dimanche 1 décembre 2013

Dominique Noguez, l'ami martagon.


 
Une année qui commence bien de Dominique Noguez (Flammarion, 20 euros, 395 pages)                                                            


« Chaque livre est un meurtre de l’auteur par lui-même ». On trouvera cette citation de Duras, une des grandes admirations littéraires de Dominique Noguez dans Une année qui commence bien, le récit autobiographique qu’il fait paraître ces jours-ci. Pourtant, quand on le rencontre, Dominique Noguez a l’air en pleine forme, comme enchanté de sa propre audace. Il n’avait jamais fait part, dans son œuvre, de son goût pour les hommes, plutôt de la possibilité de souffrir à cause de l’amour, comme en témoignait le magnifique Amour noir, prix Femina 1997.
Dans une époque aussi transparente, voire complaisante, que la nôtre, on pourrait penser que cet aveu a quelque chose de daté. Dominique Noguez en convient. Mais ce fin lettré, normalien, spécialiste du cinéma expérimental et amateur de canulars façon Jules Romains, remarque aussi que le problème n’est pas celui de l’aveu mais de qui le fait et de ce qu’il en coûte de le faire. C’est ce qui donne sa force à Une année qui commence bien, livre retraçant la passion  malheureuse au mitan des années 90 de l’auteur pour Cyril, un jeune banquier qui a tout du bel indifférent. On songe forcément, et Noguez y fait plusieurs fois allusion à La Prisonnière de Proust. Même capacité à souffrir, à déployer des trésors de psychologie pour tenter de comprendre un mystère banal et déchirant : comment peut-on aimer à ce point et ne pas être payé en retour ? Et au bout de près de quatre cent pages somptueuses, mélodiques, nous confier à propos de ce garçon : « Je ne sais pas qui c’est. »
Bar du Lutétia, assez tard, à vrai dire.
Dominique Noguez, avant ce livre, offrait plusieurs visages au lecteur. Celui du romancier polyphonique des Derniers jours du monde, par exemple. Le roman a été adapté en 2008 par les frères Larrieu, ses anciens étudiants du temps où il enseignait le cinéma à l’université. Noguez est d’ailleurs content du résultat, les cinéastes ayant trouvé le point d’équilibre entre « Antonioni et Cécile B. DeMille » Il y avait aussi l’inlassable pourfendeur de l’anglicisation de la langue française, ce symptôme le plus inquiétant de notre déclin, de notre entrée dans un monde en voie d’uniformisation. C’était La colonisation douce, un essai impitoyable et inquiet, paru en 91 et qui a fait date sur cette question. Et puis il ne faut pas oublier Noguez le souriant, dont la culture et l’humour noir lui ont fait écrire des fantaisies borgésiennes sous forme de fausses études littéraires, comme Lénine Dada ou Les trois Rimbaud. Avec ce dernier titre, Noguez analysait avec un sérieux imperturbable l’œuvre fictive d’un Rimbaud qui ne serait pas mort à Marseille et serait devenu académicien.
On retrouve ce goût pour la littérature et la vie littéraire dans Une année qui commence bien. On découvre ainsi de nombreux dîners d’écrivains, dont certains avec Houellebecq, ami de longue date ou encore un séjour en résidence à Kyoto. On aurait envie, du coup, de lire un jour le journal intime de Noguez qu’il tient depuis l’adolescence et qui a servi de matériau pour Une année qui commence bien, notamment celui de l’époque où le jeune Noguez, en 65, présentait sa première nouvelle aux Cahiers des saisons, cette revue qui se voulait un refuge contre la littérature engagée. A la façon dont Dominique Noguez évoque encore aujourd’hui les silhouettes de ses premiers parrains, Jean-Louis Curtis et Jean-Louis Bory, on se dit que l’on tiendra là un document de premier ordre. En attendant, on lira avec bonheur cette confession qui « doit tout à l’autobiographie et rien à l’autofiction » nous dit Noguez, agacé par cette mode littéraire qui joue avec la sincérité et permet à l’écrivain de se dérober en faisant croire qu’il dit tout.

On signalera le dernier numéro de la revue Décapages (Flammarion) consacre un dossier substantiel à Dominique Noguez.
paru dans VA septembre 2013