jeudi 31 octobre 2013

Un grenelle des forces de gauche? Vraiment?

Prévenez-moi au moment du Grenelle de la gauche, surtout.
paru sur Causeur.fr

L’aile gauche du Parti socialiste existe, je l’ai rencontrée. C’était hier matin dans Le Parisien. Marie-Noëlle Lienemann donnait un entretien un rien alarmiste sur le quinquennat Hollande. Elle a raison : la gauche a tous les pouvoirs, en ce moment, mais elle n’en exerce plus aucun. C’est Gulliver entravé ou Prométhée enchaîné, au choix. Une affreuse sensation de gâchis, d’occasion manquée. À quoi sert, en effet, d’avoir pour la première fois de son histoire électorale une position hégémonique à tous les échelons -la majorité dans les deux assemblées, la majorité des départements, toutes les régions de métropole sauf l’Alsace, un nombre écrasant de communes et de ne rien en faire. Ce n’est pas compliqué, si vous sillonnez la France, pour trouver un exécutif de droite, ça devient aussi difficile que de pêcher des écrevisses dans une rivière non polluée.
Oui, la sénatrice de Paris dit des choses très justes dans cet entretien, qui peuvent se résumer dans une formule certes un peu convenue : « Il y a le feu à la maison. »  Elle pointe la nécessité urgente « d’un Grenelle de l’ensemble des forces de gauche, y compris les communistes ». On notera au passage la formulation. Si du côté du PS, on pense de nouveau aux communistes, c’est effectivement que non seulement il y a le feu à la maison mais que n’importe quelle étincelle, pour reprendre la célèbre formule du président Mao, peut mettre le feu à toute la plaine.
La rapidité, par exemple, avec laquelle le Premier ministre a renoncé à l’écotaxe devant les manifestations bretonnes indique les hauteurs inédites atteintes par le trouillomètre gouvernemental. Après tout, l’écotaxe était une bonne chose, non ? Surtout en Bretagne, où un certain modèle économique appelé « modèle breton »  sévit depuis longtemps. Il est à base de productivisme à moindre coût dans une recherche illusoire de compétitivité, notamment dans l’agroalimentaire. Il oblige à une intégration forcée des paysans dans un système industriel et commercial où la grande distribution dicte sa loi.  Mais tout cela n’a pas empêché ni un véritable carnage en matière  d’emplois ni des ravages écologiques avec des plages asphyxiées par des algues parasites et l’impossibilité de boire un verre d’eau du robinet de Plougastel à Lamballe en passant par Roscoff et Pontivy.

En temps normal, un gouvernement ne cède pas au premier coup de semonce sur un impôt qui peut lui rapporter beaucoup d’argent tout en encourageant un mode de développement plus durable et plus rentable. En temps normal, ce même gouvernement aurait pris le temps d’expliquer que le Medef local avait trouvé là chiffon rouge, pardon, un bonnet, pour que la population se trompe de colère comme l’a très bien expliqué le porte-parole de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel : « Une taxe supplémentaire n’est pas forcément pertinente mais ceux qui en font leur bête noire sont ceux qui visent la poursuite d’un système qui nous a poussés dans le mur. »
Il est sans doute là, le problème, chère Marie-Noëlle Lienemann. Vous appelez à  un « changement d’équipe et de cap. » Le changement d’équipe, je vois bien. Vous trouverez toujours quelques communistes pour enfin représenter ceux qui ont permis la toute petite victoire de François Hollande. Mais le changement de cap, c’est une autre affaire. Entrer dans un gouvernement de gauche, pour un parti qui n’est pas le parti socialiste, c’est prendre le risque non pas de faire changer de cap à une politique, mais de prendre le risque de faire changer de cap… au parti lui-même ! Les communistes ont déjà donné, notamment dans la triste période “huiste” de la gauche plurielle qui privatisa davantage que le gouvernement Juppé. Et puis regardez les ministres écologistes, si vous n’êtes pas convaincue : ils avalent des boas sans broncher et j’attends avec impatience le moment ou Cécile Duflot va nous expliquer que le tri sélectif des déchets, elle ne le pratique plus parce que ça prend trop de temps.
Bien sûr, vous avez raison. L’union du PS, des Verts, et du FDG – à condition que Jean-Luc Mélenchon ait une autre obsession que de prendre le leadership de la gauche de la gauche en tirant sur son propre camp, créerait une vraie rupture pour le coup et finalement, quitte à connaître des Waterloo électoraux, il vaut toujours mieux perdre en mourant pour ses idées que pour celles du voisin. Un voisin qui de toute façon trouvera  toujours que ce n’est jamais assez comme le prouvent les surenchères d’un patronat qui a déjà obtenu autant sinon plus que ce qu’il n’aurait jamais espéré sous Sarkozy, notamment en matière de droit du travail.
Mais pour opérer une telle rupture, - et qui sait on a vu des charges désespérées comme à Eylau réussir contre toute attente- il faudrait quelque chose qui manque singulièrement à ce social-libéralisme déboussolé qu’on appelle le hollandisme : être de gauche. Précisément.