jeudi 31 octobre 2013

La tentation du pire

C'est un "beau livre", comme on dit,  à l'initiative de mon copain Pierre-Louis Basse. 
Plutôt utile par les temps qui courent, histoire de faire le point.
Pierre-Louis qui a rédigé l'essentiel des textes avec Caroline Kalmy a demandé les éclairages latéraux de Dany-Robert Dufour, Benjamin Stora, Adrien Gombeaud et votre serviteur.
La tentation du pire est publiée par Hugo Images.

Un grenelle des forces de gauche? Vraiment?

Prévenez-moi au moment du Grenelle de la gauche, surtout.
paru sur Causeur.fr

L’aile gauche du Parti socialiste existe, je l’ai rencontrée. C’était hier matin dans Le Parisien. Marie-Noëlle Lienemann donnait un entretien un rien alarmiste sur le quinquennat Hollande. Elle a raison : la gauche a tous les pouvoirs, en ce moment, mais elle n’en exerce plus aucun. C’est Gulliver entravé ou Prométhée enchaîné, au choix. Une affreuse sensation de gâchis, d’occasion manquée. À quoi sert, en effet, d’avoir pour la première fois de son histoire électorale une position hégémonique à tous les échelons -la majorité dans les deux assemblées, la majorité des départements, toutes les régions de métropole sauf l’Alsace, un nombre écrasant de communes et de ne rien en faire. Ce n’est pas compliqué, si vous sillonnez la France, pour trouver un exécutif de droite, ça devient aussi difficile que de pêcher des écrevisses dans une rivière non polluée.
Oui, la sénatrice de Paris dit des choses très justes dans cet entretien, qui peuvent se résumer dans une formule certes un peu convenue : « Il y a le feu à la maison. »  Elle pointe la nécessité urgente « d’un Grenelle de l’ensemble des forces de gauche, y compris les communistes ». On notera au passage la formulation. Si du côté du PS, on pense de nouveau aux communistes, c’est effectivement que non seulement il y a le feu à la maison mais que n’importe quelle étincelle, pour reprendre la célèbre formule du président Mao, peut mettre le feu à toute la plaine.
La rapidité, par exemple, avec laquelle le Premier ministre a renoncé à l’écotaxe devant les manifestations bretonnes indique les hauteurs inédites atteintes par le trouillomètre gouvernemental. Après tout, l’écotaxe était une bonne chose, non ? Surtout en Bretagne, où un certain modèle économique appelé « modèle breton »  sévit depuis longtemps. Il est à base de productivisme à moindre coût dans une recherche illusoire de compétitivité, notamment dans l’agroalimentaire. Il oblige à une intégration forcée des paysans dans un système industriel et commercial où la grande distribution dicte sa loi.  Mais tout cela n’a pas empêché ni un véritable carnage en matière  d’emplois ni des ravages écologiques avec des plages asphyxiées par des algues parasites et l’impossibilité de boire un verre d’eau du robinet de Plougastel à Lamballe en passant par Roscoff et Pontivy.

En temps normal, un gouvernement ne cède pas au premier coup de semonce sur un impôt qui peut lui rapporter beaucoup d’argent tout en encourageant un mode de développement plus durable et plus rentable. En temps normal, ce même gouvernement aurait pris le temps d’expliquer que le Medef local avait trouvé là chiffon rouge, pardon, un bonnet, pour que la population se trompe de colère comme l’a très bien expliqué le porte-parole de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel : « Une taxe supplémentaire n’est pas forcément pertinente mais ceux qui en font leur bête noire sont ceux qui visent la poursuite d’un système qui nous a poussés dans le mur. »
Il est sans doute là, le problème, chère Marie-Noëlle Lienemann. Vous appelez à  un « changement d’équipe et de cap. » Le changement d’équipe, je vois bien. Vous trouverez toujours quelques communistes pour enfin représenter ceux qui ont permis la toute petite victoire de François Hollande. Mais le changement de cap, c’est une autre affaire. Entrer dans un gouvernement de gauche, pour un parti qui n’est pas le parti socialiste, c’est prendre le risque non pas de faire changer de cap à une politique, mais de prendre le risque de faire changer de cap… au parti lui-même ! Les communistes ont déjà donné, notamment dans la triste période “huiste” de la gauche plurielle qui privatisa davantage que le gouvernement Juppé. Et puis regardez les ministres écologistes, si vous n’êtes pas convaincue : ils avalent des boas sans broncher et j’attends avec impatience le moment ou Cécile Duflot va nous expliquer que le tri sélectif des déchets, elle ne le pratique plus parce que ça prend trop de temps.
Bien sûr, vous avez raison. L’union du PS, des Verts, et du FDG – à condition que Jean-Luc Mélenchon ait une autre obsession que de prendre le leadership de la gauche de la gauche en tirant sur son propre camp, créerait une vraie rupture pour le coup et finalement, quitte à connaître des Waterloo électoraux, il vaut toujours mieux perdre en mourant pour ses idées que pour celles du voisin. Un voisin qui de toute façon trouvera  toujours que ce n’est jamais assez comme le prouvent les surenchères d’un patronat qui a déjà obtenu autant sinon plus que ce qu’il n’aurait jamais espéré sous Sarkozy, notamment en matière de droit du travail.
Mais pour opérer une telle rupture, - et qui sait on a vu des charges désespérées comme à Eylau réussir contre toute attente- il faudrait quelque chose qui manque singulièrement à ce social-libéralisme déboussolé qu’on appelle le hollandisme : être de gauche. Précisément.

mardi 29 octobre 2013

De Gaulle: étoiles, garde à vous!

paru sur Causeur.fr



Vous ne le saviez peut-être pas, mais quand De Gaulle a obtenu les pleins pouvoirs en 1958, il ne les a plus lâchés. Il a installé une dictature militaire de fait et ne s’est pas encombré avec toutes ces stupidités démocratiques, ces complications droitdelhommistes, ces coquecigrues humanistes qui empêchent les grandes nations d’avoir de grands desseins. La France a fait un magnifique cavalier seul, est devenue le leader des non-alignés tout en gardant son Empire, et notamment l’Afrique du Nord. Les années soixante furent merveilleuses, du coup. On avait le twist et on était les maîtres du monde. On ne dit pas que parfois, les méthodes ne furent pas un peu expéditives. Emprisonnement des opposants politiques, exil volontaire d’une jeunesse qui ne pensait qu’à se droguer et à se laisser pousser les cheveux, bombardement atomique de la Kabylie qui ne voulait pas comprendre où était son intérêt.
La raison de cette hyperpuissance française ? Dans le désert, à Hammaguir en Algérie, la France a installé une très grande base militaire, dès les années 50. Le retour de De Gaulle au pouvoir a impulsé de manière décisive un programme simultané de maîtrise du nucléaire et d’ambitions spatiales. Grâce au SDECE, les services secrets de l’époque, la France avait récupéré les savants nazis et notamment un certain Werner Magnus Maximilian von Braun, le père des V2 : « Très vite, De Gaulle donna son feu vert à Maximilian et octroya au CIEES un surplus de moyens considérables. Le projet de la Roue de l’Espace, considérée jusque-là comme une simple lubie, entra alors dans sa phase active. Les Russes avaient envoyé un animal dans l’espace ? Il projetait ensuite de faire tourner autour de la Terre un de leurs cosmonautes que nous savions d’ores et déjà à l’entrainement, du côté de Zari- le futur Baïkonour ? Qu’à cela ne tienne, nous allions les ridiculiser en construisant rien de moins qu’une cité de l’Espace où vivraient des centaines de savants, chercheurs et autres heureux élus- et s’il fallait pour cela libérer la monstrueuse puissance de l’atome, nous avions la bénédiction du nouveau président du Conseil… »
Projet accompli comme nous le raconte le narrateur de Françatome, qui s’est exilé au Canada et qui est rappelé plus de vingt ans après par sa sœur, devenue haut fonctionnaire du régime : leur père, un des concepteurs du programme spatial français, est sur le point de mourir. En plus, depuis la disparition de De Gaulle et les troubles des années 70, le régime vacille. Les militaires doivent gouverner un pays détesté par le monde entier, qui vit une guerre civile larvée et qui a perdu le contrôle de la Roue de l’Espace, cet engin monstrueux menaçant de retomber sur terre en s’éparpillant dans une pluie de déchets hautement radioactifs.

Françatome est ce qu’on appelle une uchronie. Il s’agit d’imaginer une histoire possible à partir d’un point de divergence dans le passé comme par exemple une victoire de Napoléon à Waterloo ou des nazis lors de la seconde guerre mondiale. L’exercice est moins facile qu’il n’y paraît. Pour le réussir, il faut  que l’écrivain ait une parfaite connaissance de l’histoire réelle afin rendre crédible l’histoire alternative qu’il offre au lecteur. C’est le cas de Johan Heliot dans ce Françatome, récit parfaitement vraisemblable d’une France impérialiste, agressive et animée par un optimisme scientiste ainsi qu’une certaine vision prométhéenne du destin national qui furent effectivement un motif discret et récurrent de la rêverie gaullienne sur la France.
De plus,  Johan Heliot met en scène des personnages qui ont une véritable épaisseur. Un officier de haut-rang contaminé par les radiations, un jeune adolescent rêveur qui quitte la base pour aller à la rencontre des Hommes Bleus du désert et un certain Ben Barka, ancien opposant et mathématicien de son état, qui a échappé à toutes les tentatives d’enlèvement avant de devenir le directeur du programme spatial de la nouvelle UNNA indépendante (Union des nations nord-africaines) et qui va tenter de monter avec l’ancienne puissance coloniale une mission de la dernière chance pour empêcher l’apocalypse programmée de la Roue de l’Espace devenue folle.
Et si vous doutez de la cohérence de cet univers, souvenez-vous de ce que représentait le logo de l’ORTF, qui est le même dans le monde de Françatome et dans le nôtre, pour vous convaincre qu’il aurait suffi de presque rien pour que tout cela soit vrai…

lundi 28 octobre 2013

"Il va les renvoyer dans l'obscur..."

Nos aimables abonnés savent que Feu sur le Quartier Général aime les militaires d'extrême-gauche, de Durruti à Hugo Chavez en passant par Castro, le Che et les Capitaines d'Avril. Dans cette aimable et féroce cohorte qui refuse de laisser le monopole des armes à la bourgeoisie compradore car elle sait que le révolutionnaire est plus souvent à court de munitions que d'arguments et qu'il est parfois nécessaire pour éviter de se faire massacrer par les Versaillais de tirer le premier, il faut compter notre cher Georges Guingouin, "préfet du maquis" qui transforma le plateau des Millevaches et la Corrèze en cauchemar pour les nazis et les miliciens à la tête d'une véritable armée de mauvais esprits partageux. 
A Eymoutiers, nous sommes retournés à l'espace Rebeyrolles et nous avons revu Le Cyclope avec plaisir (ici un fragment)
Puis, sur le chemin du retour vers une omelette aux cèpes, nous avons vu ça...
 ...et on s'est dit que tout n'était peut-être pas encore perdu.

Heureux comme un pantalon mauve dans la France de Pompidou.


Au-delà du fleuve et sous les arbres

Creuse
Dordogne
Corrèze
Vézère
Tourmente
Vienne
Penser à relire Histoire d'un ruisseau d'Elisée Reclus.

dimanche 27 octobre 2013

Toi aussi, joue à faire monter le FN


Un jeu simple, familial et socialiste
paru sur Causeur.fr


1) Ministre de l’intérieur socialiste, tiens un langage très musclé et laisse expulser une adolescente de 15 ans lors d’une activité périscolaire. Le Front National pourra dire : « On vous l’avait bien dit, même ce faux dur de Valls voit qu’il y a le feu à la maison. Mais nous, on est l’original, lui, la copie. » Avance d’une case.

2) Parlementaire du PS jaloux de la popularité du ministre, surtout n’étudie pas le dossier de l’adolescente en question, ne vois surtout pas que sa famille n’est pas nette et monte très vite au créneau en traitant le ministre de membre putatif du FN et godwinise-le en l’accusant d’organiser des « rafles ». Le FN pourra dénoncer la naïveté gauchiste du gouvernement et sa complaisance vis-à-vis des voyous. Avance d’une case.

3) Président de la République, alors que l’on ne t’a rien demandé, et surtout pas de te mouiller dans la gestion quotidienne de l’émotion, prends-toi les pieds dans un tapis qui n’était même pas dans la pièce et propose à la jeune fille de revenir sans ses parents en France. Le FN, rejoignant le chœur des vierges effarouchées, pourra même t’accuser d’inhumanité. On ne sépare pas les enfants des parents. Mauvais souvenir dans l’inconscient collectif. Avance d’une case.
Attention ! Tu recules de trois cases : une tête de liste du FN dans les Ardennes compare Christiane Taubira à un singe.

Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite récupérer ce coup du sort et aider à nouveau le FN.

4) Tu fais partie des instances dirigeantes socialistes : organise des  primaires municipales dans une grande ville du sud-est qui a toujours eu des rapports disons romantiques avec la rigueur démocratique. Et surtout laisse à la tête du département un membre de ton parti qui, à tort ou à raison, incarne toutes les dérives clientélistes et la corruption. Le FN se contente de sourire. Il te voit sortir le pistolet avec lequel tu vas te tirer une balle dans le pied. Avance d’une case.

5) Fais coïncider le premier tour de ces primaires avec une élection cantonale à Brignoles que le FN va remporter haut la main. Le FN pourra comparer ses pratiques démocratiques et les tiennes. Il n’a pas amené ses électeurs en minibus. Ils sont venus tous seuls, eux. Avance d’une case.

6) Pendant cette cantonale, soutiens le candidat unique de la gauche, un communiste, mais ne te mets pas en rogne quand un Vert se présente quand même. Une fois que le FN t’a éliminé dès le premier tour, appelle au front républicain en demandant à tes électeurs de voter pour l’UMP. Grâce à toi, le FN pourra se présenter comme la seule alternance réelle. Avance d’une case, voire de deux ou trois.

7) La primaire socialiste, suite : présente six candidats, quatre hommes tout gris dans des costumes tout noirs, une ministre de ton gouvernement et une jolie sénatrice quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire. Soutiens officiellement ou presque le membre de ton gouvernement qui va perdre dès le premier tour. Le FN pourra parler de camouflet. Avance d’une case.
Attention, tu recules de 3 cases. Un député de ton parti entame une procédure judiciaire contre le numéro 3 du FN qui l’avait traité de “Français de fraîche date“.

8) Récupère les trois cases perdues en laissant un de tes responsables traiter Marion Maréchal-Le Pen de “conne” et de “salope“. Le FN s’offrira le luxe de fustiger ton sexisme.

9) Arrange-toi dans un tel contexte pour que la candidate quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire des primaires fasse le meilleur score possible et soit au second tour. Le FN pourra ainsi jouer sur deux tableaux contradictoires mais personne ne le relèvera dans ton camp, évidemment. D’une part, cette candidate qui veut l’armée dans les quartiers prouve que le FN a raison sur ces questions mais d’autre part, comme elle se prénomme Samia, c’est forcément un vote communautaire, voire communautariste qui prouve l’éclatement ethnique de la société française. Bingo. Au moins deux cases.

10) Fais-la perdre au second tour. Le FN dénoncera la victoire de l’establishment et de Solferino contre la base des électeurs. Avance d’une case.

11) Dans la perspective des municipales, tente par tous les moyens de casser le Front de gauche en proposant aux communistes des places en plus sur les listes, comme à Paris. Les communistes, assez souvent insultés par Mélenchon et inquiets de voir le nombre de leurs élus fondre, vont pour certains accepter. Le FN va se frotter les mains. Le monopole frontiste sur le vote protestataire va s’accroître un peu plus avec un FDG réduit aux acquêts. Deux cases;

12) Lance une vraie campagne idéologique antifasciste avec des argumentaires solides et des actions coup de poing : imprime des badges “Je dis que le FN est un parti d’extrême droite” Le FN tremble, évidemment. Deux cases.

Ça y est, tu as gagné. Grâce à toi le FN sera le premier parti de France aux élections européennes avec 25 ou 30%. Encore bravo.





samedi 26 octobre 2013

Ecole 2.0: demain, les monstres.

paru sur Causeur.fr



Un instant, vraiment, j’ai cru à une parodie. La technolâtrie du dernier article de David Angevin sent tellement bon le positivisme fin de siècle que ce ne pouvait être que de l’humour. Et c’est de la fin du XIXème siècle que je parle car rien n’est plus vieilli, suranné et finalement attendrissant que cette foi en la puissance émancipatrice de la science et de la technique alors que chaque jour nous apporte la preuve évidente de ses ravages écologiques, sociaux, humains.

David Angevin, moderne Auguste Comte, moque le prof de techno qui apprend aux enfants cyberautistes de ces temps qui sont les nôtres, à quoi sert une souris. Il fait des gorges chaudes devant tant de nullité obsolète. Il serait à la place du ministre Peillon, il réfléchirait à comment faire entrer un peu plus encore nos chères petites têtes connectées et déjà prisonnières du présent perpétuel digital dans l’ère radieuse, je cite, des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique et sciences cognitives).

Si on mesure l’inanité d’un projet à la laideur de son acronyme, celui-ci bat des records. Qui voudrait prévenir David Angevin que rien ne se démode plus vite que le progrès ? Dans une autre vie, où je me suis retrouvé à orienter des élèves de troisième dont j’étais le professeur principal, des partenaires extérieurs (entendez des chefs d’entreprise) venaient doctement expliquer leurs besoins en fonction de la société de demain. On devait être vers 1990 et ils croyaient aux NBIC de l’époque. Par exemple, et je m’en suis souvenu quand j’ai acheté mon premier appareil photo numérique, l’un d’entre eux avec une joyeuse conviction, affirmait que nous entrions dans une société de loisirs et que mes élèves seraient bien avisés de faire un de ces nouveaux BEP qui assuraient une formation efficace pour apprendre à développer des… pellicules.

Mais je m’avise que ce brillant prophète avait sans doute raison. Oh, pas pour les appareils photos, mais pour la société de loisirs qui finalement est bien advenue avec la troisième génération de Français qui entre dans le chômage de masse.

Oui, il y a décidément du monsieur Homais chez David Angevin. Le pharmacien de madame Bovary aime tellement la science qu’il encourage Charles, le mari d’Emma, à opérer le pied-bot du pauvre Hyppolite, le jeune homme à tout faire de l’auberge du Lion d’Or. C’est dit, Hyppolite ne boitera plus ! L’opération, téléguidée par Homais, semble réussir dans un premier temps avant que la jambe ne se gangrène et qu’on doive appeler en urgence un spécialiste, un vrai, pour amputer Hyppolite qui de boiteux se retrouve unijambiste.

David Angevin veut opérer les écoliers, tous les écoliers. Il les trouve boiteux. Le problème, c’est qu’il va finir par les amputer du peu de sensibilité qui leur reste, à ces petits mutants technophiles avec lesquels il devient de plus en plus difficile de tenir une conversation. Le monde de David Angevin, le monde NBIC, est le paradis de la Ritaline, en fait. Ce médicament est devenu le seul moyen de calmer l’effrayante épidémie d’hyperactivité qui s’est abattue sur les enfants de l’Occident, d’abord aux USA, matrice de toutes les catastrophes en matière de décivilisation, et maintenant en Europe.

On n’a pas fini – mais a-t-on commencé ? – de mesurer les dégâts sanitaires et anthropologiques de ces jeunes vies définitivement engluées dans le virtuel, celui des jeux hyperviolents et des réseaux sociaux où l’on retrouve sous une forme 2.0 les pires travers de l’humanité d’antan : commérages, délations, envies de meurtres, conformisme villageois mortifère, indignations sur commande. Mais qu’importe, David Angevin veut encore aller plus loin, plus vite. On retrouve d’ailleurs dans son raisonnement cette logique discrètement totalitaire qui veut que si les résultats d’une politique se font attendre, c’est que cette politique ne va pas assez loin. Le libéralisme ne fonctionne pas très bien ces temps-ci ? Mais voyons, c’est parce que nous ne sommes pas assez libéraux ! Nous ne sommes pas assez adaptés à la société NBIC ? Mais enfin c’est à cause des profs de techno qui font des colliers de nouilles et sans doute des médecins qui oublient, au moment de l’accouchement, d’insérer un port USB à la base de la nuque des nourrissons.

Que David Angevin se rassure. Il a déjà gagné. Il y a belle lurette que plus personne ne pense à suivre l’excellent conseil de Paul Morand : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Ceux qui vérifieront leurs freins, comme d’habitude, seront les enfants des classes favorisées économiquement et culturellement. Ceux-là, en famille, continueront à lire, à penser, à apprendre par cœur des poèmes, à philosopher pendant que dans l’école NBIC, d’où toutes ces vieilleries auront été chassées, les profs modernisés fabriqueront les petits monstres de demain dans une odeur de charnier électronique.

vendredi 25 octobre 2013

Domme, un essai d'occupation






Domme, octobre 2013, entre sept et dix heures du matin



 L'occasion de relire ce fou littéraire de François Augiéras


mercredi 23 octobre 2013

"...et les paysages"



Ouest, 18 octobre
Centre, 22 octobre

Nous aurons aimé la France 
et l'errance 
d'un amour 
déraisonnable.

lundi 21 octobre 2013

Arsène Lupin est mort et je ne vais pas très bien

Georges Descrières, jouant Arsène Lupin, pour le petit garçon que nous fûmes eut une influence décisive et désastreuse sur notre rapport au luxe, aux femmes et à l'ordre social. Seul un surmoi familialo-marxiste nous empêcha de sombrer définitivement dans cet anarchisme de droite dandy et cocardier, sensuel et joyeux.

CLIP SERIE TV ARSENE LUPIN par tkoziol

dimanche 20 octobre 2013

Et nous prendrons le chemin des morts...


Si vous lisez Le chemin des morts de François Sureau, cela vous prendra à peine une heure. Mais vous risquez fort de vous souvenir très longtemps de cette heure-là. Ce court récit qui ne lève jamais le ton, qui s’efforce à une objectivité calme et secrètement désespérée, servie par une syntaxe janséniste, nous renvoie tous à quelque chose de secret et douloureux qu’on appelle la culpabilité, de celle qui à défaut de nous hanter et de nous détruire -car nous ne sommes plus des héros de tragédie même quand nous en vivons une-,  reste cependant dans notre vie comme un soleil noir qu’on ne peut regarder en face.
Nous sommes à l’orée des années 80. François Sureau vient d’entrer au Conseil d’Etat « en qualité d’auditeur de deuxième classe ». Il travaille alors à l’OFPRA où il est chargé de statuer en commission sur le sort des demandeurs d’asile et des réfugiés : « A l’époque, c’était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand il y en a aujourd’hui plus de trente mille. » Parmi ces réfugiés, les Basques espagnols. Le gouvernement français, estimant que le retour de la démocratie en Espagne, ne signifie plus pour ces gens-là la peine de mort, décide de réexaminer les dossiers.
François Sureau, haut fonctionnaire consciencieux  est passionné par son travail et éprouve une certaine admiration pour ses supérieurs dont beaucoup ont de glorieux passés de résistants comme son chef direct, Georges Dreyfus, « déchu de la nationalité française en 1940 parce que se trouvant à Londres en 1940, il s’était immédiatement engagé dans les Forces Françaises Libres. »
La plupart du temps, après les auditions des demandeurs et les délibérations, Sureau a l’impression de dire le droit tel qu’il doit être dit.  Le soir, redevenu jeune homme littéraire, il se promène dans Paris sur les traces de la Nadja d’André Breton et à ses rares moments de retour sur soi, contemple le nuit qui tombe sur la ville en songeant à son époque : « Je ne craignais rien. J’écoutais ces radios libres qu’un gouvernement bien pourvu en vieux staliniens venait d’autoriser. Je préparais mes premiers rapports en compagnie de Percy Sledge et de la musique tintinnabulante et mexicaine qui accompagnait, à la télévision, la publicité pour les cafés Jacques Vabre et qu’il m’arrive encore de fredonner. Les années 80 entre deux mondes. Et moi aussi. »
Cette sérénité va se briser avec le cas d’Ibbarategui. Instituteur, membre de l’ETA, il avait participé en 68 à l’assassinat d’un commissaire de police tortionnaire. L’année suivante, refusant définitivement toute action directe, Ibbarategui avait obtenu en France le statut de réfugié politique, choisissant le silence, sauf au moment de l’assassinat de Carrero Blanco, le dauphin de Franco où il condamna cet attentat, ce qui jeta le trouble dans les milieux basques exilés.
Quand Ibbarategui passe devant la commission où officie Sureau, il est très digne et explique que le renvoyer en Espagne signifie pour lui la mort, les polices parallèles comme le Gal continuant à éliminer les anciens membres de la lutte armée contre le franquisme. Malgré cela, Ibbarategui est expulsé en Espagne et quelques temps après, Sureau apprend dans un entrefilet de Libé son exécution à Pampelune.
« Trente ans ont passé, note Sureau. J’ai mené ma vie d’homme. J’ai payé mon dû. Le souvenir d’Ibbarategui ne m’a jamais laissé en repos. Il n’est pas passé un jour sans que je le revoie devant nous, rue de  la Verrerie, sans que j’entende cette voix sèche qui parlait notre langue et nous condamnait. »

Il y aurait sans doute un moyen d’échapper à cette culpabilité mais ce moyen Sureau sait qu’il ne le trouvera pas, même en retournant sur les lieux où vécut Ibbarategui. Ce serait  de trouver le chemin des morts qui donne son titre à ce récit poignant. Le chemin des morts, dans la tradition basque, c’est le chemin secret que chaque famille emprunte dans un village pour aller porter un des siens au cimetière. Peut-être que là, en croisant le cortège funèbre égaré dans le Temps, Sureau  obtiendrait, à défaut d’une absolution au moins une ébauche d’apaisement. Mais, en matière de mémoire douloureuse, comme l’écrivain le dit lui-même avec la concision de nos grands moralistes du XVIIème siècle,  « la faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas. »

Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

Jérôme Leroy


Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

Jérôme Leroy

vendredi 18 octobre 2013

Au chic communiste, 16

Rue Rambuteau, une fin d'été 2013
Le communisme poétique, sexy et balnéaire, c'est les soviets plus les Jaguars.

Le bloc, coup de coeur du libraire sur le site Folio

Le petit canard rouge se défend comme un lion

Situation toujours critique pour le seul journal communiste du Nord-Pas-de-Calais qui est plus peuplé que l'Irlande. Vous imaginez l'Irlande avec un seul journal?
Mais on tiendra.

jeudi 17 octobre 2013

Mémoires mélancoliques d'un électeur de gauche

paru sur Causeur.fr

Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…
Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.
Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.
Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.
En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.
Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…
électrice de gauche mélancolique

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.
Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.
Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »
On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.
Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.
Tu t’es trompé.
Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».
Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.
Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.
Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.
La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.
Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…

mercredi 16 octobre 2013

Ouisquie chez Franck

Après une dure journée militante, apéro chez Franck V., ex squadron leader de Marcel et son orchestre, et chanteur de Lénine Renaud. Et on boit de bonne choses dans de la belle vaisselle, en écoutant ça:


mardi 15 octobre 2013

De Sade et Bataille contre Casanova et Vailland.

Quand j'étais en hypokhâgne et en khâgne, professeurs et condisciples ne juraient que par Artaud et Bataille. Je les trouvais, littérairement, profondément ennuyeux, voire stérilisants. Je me shootais à Morand et Larbaud, déjà. 

Je donne toute l'oeuvre monumentale et assez verbeuse de Bataille pour une métaphore de Morand.

Au bout du compte quand Bataille passe à la pratique (les textes de fiction) c'est très compassé dans l'orgiaque, très érotomane appliqué, profanateur épate-bourgeois. Bataille devait être un mauvais coup, en fait.

Sade et Bataille contre Casanova et Vailland (celui de La Fête ou des Ecrits Intimes)

La jouissance chez Casanova: libertine au sens premier, donc heureuse, mobile, subversive, sensuelle. Chez Sade: des bilans comptables, des nomenclatures, des listings. Château de la subversion? Bloc d'abîme? De moins en moins convaincant en ce qui me concerne. De moins en moins utile...

La jouissance chez Sade et Bataille est instrumentalisée comme nihilisme pour détruire la société. C'est sérieux comme une réunion de LO, le sexe, chez eux. Chez Casanova et Vailland, le sexe n'est pas programmatique: on fait l'amour en toute innocence (même dans la perversion) et la subversion vient de cette innocence. C'est la propagande par le fait, loin de toute théorisation.

Casanova et Sade connaissent la prison tous les deux. Sade y reste et écrit. Casanova, lui, s'évade. Toute la différence est là.  Il écrira plus tard, quand il aura bien joui: il ne rédige ses Mémoires qu'à la fin de sa vie. "Souvenons nous, nous vivrons deux fois" (Sterne). L'écriture de Sade redouble du fantasme. L'écriture de Casanova redouble la vie.

 Le capitalisme financiarisé est de l'ordre de la jouissance sadienne: une spéculation cruelle et déconnectée du réel. Une jouissance pour soi. Une jouissance solipsiste, onaniste, narcissique qui nie l'autre. Sade annonce ces charniers électroniques que sont les salles des marchés.

Une phrase de Bataille, tout de même qui rachète tout: "Je pense comme une fille enlève sa robe"


lundi 14 octobre 2013

dimanche 13 octobre 2013

Dans le Haut-Var, la résistance s'organise

Des camarades brignolais gagnent les collines
Lecture conseillée pour les futurs maquisards brignolais

samedi 12 octobre 2013

Soleil vert a 40 ans...


Quand vous entendrez un larbin moyen pauvre vous dire que le capitalisme ne conduit pas la planète à sa perte, souvenez vous de Soleil vert et n'oubliez pas de lui cracher à la gueule avant de le finir à coup de tatane.

vendredi 11 octobre 2013

Julius Horwitz, le retour.

Quand Jean-François Platet des éditions Baleine avait déniché ce trésor méconnu en 2011, le choc avait été pour nous et quelques autres total et définitif.
Natural enemies est aujourd'hui disponible en Folio policier. On n'ajoutera ni ne retranchera rien de ce qu'on avait ércit sur Causeur au moment de sa sortie.

Natural enemies de Julius Horwitz est un joyau noir. Ce roman américain de 1975 n’avait pas eu grand écho à sa première sortie en France en 1977. Sa résurrection en 2011 fera-t-elle davantage de bruit ? On peut en douter, hélas, tant nos sociétés sont convaincues de leur perfection et ne tolèrent pas qu’on leur renvoie à la figure l’atroce et beau travail du négatif. On touche là, d’ailleurs, à une différence qu’il faut sans cesse rappeler entre le roman noir et le roman policier.
Natural enemies est en effet un pur roman noir et en aucun cas un roman policier. 
Pour reprendre une vieille distinction théologique, le roman policier est moliniste et croit à la Grâce suffisante : les personnages seront sauvés par leurs œuvres et peuvent exercer un libre arbitre qui les amènera du côté du Bien. Le roman noir, lui, est janséniste. Dans son univers où Dieu est caché, tout est déjà joué d’avance : nous sommes prédestinés à la chute ou à la rédemption. On ne peut compter que sur la Grâce efficace pour être rédimé, ce qui n’arrive pas souvent. Dans le roman noir, malgré tous ses efforts, le brave type va devenir un assassin tandis que le tueur fou va soudain se révéler capable d’une incroyable humanité. Bref, le roman noir, c’est renier trois fois le Christ avant le chant du coq alors qu’on se croyait le premier des élus. Et lire Natural enemies, c’est accepter de prendre de plein fouet ce jansénisme sauvage et, du même coup, découvrir un livre qui appartient de plein droit à la littérature.
Dans le New York des années 1970, le directeur d’une revue scientifique nous raconte heure par heure sa dernière journée. Le matin même, il a décidé que lorsqu’il rentrerait chez lui le soir, ce serait pour tuer sa femme et ses trois enfants avant de mettre fin à ses jours. Le roman est découpé en tranches horaires qui font monter la tension de manière souterraine car finalement, pour notre homme, il s’agit d’une journée comme les autres. Sa dernière journée, le protagoniste du roman la passe en accumulant les rendez-vous professionnels avec des auteurs de la revue scientifique qu’il dirige : un ancien astronaute, un rescapé des camps de la mort, un intellectuel de la gauche radicale. Pendant la pause déjeuner, il va dans un bordel de luxe et partouze avec cinq prostituées consommées mécaniquement.
Adaptation cinéma de 1979
Ce qui dérange durablement dans Natural enemies, c’est justement l’absence de mobile clairement défini à cette décision meurtrière. Pas de problèmes d’argent, le héros a même une vie sociale et intellectuelle plutôt intéressante. Il y aurait bien cette épouse dépressive depuis des années, « Ma femme est possédée par la terreur d’être vivante, ce démon qui nous hante tous » nous confie le personnage principal, mais ce serait une explication bien trop facile.
Évidemment, comme dans tout roman noir digne de ce nom, il n’y aura pas de sursaut salvateur à la dernière minute. Le narrateur va bien accomplir ce qu’il a l’intention d’accomplir et la coupure de journal qui termine le roman n’est qu’une confirmation de ce qui s’annonce inéluctable depuis le début.
En fait, le narrateur décrit simplement le monde qui est le nôtre en changeant très légèrement son angle de vue- ou de tir en l’occurrence. Il suffit de ce décalage infime pour que ce monde devienne cauchemardesque : la société nous chasse loin des villes dans des banlieues chics qui suintent un ennui terrifiant, nos propres enfants deviennent des étrangers absorbés par la télévision, les femmes dans la rue ont toute l’air d’être les rescapées d’une catastrophe récente, les faits divers s’avèrent de plus en plus aberrants, le monde est secoué de désordres géopolitiques incontrôlables et l’humanité semble refouler les souvenirs d’Auschwitz et d’Hiroshima pour mieux recommencer : « Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivants ou si vous êtes morts.(…) Nous n’existons déjà presque plus les uns pour les autres. » écrit Horwitz.
Ceci dit, pour finir sur une note d’optimisme, précisons que Cléo survivra à ce massacre programmé.
Cléo, c’est la chienne du narrateur.

Liberté Hebdo: sauvez le petit canard rouge

Chaque semaine, depuis 2007, j'ai le plaisir et l'honneur de donner ma chronique, Le Talon de fer, à Liberté Hebdo,  journal communiste du Nord-Pas de Calais, né de la Résistance.
Il se trouve aujourd'hui, à la veille des Municipales et en pleine ascension des idées les plus sauvagement libérales et réactionnaires, que Liberté Hebdo est en grave difficulté, et c'est un euphémisme. Mais de fait, on ne lâche rien. Le petit canard rouge dont vous trouverez facilement la page FB et l'adresse (dans la bloguerolle) a besoin de vous.
Voici la Une de ce vendredi, et, à la suite, le petit texte que nous avons donné dans les pages pour la mobilisation des lecteurs, des abonnés, des militants et des amis.
J’ai vu disparaître…





Depuis ma naissance, j’ai vu disparaître un tas de choses.

J’ai vu disparaître le franc, les cabines téléphoniques, les trains corail et les demoiselles du renseignement.

J’ai vu disparaître l’URSS, les scores à deux chiffres (avant la virgule) pour le PCF, les librairies de quartier et les cinémas du même nom.

J’ai vu disparaître le service militaire, les Boyards maïs, la sidérurgie française et la retraite à taux plein avec 37 annuités et demie.

J’ai vu disparaître les billets BIGE, les classes dans le métro (mais pas les classes sociales ni la lutte qui va avec.) et les pompistes dans les stations service.

J’ai vu disparaître Hara-Kiri, Aragon, l’hebdomadaire Révolution et les banques nationalisées.

J’ai vu disparaître Hugo Chavez, Henri Alleg et Georges Marchais (hélas) mais aussi Pinochet, Thatcher et Reagan (tant mieux).

J’ai vu disparaître le pouvoir d’achat des plus pauvres, l’espoir d’une vie meilleure pour la génération qui suit et le minitel qui était fait pour tout le monde (gratuitement) au profit de l’ordinateur qui est fait pour chacun (en payant un max).

J’ai vu disparaître les vols habités vers la lune, le CNPF (mais pas le Medef), le SAC et les cassettes VHS.

J’ai vu disparaître le cordon sanitaire face au FN, la décence républicaine chez un président de la République avec Sarkozy, la Fête de l’Huma au JT de 13H avec Mourousi  et les machines à écrire.

J’ai vu disparaître des journaux, beaucoup de journaux.

J’ai vu disparaître des gens que j’aimais et qui croyaient à un monde meilleur.

Mais je n’ai jamais vu disparaître l’espoir et le sens du combat chez ceux qui se dressent chaque jour  contre la sauvagerie du capitalisme.

C’est pour cela que j’aimerais autant ne pas voir disparaître Liberté Hebdo qui depuis sa naissance a toujours fait partie de ce combat.



jeudi 10 octobre 2013

Curtis, Guillaume, l'automne...

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Je refuse l'idée de ne pas continuer à lire après ma mort...


 La jeune maison d'édition lyonnaise Le feu sacré éditions et son excellent blog nous ont soumis à un questionnaire des plus fins, je trouve. Vous lirez ici nos réponses mais pas les éloges à faire rougir qui servent de préambule


On trouve quoi comme nouvelles acquisitions dans votre bibliothèque ?
Trois titres de la Fabrique, Les chasses à l’homme et Théorie du drone, (les deux sont de Grégoire Chamaillou), ainsi que Premières mesures révolutionnaires d’Eric Hazan et Kamo, un genre de « suite » à L’Insurrection qui vient. La Correspondance entre René Char et Nicolas de Staël. Et les livres envoyés par deux auteurs, copain et copine de la Série Noire :Pur d’Antoine Chainas et Petit éloge des brunes d’Elsa Marpeau. 
  
Quel livre marquant avez-vous découvert à l'adolescence et que vous possédez toujours ?
L’espoir de Malraux et 1984 d’Orwell, deux lectures de fin de 3ème. Je les ai toujours dans la même édition folio.

Sans égard pour sa qualité, lequel de vos livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
La fête de Roger Vailland. Là aussi un folio. Offert par un premier amour. Quelques années après la 3ème, disons…
  
Vous prêteriez lequel de vos livres à quelqu’un que vous voudriez séduire ?
Amants, heureux amants de Larbaud, Les Contrerimes de Toulet. La poésie rêveuse du monde d’avant. Je n’ai plus envie de séduire que des gens qui se sentent exilés dans notre présent.
  
Que trouve t-on comme livres “honteux” dans vos rayonnages ?
Vous faites bien de mettre les guillemets. Il y a des livres honteux d’un point de vue politique comme les pamphlets de Céline, par exemple et puis des livres honteux parce qu’ils prouveraient un attachement démesuré à l’enfance, comme les Bob Morane ou un goût pour des écrivains bien oubliés aujourd’hui alors qu’ils sont très proches de nous dans le temps comme Jean-Louis Curtis ou Jacques Brenner que je préfère de loin, y compris par leur côté suranné au Nouveau Roman dont ils sont les contemporains.
 
Quels livres avez-vous hérités de vos proches ?
Mon grand père, né en 1912 et mort en 1994 était instituteur. Il était abonné à la NRF à partir de 36 et jusqu’à la guerre. J’ai tous les numéros.
  
Le livre que vous avez le plus lu et relu ?
Tendres stocks de Morand, Claire de Chardonne, Le voyage de Céline, le Hussard bleu de Nimier, L’humeur vagabonde de Blondin. Que des auteurs de gauche… 

Le livre qui suscite en vous des envies d’autodafé ?
La France Orange Mécanique de Laurent Obertone.

On vous propose de vivre éternellement dans un roman de votre choix, vous optez pour lequel ?
J’hésite entre La chartreuse de Parme de Stendhal et Le chant du monde de Giono, parce que les deux sont des univers lumineux, joyeux même dans le tragique.

Quel est l’incunable que vous rêvez de posséder, votre Saint Graal bibliophilique ?
Le manuscrit de Zone d’Apollinaire, peut-être le plus grand poème du vingtième siècle.

Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
Je ne sais vraiment pas. D’ailleurs, je refuse l’idée de ne pas continuer à lire après ma mort.


lundi 7 octobre 2013

"Une vitalité désespérée"


La revue Le Matricule des anges consacre un dossier à Pasolini dans son numéro d'octobre. Vous pourrez y lire une contribution de votre serviteur.

vendredi 4 octobre 2013

Vers le Sud-Ouest

Demain et dimanche, nous serons à Gradignan, pour l'édition 2013 du salon Lire en poche.
Normalement, on y découvrira notre édition en folio du Bloc.

Au chic communiste, 15.

"Et, si vous aboyez, tonnerres,
Je rugirai."
 

Victor Hugo

C'est avec une grande tristesse que la zone chaviste libérée de Feu sur le quartier général a appris la mort du plus grand stratège et du plus grand combattant anti impérialiste de l'histoire contemporaine, Võ Nguyên Giap(1911-2013), général et commandant en chef de l'Armée Populaire du Viêt Nam. Sa victoire écrasante contre les USA rappelle à tous les militants et combattants anticapitalistes du monde qu'aucun ennemi n'est invincible, aussi terrifiant puisse-t-il paraître.