Brunner.
Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit  le citoyen  en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et de sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.
Nous ne nous embrasserons plus dans les jardins
Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures,  j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. 
Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout, que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car les pics de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. 
À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

Paru sur Causeur.fr