dimanche 30 juin 2013

Corrigé

Longtemps, disons jusqu'à 15 ans, j'ai été myope sans le savoir.  Je ne connaissais pas mon bonheur. Partant du principe assez banal mais si vrai que le fils du cordonnier est toujours le plus mal chaussé, cette myopie ne fut jamais décelée auparavant alors que je vivais dans une famille qui comptait tout de même plusieurs médecins, dont mon propre père. Je suis bien incapable de dire depuis quand cette myopie datait: je n'avais pas de point de comparaison. Je vivais comme allant de soi le fait d'avoir besoin du premier rang au cinéma, d'attendre à la dernière minute pour savoir si le bus qui s'arrêtait à la Croix de Pierre, à Rouen, était bien le mien. C'était le "2",  je m'en souviens encore, et il mettait longtemps à ne plus ressembler à un 8 ou à un 3 quand il s'approchait de moi.
Mais enfin la myopie n'empêchait pas la seule activité qui me plaisait, me sauvait, me consolait, me protégeait: la lecture. Pour le reste, il me semblait normal que le monde se résumât  à ces tâches de couleurs floues, ces formes brumeuses et que les visages de mes petites amoureuses précisassent seulement leurs contours  quand elles étaient à portée de baiser.
Il n'y avait pas d'angles, assez peu de lignes droites, les maisons à encorbellements de la rue des Bons-Enfants se voilaient toujours d'un brouillard qui les rendaient encore plus mystérieuses et me donnaient la sensation d'être dans un conte fantastique de Jean Ray.
Je me souviens aussi, à cette époque, de l'édition folio de la Recherche dont les couvertures étaient illustrées par Van Dongen. Je dois beaucoup à Van Dongen d'être rentré si aisément dans l'univers de Proust. Van Dongen dessinait en myope la silhouette nue d'Albertine ou les rives bleutées de l'été à Balbec, dans ce flou délicat qui est celui de la mémoire avant que le souvenir n'accommode ou ne tente d'accommoder sur un moment précis. Van Dongen m'annonçait un monde où le narrateur voyait les choses comme je les voyais et je pense encore aujourd'hui qu'une des clefs de la compréhension de Proust est la myopie.
Bref, je vivais en Myopie comme on vit dans un pays. J'en fus expulsé un peu par hasard, lors d'un cours de physique en classe de première consacré à l'optique. On avait mis à notre disposition des boites de lentilles pour expliquer aux littéraires que nous étions en quoi consistaient les dioptries. J'en pris une un peu au hasard et m'en fis un monocle, histoire de faire le main avec un petit camarade et, ô surprise, le monde devint incroyablement clair. Je voyais ce qui était écrit au tableau, et les détails runiques sur les boucles d'oreilles de C, la grande blonde du premier rang.
Ayant fait part de cette révélation à mon entourage, on m'envoya chez l'ophtalmo qui me dit, en me faisant chausser ma première paire de lunettes: "Tu vas voir, tu vas revivre". 
Oui et non: dehors, Rouen se mit à ressembler un décor médiéval toc pour film hollywoodien, les nuages blancs se dessinaient trop précisément sur le ciel bleu et il n'y avait plus pour moi d'imprécis grandioses des horizons urbains mais des perspectives nettes et précises comme dans les univers totalitaires. Tout était trop vrai, c'est à dire manifestement faux et annonçait ces images insupportables de netteté auxquelles nous ont habitué depuis la haute définition.
Aujourd'hui encore, quand je veux me protéger un peu, je retire mes lunettes. Je rentre en Myopie pour un séjour trop bref, le temps de saluer Albertine nue enjambant son tub pour faire ses ablutions ou les spectres pluvieux de la rue des Bons Enfants.
-C'est sûr, m'avait aussi dit l'ophtalmo. Tu avais besoin d'être corrigé.
Et ça, pour avoir été corrigé, depuis que je vois le monde tel qu'il est, j'ai été corrigé.

samedi 29 juin 2013

Mac Orlan, poésies documentaires.

"L'odeur de l'amour dans les maisons closes
est celle des marais chéris des iguanodons.
Ce n'est pas une odeur conjugale,
mais une odeur où la préhistoire se révèle.
C'est donc amusant de n'être qu'une cellule vivante
étalée sur un un divan de velours rouge,
cependant que le jazz infernal de Paris
rythme la danse quotidienne des affaires."
Inflation sentimentale

"Dans le clair pays des filles bicyclistes
dans le beau pays vert des vaches aseptisées
les barrières blanches, les écluses et les bélandres
entourent l'adolescente Mijke de circonstances paisibles."
Quelques films sentimentaux, "Vieille Hollande"


Mac Orlan, dans sa poésie, n'a pas eu besoin du surréalisme pour être surréaliste. Il a juste eu de l'oreille et de l'odorat. Il a juste été un enregistreur, un sismographe avec, quand même, le sens du montage. Mais avant tout, il s'est laissé impressionner comme une plaque photographique par son époque alors que le surréalistes, (et nos aimables abonnés savent qu'on les aime beaucoup ici), ont surtout voulu impressionner la leur. Ceci explique sans doute la place un peu trop secondaire de Mac Orlan dans le château de l'histoire littéraire, autorisé à vivre dans cette mansarde, au demeurant jolie, appelée: "fantastique social".

vendredi 28 juin 2013

Malo les Bains

Ces groupes de mômes sur une plage immense du Nord, comme des petits réfugiés de vacances impossibles, grelottant un 28 juin pour leur unique sortie scolaire de l'année, peut-être leur unique sortie tout court, c'est pour mézigue l'image la plus accomplie de la profonde, de l'insondable vacherie du monde.

Juin Gris


jeudi 27 juin 2013

Un château en enfer.

Un château en enfer est un film de guerre  de Sydney Pollack, très nouvel Hollywood finalement. Cet étrange et séduisant objet date de 1969. 
Une compagnie de l'armée US ne comptant plus que quelques soldats commandés par Burt Lancaster trouve refuge dans un château des Ardennes belges où vit un comte, Jean-Pierre Aumont qui a épousé sa jeune nièce. Nous sommes au moment de l'ultime contre-offensive nazie du côté de Bastogne. Le château est un vrai musée de l'art européen, bourrés de trésors. 
Dans la compagnie, deux hommes s'affrontent. Burt Lancaster désire mener le combat jusqu'au bout dans le château. Son subordonné immédiat joué par Patrick O'Neal, professeur d'histoire de l'art dans le civil est effondré à l'idée de voir la beauté du lieu promise à l'anéantissement total. L'atmosphère étrange déteint sur les personnages qui entretiennent entre eux des rapports à la fois brutaux et théâtralisés. Le comte, stérile, laisse sa femme-nièce coucher avec Burt Lancaster en espérant ainsi une descendance. Il voit pourtant, dans le même temps, que c'est ce guerrier sans mémoire qui représente le plus grand danger pour le château.

A côté du château, il y a une petite ville, plus belge que nature, avec un bordel, la Reine Rouge que vont fréquenter les soldats. Parmi les pensionnaires du boxon avec orgues, l'oeil avisé du spectateur remarquera peut-être la jeune...Elisabeth Tessier. Sinon, il y a aussi Peter Falk, en sergent qui préfère le pain à la guerre et retrouve pour quelques temps son métier dans la boulangerie du lieu où la boulangère, ça tombe bien, est veuve.
Un château en enfer n'est pas à proprement parler un film antimilitariste, plutôt une fable sur l'archaïsme et la permanence de la guerre, de toutes les guerres: la scène de l'assaut final du château renvoie explicitement à une imagerie médiévale. Il y a même, sans doute à l'insu du metteur en scène, une certaine fascination pour cette beauté nihiliste et paradoxale de la guerre. "La destruction fut ma Béatrice"comme pourrait le dire, à l'instar de Mallarmé, le narrateur que s'est choisi Pollack, ici un soldat noir, futur romancier et seul survivant avec la nièce enceinte.

Pollack est à la fois très malin et très désorienté par rapport à son propre film. Il reconnaissait d'ailleurs qu'il avait un peu perdu en route son idée de départ: montrer les rapports de l'homme et de l'art dans les périodes de guerre. Mais il fait de cette désorientation un atout et il filme l'ensemble, y compris les scènes de combats, de manière presque onirique avec sans doute, en plus, au passage, quelques clins d'oeil au Peckinpah de La Horde sauvage  qui date de la même année (les ralentis, l'ultime combat à la mitrailleuse). On se croirait tantôt dans un film fantastique belge, façon Un soir, un train de Delvaux, tantôt dans un film psychédélique où la neige des Hautes Fagnes remplacerait le sable californien. On se bat dans des roseraies, des prostituées balancent des cocktails molotov depuis des balcons baroques, les statues explosent, les gargouilles flambent. Bref, avec Un château en enfer (Castle Keep, le titre original, est quand même plus parlant), Pollack indique qu'il est minuit moins cinq dans les jardins de la vieille Europe et que 1945 n'est qu'une victoire illusoire sur une barbarie éternelle qui n'est d'aucun camp ni d'aucune époque mais appartient à tous. 

mercredi 26 juin 2013

L'édifiante histoire de Bousso Dramé

paru sur Causeur.fr

Comment perdre notre influence de vieille nation ? Eh bien, c’est tout simple : il suffit de mépriser les gens qui aiment encore la langue française. En France, bien sûr, mais aussi ailleurs, en passant par profits et pertes un de nos derniers atouts géopolitiques : la francophonie.
On a bien compris depuis les récentes lubies de madame Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur, que continuer à vouloir maintenir le français à l’Université relevait de l’inconscience et du provincialisme le plus crasse à l’heure de la mondialisation. Son projet de loi sur les cours en anglais à la fac rencontre quelques résistances mais on sent bien que si ce n’est pas ce coup-ci, ce sera le prochain. Depuis le livre décisif de Dominique Noguez, La colonisation douce, au début des années 90, n’importe quel observateur un peu lucide constate que nous perdons du terrain chaque jour et qu’il va de soi que l’anglais, ou son succédané à usage mercantile, le globish deviendra la langue officielle d’une Europe réduite à une zone dont la seule loi fondamentale sera  la concurrence libre et non faussée. Alors, la langue française, n’est-ce pas, on va pas s’embêter avec ça. Madame Fioraso l’a bien dit, si on continue avec le français, « Nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table. »
On croyait avoir atteint sous Sarkozy le sommet du mépris pour la culture, la littérature, le « bruissement de la langue » (aurait dit Barthes), et pas seulement avec la fameuse Princesse de Clèves bolossée à plusieurs reprises par l’ex-président mais aussi avec Christine Lagarde qui, lorsqu’elle débuta à Bercy écrivait en anglais les notes pour ses collaborateurs et avait eu cette phrase mémorable : « Assez pensé, retroussons nos manches ! ».
Nous nous trompions. L’idée que se fait madame Fioraso de l’enfer sur terre et de notre décadence, c’est d’être à cinq autour d’une table pour discuter de Proust. Quand nous avons voté au second tour pour François Hollande, nous savions bien que ce n’était pas pour son programme économique qui était le même que celui de l’UMP. Mais au moins, nous disions-nous, avec les socialistes, nous serions à l’abri de ce mépris-là. Encore raté, donc. En même temps, à force d’élire des présidents qui n’aiment pas la littérature (François Hollande ayant confié qu’il ne lisait pas de romans) il est un peu normal d’avoir l’impression d’être gouverné par des épiciers qui confondent la France avec un petit commerce de centre-ville assiégé par ces grandes surfaces que sont les puissances émergentes.
Enfin, toujours est-il que parmi les cinq archaïques qui liront Proust autour d’une table dans une université française, il n’y aura pas Bousso Dramé. Pourtant elle aurait pu. Bousso Dramé est une jeune femme sénégalaise qui aime le français. Elle l’aime tellement qu’elle a participé au concours national d’orthographe 2013, organisé par l’Institut Français de Dakar dans le cadre des prix de la francophonie. Elle l’a gagné et pouvait ainsi bénéficier d’un séjour en France pour se former à la réalisation de film documentaire au centre Albert Schweitzer.
Seulement voilà, elle ne viendra pas. Elle s’en explique dans une lettre plutôt digne et émouvante au Consul de France.
On doit  sans doute trouver, au consulat, que les jeunes femmes noires et francophones ne sont pas assez entrées dans l’histoire. Ou on est surpris de ne pas avoir affaire à de potentiels clandestins. En effet, Bousso Dramé a eu le droit à ce qu’elle appelle des « remarques infantilisantes » quand elle a demandé son visa. Elle est aimable, Bousso Dramé. C’est en fait du vrai Tintin au Congo. Parmi beaucoup de gracieusetés, on a par exemple recommandé à la jeune femme de se méfier des jolis magasins : « Faites attention, vous allez être tentés par le shopping, il y a beaucoup de choses à acheter à Paris. Et surtout, gardez-vous de tout dépenser et de laisser une note impayée à l’auberge de jeunesse sinon vous empêcheriez les futurs candidats de bénéficier de cette opportunité ! »
Bousso Dramé a ou aura probablement des enfants. Ils apprendront l’anglais. Comme ça, ils auront l’air plus sérieux, pas du genre à ne pas payer dans les auberges de jeunesse et ils pourront ainsi faire des études supérieures en France. Si ça se trouve, ils liront même Proust autour d’une table. Il doit sûrement y avoir d’excellentes traductions. En anglais, bien sûr, pour faire plaisir à madame Fioraso.

mardi 25 juin 2013

Barbey, le dissident du Temps

paru dans Causeur Magazine, avril 2012
L’air de rien, Barbey d’Aurevilly (1808-1889), comme Victor Hugo (1802-1883), ont eu des vies qui ont couvert tout leur siècle. Quand Hugo et Barbey naissent, la Révolution française et Napoléon sont encore des sujets d’actualité dans les conversations et ils meurent sous la IIIe République, dans un monde où la religion du Progrès et du suffrage universel laisse espérer des lendemains forcément radieux.
Mademoiselle Argento, dans Une vieille maîtresse.
On peut penser que Victor Hugo est mort heureux. Il était la gloire nationale d’une France qui avait fait de lui le symbole d’une République enfin installée dans ses meubles après les vicissitudes de la Restauration, du Second Empire et de la Commune. Ils furent d’ailleurs des centaines de milliers de Parisiens à emmener Hugo directement au Panthéon, pour que les choses soient bien claires : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ! »
On peut penser, en revanche, que Barbey d’Aurevilly est mort furieux. L’admiration chaleureuse de quelques écrivains marginaux, symbolistes ou décadents, qui refusaient la tyrannie idéologique du positivisme et la façon dont Zola avait transformé la littérature en une branche des sciences sociales, n’a pas dû suffire à le consoler. Cette colère aurevillienne ne doit rien à la jalousie littéraire. Pour Barbey, une époque célèbre les écrivains qu’elle mérite. Zola, justement, dont il écrit, à propos du Ventre de Paris : « Nous devenons des charcutiers ! Ça s’appelle le réalisme, cette idée,et cela sort de deux choses monstrueuses qui s’accroupissent, pour l’étouffer, sur la vieille société française : le Matérialisme et la Démocratie. »
On le voit, la colère de Barbey a des motifs plus aristocratiques. Il a la certitude d’être exilé dans un univers qui s’est peu à peu désenchanté sous ses yeux tandis que le reste de l’humanité lui dit qu’il se trompe. Est-ce l’histoire du fou convaincu que ce sont tous les autres qui sont fous? Pourtant, quand il se promène dans Valognes, la « ville de ses spectres », la capitale affective de son Cotentin natal, il repère les ravages du progrès à chaque coin de rue. Les détails les plus dérisoires l’accablent, comme cette apparition d’un trottoir là où naguère des « Nausicaa » normandes venaient laver leur linge. Il raconte cet épisode dans une lettre à son ami de toujours, Trébutien, le libraire de Caen : « La rue de Poterie est devenue bête comme toutes les rues de France. » Nous sommes en 1856. La date n’est pas indifférente. Un an plus tard, Baudelaire publie Les Fleurs du Mal et  constate : « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. » On ne s’étonne plus, dès lors, que Barbey ait été l’un des premiers à repérer le génie de Baudelaire et à le défendre quand il a été traîné en justice. Les deux hommes sont des nostalgiques, au sens fort, étymologique du terme : ils éprouvent la souffrance qu’il y a à vouloir revenir en arrière dans un voyage qui n’aura pas de fin. Barbey conclut d’ailleurs son article sur Baudelaire en donnant pour alternative au poète, après un tel livre, « ou de se brûler la cervelle… ou de se faire chrétien ». Il fera le même coup, vingt-cinq ans plus tard, avec Huysmans qui venait de publier À rebours : « Ou le pistolet, ou la croix. »
C’est que Barbey est catholique. Plus encore que chrétien, peut-être, car le catholicisme, pour lui, est non seulement la religion de ses pères, mais aussi celle qui a le sens le plus fort du péché, de la faute, celle qui s’affronte à la chair dans une étreinte où se mêlent toujours l’effroi et l’extase. Le catholicisme aurevillien, comme le sera celui de son ami Léon Bloy et de Huysmans converti, n’est pas l’affaire de chaisières saint-sulpiciennes. C’est une boussole dans la grande tempête du Temps et c’est une chambre des cartes pour repérer le Mal. Le Mal et le Temps sont au coeur des romans aurevilliens de la maturité, réunis par Judith Lyon-Caen qui a eu, en prime, la bonne idée de nous donner également des extraits substantiels des Memoranda, le journal intime de Barbey.
Le Mal, Barbey le voit triompher partout, et surtout dans le corps des femmes. C’est d’autant plus douloureux pour lui qu’il les adore, mais il n’a pas besoin de la psychanalyse pour savoir que la guerre des sexes est la réalité profonde, secrète, de notre monde. Les Diaboliques présentent ainsi six portraits de lionnes dangereuses et irrésistibles qui mènent un combat à mort contre des hommes souvent lâches et prétentieux.
Et quand ils ne sont pas au-dessous de tout, c’est qu’ils sont des monstres. On sait depuis La Rochefoucauld qu’il y a « des héros en bien comme en mal ». C’est le cas chez Barbey, toujours. Prenez l’abbé de la Croix-Jugan, dans L’Ensorcelée. Ce chouan effondré par la défaite tente de se suicider, crime indépassable pour un homme d’Église. Il survit, défiguré, et inspire par sa laideur même une passion folle à une belle paysanne qui finira noyée dans un lavoir sans que l’on sache au juste ce qui s’est passé.
Par sa construction en récits enchâssés, L’Ensorcelée est aussi un laboratoire de l’autre grand thème aurevillien, le Temps. Parce qu’il n’y a plus de poésie que dans le passé, Barbey veut ressusciter les moments héroïques de la chouannerie. Combat idéologique, sans doute, mais combat esthétique surtout. Barbey est réactionnaire, oui, mais par désir d’enchantement. Il a beau être un grand lecteur de Joseph de Maistre, il ne croit ni aux idées, ni à l’action collective pour sauver le monde. Ses récits où apparaissent des chouans sont ainsi, surtout, des récits d’exploits individuels, désespérés, comme dans Le Chevalier Des Touches. On est chouan pour la beauté du geste. Le fameux dandysme de Barbey ne réside pas seulement dans son admiration pour Brummel, mais aussi et surtout dans son attachement aux causes perdues. Les héros aurevilliens ressemblent ainsi tous plus ou moins à Don Quichotte : ils ne veulent pas de cette modernité d’où le merveilleux s’estompe.

Proust faisait ressurgir Combray d’une tasse de thé, Barbey fait revenir le passé dans les salons où de vieilles douairières se métamorphosent soudain, un soir de pluie, en amazones qui font le coup de feu contre les armées de la République.

Le miracle a eu lieu, le Temps est retrouvé. Tout au moins « jusqu’à l’heure où la dernière feuille est emportée par la dernière mémoire, et où l’oubli s’empare de tout ce qui fut grand et poétique parmi les hommes ».
Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

lundi 24 juin 2013

Un poème (et une révolution) qui nous vient du Brésil

Il se trouve que notre ami Sébastien Lapaque est en ce moment à Rio. Il est parti au Brésil, sa seconde patrie, à peu près en même temps que se déclenchait la colère d'un peuple qui veut rappeler à un gouvernement de gauche que la moindre d'être chose est d'être de gauche, futebol ou pas. Bref, malgré la religion du ballon rond, les Brésiliens ne semblent pas près à ce que le socialisme du PT se mue en social-libéralisme à l'Européenne. Encore une fois, l'exemple nous vient d'Amérique Latine.
 Sébastien n'est donc apparemment pour rien dans cette histoire, même s'il a eu une longue carrière d'agitateur subversif autrefois.
Depuis le Brésil, il nous envoie sa propre traduction d'un poème de Carlos Drummond de Andrade (1902-1987) en nous disant à la fois qu'il trouve le sujet d'actualité et que ces vers pourraient nous plaire. 
Dans les deux cas, il a raison.


-->


 Poème de la nécessité
Il faut marier Jean

Il faut supporter Antoine

Il faut détester Miltiade

Il faut nous substituer à tous



Il faut sauver le pays

Il faut croire en Dieu

Il faut payer les dividendes

Il faut acheter une radio

Il faut oublier untel



Il faut étudier le volapuk

Il faut être toujours ivre

Il faut lire Baudelaire

Il faut cueillir les fleurs

Que prièrent les vieux auteurs



Il faut vivre comme les hommes

Il ne faut pas les assassiner

Il faut avoir les mains pâles

Et annoncer LA FIN DU MONDE.

Carlos Drummond de Andrade, Sentiment du Monde, Rio de Janeiro, 1940

texte original
Poema da necessidade



É preciso casar João,

é preciso suportar Antônio,

é preciso odiar Melquíades

é preciso substituir nós todos.



É preciso salvar o país,

é preciso crer em Deus,

é preciso pagar as dívidas,

é preciso comprar um rádio,

é preciso esquecer fulana.



É preciso estudar volapuque,

é preciso estar sempre bêbado,

é preciso ler Baudelaire,

é preciso colher as flores

de que rezam velhos autores.



É preciso viver com os homens

é preciso não assassiná-los,

é preciso ter mãos pálidas

e anunciar O FIM DO MUNDO.


 



dimanche 23 juin 2013

Rendez-vous à Rivebelle.

"Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l’air triste que j’avais vue à Rivebelle et qui m’avait regardé un instant."
A l'ombre des jeunes filles en fleurs

samedi 22 juin 2013

Vins noirs à Limoges, une semaine déjà.

Lisez du polar, buvez du vin et ne mourez jamais
Ce fut un salon très plaisant avec deux catégories d'êtres humains éminemment fréquentables, les vignerons et les auteurs de romans noirs. On est étonné que l'idée de les apparier ne soit pas venue plus tôt. Que les organisateurs en soient remerciés! Et aussi la librairie Pages et Plume et le caviste L'Hydropathe
En plus, il faisait beau. On a particulièrement apprécié, pour notre part le Passionnément Carignan de la charmante Joëlle Gaveaux (Vins de pays du Gard) et puis on a été bluffé par la gentillesse de Luc Percher et de son épouse (Domaine de l'Epicourchois) qui officient dans la Loire et ressuscitent un cépage oldschool, le Menu-Pineau avec Racines, une boutanche fraîche et roulée comme une fiancée de Ronsard.
Côté auteurs, notre ami Serge Quadruppani est venu en voisin. On a aussi beaucoup rigolé avec Dominique Forma et le jeune Michaël Mention, auteur d'un Sale temps pour le pays qui a l'air appétissant, surtout quand on sait que c'est un hommage à David Peace.
Fidèle à sa réputation, Serge Quadruppani reste un radical de gauche
Avec Michael Mention, rue de la Haute-Vienne entre deux dégustations
Serge et moi, jeunes mariés ayant trouvé un emploi d'avenir au syndicat d'initiative

Au chic communiste, 12

Nina, lieutenant du SPBB (service de protection des bibliothèques bolivariennes).

vendredi 21 juin 2013

Pour saluer l'été...

....un scopitone devenu rituel dans notre zone chaviste libérée. 
"Je vous souhaite un été de cinquante ans." Arthur Rimbaud, lettre à sa famille. 

jeudi 20 juin 2013

Que la bête meure.

Et puisqu'on parle d'avenir, un peu de doo wop merveilleusement doo wop: the Decoys qui disent  leur foi dans les lendemains qui chantent. Un moment de grâce pure. Enjoy.

Merci Christian Laborde!

Toujours fidèle, Christian Laborde, le grand frère de Peau. Voici ce qu'il écrit des Dernières Nouvelles de l'Enfer dans La Nouvelle République des Pyrénées du week-end dernier:

"Je suis un fidèle lecteur de Jérôme Leroy. Il publie des poèmes, des polars, des essais, des récits, des nouvelles, aime les lunettes noires cachant le regard des stars, et loue la voix d’Amy Winehouse. Poèmes, polars, essais, récits, nouvelles : Leroy est un artiste pluri-indisciplinaire. Il écrit sur son blog : « On a toujours aimé les zombies, les vampires, les goules, les démons et les fins du monde. Notre côté gothique. Du coup, on a toujours aimé les films d'épouvante de série B, voire Z mais aussi la mythique collection Gore (Fleuve noir) dans laquelle œuvrait, par exemple, mon ami Charles Nécrorian. Pendant des années, comme un exercice d'assouplissement, on s'est amusé à écrire sur trois ou quatre pages maximum, des short stories qui jonglaient avec les lois du genre. A la fin, on s'est retrouvé avec quelques dizaines de récits de ce (mauvais) genre. » 
Et ces dizaines de récits, voici qu’elles sont réunies dans un livre paraissant aux Editions L’Archipel. Son titre : « Dernières nouvelles de l’enfer. » Son prix : 17,95 euros. C’est un régal ! C’est du gore, de l’épouvante, c’est apocalyptique, et c’est d’abord du Leroy, c'est-à-dire du talent, de la finesse, et de l’humour. Je pense à cette nouvelle « Cessation d’activité » où l’on voit un tueur en série faire valoir ses droits à la retraite. A-t-il suffisamment commis de meurtres pour prétendre à une retraite complète ? Sait-il seulement que la branche psycho killer de la Caisse mutuelle des monstres associés dont il dépend est déficitaire ? On croise dans les nouvelles de Leroy des créatures repoussantes, répugnantes comme ce Yukio auquel la vie semble vouloir faire un cadeau, et des créatures attachantes comme cet extraterrestre dissident qui a fui sa planète où règne un dictateur et a trouvé refuge sur la planète Terre, parmi nous. Du gore et du rire. Du trash et de la poésie. 
Et puis, l’écriture : chapeau Leroy, vive Leroy ! La nouvelle, c’est l’art du bref et celui de la chute. Et Leroy est un costaud du bref, un as de la chute. Lisez Leroy ! Ce nouvelles de Leroy vont vous faire changer d’air, oublier le manager sadique et votre emploi du temps de ouf. Puis, l’été venu, sur la plage, vous les relirez. On relit toujours Jérôme Leroy."

mercredi 19 juin 2013

Seule dans un monde de droite...

Je sais, ce n'est pas la joie. 
Je pourrais trouver quoi, pour te consoler? 
Te dire qu'un jeune con de la manif pour tous qui s'est cru autorisé à rejouer le 6 février 34 avec les flics vient de se prendre 2 mois de prison ferme?
La doitardosphère s'émeut. 
On l'entend moins quand on condamne en comparution immédiate des manifestants de gauche, des syndicalistes ou de jeunes révoltés des quartiers.
Mais il est vrai que pour ces abrutis consanguins, quand un arabe vole un scoutère, c'est une attaque islamiste mais quand Clément Méric meurt sous les coups de néo-nazis, c'est une malheureuse rixe entre groupes violents qui se valent bien.
On souhaite un bon séjour à Fleury au petit fasciste homophobe. 

mardi 18 juin 2013

18 juin, tu te rappelles? Apparemment, non.

La droite française n'a jamais aimé De Gaulle. 
Jamais.
Elle a mis près de quarante ans à se débarrasser de son surmoi gaulliste. Ca a commencé avec le pompidolisme, ce modernisme affairiste; ça s'est poursuivi avec le giscardisme, cet européisme libéral,  ça a continué avec le chiraquisme qui a au moins eu le mérite de dire non à la guerre néocons en Irak. Et le processus de décomposition s'est achevé avec le sarkolepénisme buissonnesque.
Maintenant, c'est fait. Regardez un peu le cursus de Michèle Tabarot, la number two de Copé. OAS, mon amour..
Je ne parle même plus du renvoi dos à dos que ces salauds se permettent entre PCF et FN puis extrême-gauche et extrême-droite pour justifier leurs alliances de demain.
Alors pour ces droitards qui sont persuadés, sans rire, que la France est communiste depuis 1945, l'Appel du 18 juin. Mais ils sont tellement décomplexés qu'ils n'ont même plus mauvaise conscience.

lundi 17 juin 2013

Au chic communiste, 11

Gunars Saltaïjs, capitaine de chalutier, député au Soviet de district des députés du peuple de la Lettonie, était aussi président d'un kolkhoze de pêcheurs, circa 1973.

Lectrices au soleil, à l'époque du communisme sexy et balnéaire

Repérées par l'oeil de lynx du philosophe sans qualités que nous remercions de sa délicate attention.

jeudi 13 juin 2013

De la douceur avant toute chose

Atelier d'écriture pour tout le monde: comme Connie Stevens, trouvez 16 raisons de ne pas passer à la lutte armée contre le système technomarchand car nous savons tous que la lutte armée est une impasse même si des fois ça démange.
Les textes seront lus lors d'une émission spéciale de la télé publique grecque.
Connie, souiteheurte, c'est à toi.

Vers Limoges

Demain, on sera à Limoges, pour participer à la deuxième rencontre de Vins noirs. 
Vous imaginez bien que nous sommes très heureux d'être marié à un vigneron, au moins le temps d'un week-end.
Le programme de festivités peut se lire par exemple ici

mercredi 12 juin 2013

Merci pour Norlande et Dernières nouvelles de l'enfer.

Un bel article de Bruno Corty dans le Figaro Littéraire sur Norlande. On le remercie ici vivement.
Et un autre, tout aussi aimable et fouillé à propos de Dernières nouvelles de l'enfer, sur le site de Première

Soulages, nouveau programmateur de la télé publique grecque

Pour complaire aux troupes d'occupation des petits fonctionnaires bruxellois de la Troïka qui surveillent la moindre dépense dans le moindre ministère hellène, le gouvernement capitulard d'Athènes a fermé sans préavis les chaines publiques de la télévision et de la radio grecque. 
Il semblerait que la brutalité de la mesure ait choqué jusqu'aux restes du Pasok qui collabore à la coalition actuellement au pouvoir pratiquant un pétainisme économique et social assez effrayant en devançant les désirs des khmers libéraux de la Commission Européenne.
En attendant, deux mille sept cents fonctionnaires sont sur le tapis.
Le bénéfice est double du côté du pouvoir. On satisfait l'occupant qui exige 14 000 têtes dans les services publics d'une part, et d'autre part on supprime une source d'information relativement indépendante.
La chose aurait fait sourire Guy Debord qui n'aurait pas manqué d'observer que dans un  monde réellement renversé, les auteurs de coups d'état ne veulent plus s'emparer des moyens d'information mais préfèrent les supprimer. Il est vrai aussi que le recul de la raison permet aujourd'hui au capitalisme spectaculaire marchand de ne plus avoir besoin de chars pour mener à bien un putsch et installer une dictature. Des calculettes manipulées par des experts grisâtres suffisent, pour peu que le mensonge soit mille fois répété.
Alors? Alors, on peut espérer que le Pasok dans un ultime sursaut de dignité quitte la coalition et provoque de nouvelles élections que pourra gagner enfin Syriza (il s'en est fallu de quelques milliers de voix la dernière fois) mené par Alexandre Tsipras et la toute divine  Rena Dourou.


Si tu es une des divinités de l'Olympe, je ne puis mieux te comparer qu'à Diane, fille du puissant Jupiter, et par ta taille, ta beauté et les traits de ton visage.


mardi 11 juin 2013

Je préfèrerais ne pas me souvenir

Notre Talon de fer hebdomadaire paru le 7 juin dans Liberté, le petit canard rouge du Nord-Pas-de-Calais,

-->
En hommage à Georges Perec

 Je préfèrerais ne pas me souvenir d’un monde aussi à droite alors que c’est la gauche, en théorie, qui est au pouvoir. 

Je préfèrerais ne pas me souvenir  d’un hiver aussi dur et d’un printemps aussi pourri.

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’une femme politique, Christine Boutin en l’occurrence, qui ait dit avec le sourire, « On est envahi par les gays » en parlant du cinéma et de la littérature. Encore une qui n’a jamais lu Gide, Proust, Pasolini...

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’un capitalisme aussi décomplexé.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de syndicats signant des accords sur la flexibilité avec le Medef et participant à une grande messe pour fêter ça.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de manifs de droite aussi agressives. J’étais trop petit le 30 mai 68 et même en 1984, ils n’étaient pas aussi réacs, les droitards.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que le mariage gay, pour ces gens là, c’est juste un commencement. Comme un fil qu’on tire et qui détricote tout le vêtement. On commence par le mariage gay, l’avortement et la pilule. On continue par le le divorce et le droit de vote des femmes. Et puis on remet en question le Front populaire,  la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’école laïque et obligatoire, la Commune, le Comité de Salut Public, 1789.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que tous ces manifestants viennent des tréfonds marécageux de notre Histoire, et qu’ils rêvent de restauration rapide : pas celle des fast-food, non, celle d’une France catholique et royale.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de ministres de gauche annonçant la fin de la lutte des classes alors que des militaires de haut rang à la retraite ont fait partie des organisateurs de ces « manifs pour tous »

Je préfèrerais ne pas me souvenir, ou alors il faut remonter à loin, d’un artiste condamné à 1000 euros d’amende et certaines féministes parlant à propos de cette condamnation d’une « avancée historique ». Je n’aime pas tellement le rap, j’aime encore moins Orelsan, mais tout de même…

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’une entreprise, ici Peugeot, qui supprime 11 200 emplois, veut dans la foulée signer un accord de compétitivité et dont un responsable annonce que le groupe a plus de 10 milliards d’euros en réserve.

Je préfèrerais ne pas me souvenir qu’un chef d’état Français a pris ses ordres économiques auprès d’une instance supranationale et dans le même temps a fait semblant de résister en disant qu’il réformerait les retraites à sa façon et pas à celle de Bruxelles. On va le croire, tiens.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de Pierre Moscovici qui fait confiance aux grands patrons  pour l’ « autorégulation exigeante » de leurs salaires.

Je préférerais ne pas me souvenir que pour le 70ème anniversaire du Conseil National de la Résistance qui avait un programme prévoyant nationalisations, sécu et démocratie économique, il n’y a pas eu grand monde, à part l’Huma, pour en parler en une.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que dans les journaux de droite, les pages politiques explique qu’on vit en Corée du Nord depuis le 6 mai 2012  mais que bizarrement, les pages économiques sont beaucoup plus, mais alors beaucoup plus modérées.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que l’avenir de l’école se décide quelque part à la Cour des Comptes avec le rapport Migaud qui trouve que le problème, évidemment, ce n’est pas les moyens, mais les profs, ces feignasses.


Mais pour finir, je préfèrerais me souvenir de la  toute récente réédition aux éditions  Fayard du chef d’œuvre de Georges Perec, Je me souviens. (Je me souviens de Georges Perec, Fayard, 17 euros)


Jérôme Leroy


dimanche 9 juin 2013

Et Pasolini écrivait...

Dans une ville, Trieste ou Udine, 
le long d'une allée de tilleuls,
au printemps quand les feuilles
changent de couleur,
je tomberai mort
sous le soleil qui brûle
blond et haut, 
et je fermerai les yeux
laissant le ciel à sa splendeur.

Pier Paolo Pasolini, Poèmes de jeunesse

vendredi 7 juin 2013

Sur la mort de Clément Méric

paru sur Causeur.fr




Clément Méric est mort assassiné. Je pense qu’il est difficile de dire le contraire. Que ce soit ç cause du coup porté ou de la chute qui a suivi, la différence sera l’affaire de la justice. En attendant, Clément Méric est mort assassiné par un groupe de jeunes d’extrême droite et les protagonistes de cet assassinat ont été arrêtés. La police a fait vite. Elle aurait peut-être pu faire vite avant. C’est une autre histoire.
J’entends maintenant que si la gauche s’indigne, c’est un peu parce que c’est son métier, qu’elle est une professionnelle de la chose, qu’elle récupère. C’est étonnant tout de même. Il aurait fallu qu’elle fasse quoi, la gauche ? Qu’elle fasse comme si de rien n’était, comme si un jeune homme, étudiant à Sciences Po, syndicaliste à Sud, membre d’un groupe antifasciste très actif, n’avait pas reçu un coup de poing américain et n’était pas mort ?
Il aurait fallu que je fasse quoi, moi, par exemple ? Que je n’aille pas au rassemblement sur la Grand Place de Lille, retrouver ma famille avec sa multitude d’organisations ? Comme dans toutes les familles, d’ailleurs, d’habitude, on ne s’entend pas avec tout le monde. Mais là, c’est comme un deuil. On est triste, malheureux, on se sent seul. On a besoin de se retrouver ensemble. Si c’est de la récupération, alors, j’ai récupéré ou je suis récupéré. Allez savoir.
Mais récupérer quoi ? La mort d’un jeune antifasciste ? Il paraît que le fascisme n’existe plus en France. Tant mieux mais comment on appelle des gens qui tuent un antifasciste parce qu’il est antifasciste ? Je suis désolé d’avoir à faire avec cette logique élémentaire mais, encore une fois, Clément Méric est mort.
À droite, après un instant de condamnation républicaine de cette horreur, on a tendance à vouloir renvoyer dos à dos l’extrême gauche et l’extrême droite. C’est un peu indécent. Mais j’y suis habitué. Les communistes y sont habitués. Il a été du dernier chic de nous comparer, du côté de l’UMP lors des dernières élections présidentielles, au Front National.  Je passe sur la colère mélancolique des plus anciens, là aussi c’est une autre histoire, et qui remonte à loin. Alors pourquoi, se disent certains à droite, ne pas élargir le raisonnement aux extrêmes de chaque famille ?
Sauf que.
 Sauf que ce n’est pas la même chose. Je pourrais rappeler que l’extrême gauche, que ces groupes antifas, sont parfois violents mais leur violence est beaucoup moins, mais alors beaucoup moins meurtrière. Demandez aux travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra, aux Marocains qui finissent dans la Seine parce qu’ils traînaient en marge d’un défilé où des crânes rasés font le service d’ordre, aux SDF qui dorment sur les bancs et ne se réveillent pas pour raison de rangers en pleine figure, aux homos dans les lieux de drague.
Mais bon, le plus important n’est pas là. Le plus important est qu’il y eut une époque où la droite, toute la droite ou presque estimait que l’extrême droite ne faisait pas partie de la famille, même de très loin. Je n’ai pas besoin de remonter aux calendes de la Vème république quand les gaullistes  savaient tout de même ce que représentait l’OAS et étaient engagés dans une lutte à mort avec elle. C’était bien un combat entre droite et extrême droite, non ?  Mais là, je me rappelle tout simplement, et c’est plus récent, de l’époque où des hommes de droite affirmaient qu’ils préféraient perdre leur âme plutôt que de gagner les élections avec certaines alliances.
Alors devant ce renvoi dos à dos insupportable, je voudrais retrouver une droite bernanosienne. Bernanos, dans Les Grands cimetières sous la lune, une fois qu’il eut constaté les horreurs commises par les franquistes pendant la Guerre d’Espagne, n’a pas hésité à prendre le parti des Républicains. Autant dire des antifas. Parce qu’il estimait lui le monarchiste, lui le maurrassien, que ce n’était pas son camp, justement ou que ce ne l’était plus.
On a l’impression, de manière diffuse, que l’on aurait préféré un Clément Méric militant à SOS racisme. D’abord, il ne serait pas mort. Et puis on aurait pu se moquer de sa bien-pensance de petit bourgeois, de son bisounoursisme, de sa doxa gentillette. Mais voilà, Clément Méric s’était engagé de manière beaucoup plus radicale. Et il en est mort, répétons-le.
J’entends aussi que Manuel Valls s’apprêterait à dissoudre certains groupes d’extrême droite. Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas oublier qu’il pourra le faire en s’appuyant sur des lois qui datent du Front Populaire et qui ne servent pas à grand-chose puisque ces groupes se reconstituent très vite, sous d’autres noms. Cherchez par exemple comment s’appelle aujourd’hui Unité radicale, dissoute après l’attentat contre Chirac ?
Non, il faudrait que la mort de Clément Méric, pour le coup, serve à se demander pourquoi une autre jeunesse vire dans l’ultraviolence d’extrême droite. Mais je sais qu’en disant cela, je récupère.
Si vous voulez. Mais alors je récupère dans une immense tristesse.

Je ne sais pas...

...si la poésie sauvera le monde, donnera la force de résister à l'atmosphère de dinseyland préfasciste qui règne un peu partout. 
Dans cette inversion typique du monde spectaculaire, on sent bien un peu partout, de manière diffuse, que les maitres de la "parole libérée" jouent tranquillement avec l'idée que Clément Méric, somme toute, l'aurait bien cherché. 
Après tout, Clément Méric aurait pu se contenter de militer à SOS racisme. Les droitards l'auraient traité de gentil bisounours bêta, de bien- pensant. Mais voilà, Clément Méric était engagé un peu plus sérieusement dans l'antifascisme. Et les fascistes qui,  parait-il n'existent plus, l'ont assassiné.

De toute manière, la seule vraie parole libérée n'est pas celle du néo-pétainisme  milicien, c'est bien sûr la poésie. C'est pour cela que nous serons présent au Marché de la poésie Place Saint-Sulpice entre 17H et 19H pour signer Un dernier Verre en Atlantide.
Alors à tout à l'heure, peut-être. 

jeudi 6 juin 2013

Clément Méric

Ce qui devait arriver arriva. 
"Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark".


Pour les Lillois, rassemblement Grand Place à Lille, ce jeudi, à 18H30

mardi 4 juin 2013

De nulle part, de partout, en voyage

Révolte de femmes en prison, Italie, 1974
Très beau texte de l'ami Serge Quadruppani sur son blogue les Contrées Magnifiques.
Il ne sera pas forcément heureux de la référence, mais sa conclusion me rappelle la dernière phrase de D'Artagnan amoureux de Roger Nimier: "Il n'y a que les routes pour calmer la vie".

lundi 3 juin 2013

Le dandy de Douarnenez, 3

"Comme on peut se tromper: ce n'est pas la mer qu'on entend dans un coquillage, mais le flux et le reflux de notre sang."

"Ce qui aide à vivre n'est pas dans la vie."

"Un homme qui écrit est toujours inquiet, préoccupé. Il a laissé le gaz ouvert, mais où?"

Georges Perros, Papiers collés, 3

dimanche 2 juin 2013

Первая любовь

Avril 1980. RSS de Moldavie, Kichinev. 
Le jour exact, aucune idée...On devait déjà tenir un journal intime, mais on n'a plus aucun souvenir de l'endroit où il pourrait être. Il y a juste ces deux photos, qui ont glissé d'un cahier poussiéreux de sciences naturelles oublié dans un carton encore plus oublié d'une maison de famille.
On retrouvera des détails, pour ceux que ça intéresserait, dans Physiologie des lunettes noires.