samedi 11 janvier 2014

Rohmer, 4 ans déjà...


paru sur Causeur le 11 janvier 2010
En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire          

Eric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un dévédé de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire.
En effet, qui mieux que Rohmer pour donner à voir et à savoir ce qu’a été notre façon nationale de jouer avec l’amour et le hasard et d’oublier qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Comment nous avions l’art, également, de parler de sentiments et de raison, un pull bleu marine sur les épaules, tout en contemplant la sensualité rêveuse de Marie Renoir dans L’Amie de mon amie ou la désinvolture acidulée d’Amanda Langlet dans Pauline à la plage.
Eric Rohmer, né en 1920, était l’aîné d’une bande d’élégants voyous cinéphiles et cinéphages que l’on a appelé la Nouvelle Vague à la fin des années 1950. Parce que Godard a tourné La Chinoise au moment du maoïsme, que Chabrol a passé sa carrière à stigmatiser le bourgeois sanguinaire, le garagiste beauf ou la Bovary en robe Paco Rabanne et que Rohmer lui-même a fait jouer à Pascal Gregory un édile du PS dans L’arbre, le maire et la médiathèque, on a souvent cru, par une erreur d’optique assez amusante, que ces garçons dans le vent, barricadés dans les Cahiers du Cinéma, étaient des avant-gardistes las du monde ancien.
C’est oublier un peu vite que Godard ne croit qu’au sujet et à l’individu, pariant toujours sur Pierrot Le Fou et Michel Poiccard contre les flics du structuralisme, que Chabrol est un misanthrope gourmand qui fait lire Céline à des chocolatiers suisses, qu’Alain Cavalier tourne des films splendides de noirceur mais est fasciné par l’OAS comme dans Le combat dans l’Ile ou L’Insoumis et, last but not the least, que Truffaut préfère adapter David Goodis et William Irish plutôt que de faire semblant de s’intéresser aux idées générales.
C’est que la Nouvelle Vague, et Rohmer au premier chef, ont eu une intuition géniale, la même que celle du prince Salina dans Le Guépard : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”
Tout changer, cela signifiait rejeter une narration cinématographique usée qui mimait le récit littéraire et à laquelle on ne croyait plus. Tout changer, c’était aussi transformer jusqu’à la nature du son et de l’image avec le Nagra et le 16 mm, c’est à dire savoir dompter sans complexe la technologie. Ce n’est pas un hasard si dans L’Anglaise et le Duc (2001), Rohmer fait appel au dernier cri en matière d’image de synthèse pour parler de la Révolution française et, néanmoins, approuver la lucidité désespérée d’une Grace Elliot royaliste contre la naïveté sympathique et dangereuse de Philippe d’Orléans.
Ne rien changer, en revanche, c’était cajoler cette idée réactionnaire mais incontestable et délicieuse d’un éternel féminin. Ne rien changer, c’était conserver ce goût du français, la langue la plus précise et la plus agréable qui soit pour la conversation, idéale pour disserter du tracé des frontières et de celui des émotions, une langue préservée depuis l’Astrée et objet d’une course de relais dans le Temps avec Marivaux, Musset et Morand dans le rôle des passeurs. Cette même langue qui se retrouvait, toujours aussi pure, une nuit enneigée de Noël, à Clermont-Ferrand, dans la bouche délicieuse de Françoise Fabian.
Mais le plus important, pour nous, c’est que nous avons appris les jeunes filles avec Rohmer, le Rohmer des Comédies et Proverbes, ces trésors improbables qui scintillaient dans les sinistres années 1980. Nous avions vingt ans, et sur l’écran nous voyions des garçons qui roulaient en 4L sur des voies rapides mais parlaient comme chez Chardonne. La carte du tendre se superposait magiquement au plan de Cergy-Pontoise. Nous désirions ces femmes qui peignaient des abat-jours dans des boutiques branchées de province. Elles étaient belles comme les amies de nos mères mais avaient la distance amusée des Précieuses et nous disaient, comme Madame Deshouillères : “Un amant sûr d’être aimé / Cesse toujours d’être aimable.”
Quant à nos petites amies, finalement, leur inconstance nous surprenait à peine. Nous étions renseignés depuis longtemps par Pascale Ogier dans Les nuits de la pleine lune : danser sur Elie et Jacno n’empêche pas de badiner avec l’amour, bien au contraire. Et, de toute façon, ce sont toujours elles qui pleurent à la fin.
Comme nous allons, maintenant, pleurer Eric Rohmer.

7 commentaires:

  1. Cher Jérôme (je viens de lire votre très bon texte sur Causeur sur l'affaire Dieu-donné),
    surtout et d'abord : pas de panique ! soyons poétique et politique (comme Rimbaud et Marx)... le conseil d'Etat (c'est une institution républicaine que même Saint Just n'aurait pas critiquée sur ce coup-là) est passé comme la justice d'Etat qui pour le coup sans être "ni droite ni gauche" a dit le droit pour que le droit libère l'homme-citoyen de toute la connerie crasse accumulée par les médiatiques du jour autour de son pauvre esprit ou de son coeur supplicié (ce n'est pas la liberté d'expression qui est touchée, jamais, c'est une grosse bêtise énoncée qui ridiculisée par l'autorité de la seule morale qui compte : notre morale et pas la leur).
    En déconstruisant la parole de Dieudonné (dire ce qu'elle est), le conseil d'Etat pose le discours d'extrême droite hors de la démocratie (pas hors de la République : la République a pour usage d'intégrer le dicours fasciste d'origine en spectacularisant le haine de l'Autre : dieu, le roi, le parti de l'étranger, au nom de la Nation) et c'est bon pour nous, les anarchistes, les penseurs, les humanistes radicaux. Réjouissons-nous pour nous du bon usage étatique de la loi humaine qui veut que la connerie de droite soit mise hors la loi, c'est le fascisme qui ne passe plus par le trou de l'aiguille, ce n'est rien ! Nous détruirons l'Etat ensuite et nous avons déjà oublié les noms des idiots utiles que sont tous les républicains à la mode FN : Valls, Guaino, etc
    Jugnon

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    1. Détruire l'Etat alors que vous semblez avoir besoin de sa loi pour bannir la connerie de droite ?
      Moi, j'ai une idée, gardons un peu d'Etat. Non pas pour s'épuiser à gayfriendliser le mariage mais pour vraiment flinguer la déguelasserie économique autour de cette Common Decency qui poussait Orwell à prendre le fusil en Catalogne.

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    2. En Catalogne, les anarchistes qui étaient majoritaires dans la république espagnole de 1936, maintenaient un Etat en place tout en faisant la guerre aux fascistes, pour dans l'histoire faire venir le politique sous la forme de l'anarchie philosophique et sans Etat ni Dieu : disons que nous sommes citoyens de la République espagnole et que nous tuerons tous les affreux de droite sur le front pour ensuite faire passer dans les sous-sols de l'histoire le besoin d'Etat, nous ne tournerons plus en rond et la nuit n'existera plus alors.
      Jugnon

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    3. N'y aura t-il pas toujours des gens de droite ?
      Ne finirez-vous pas vous-même par être le mec de droite d'un autre ? Même lorsqu'il y a un seul parti, on parle de conservateurs et de libéraux comme constituant les tendances de ce parti.

      Et puis y a t-il un Etat à l'heure actuelle ?

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    4. Le singe,
      votre monothéomaniaquerie vous empêche de penser grande politique et donc d'être simplement humaniste : je vous conseille mon prochain essai de philosophie politique à paraître en septembre prochain "Communismes de pensée", vous y aurez les réponses à vos questions
      Jugnon

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    5. Ma monothéomaniaquerie se soigne Trinitairement. Elle ne m'empêche rien, elle me donne accès au Tout !

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  2. "Pauline à la plage" est mon premier Rohmer

    Mais je préfère "Ma nuit chez Maud" et "le Genou de Claire"

    Meussieur Cédéi

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