mercredi 3 juillet 2013

Prism: rendez-moi la guerre froide!

 paru sur Causeur.fr

Rendez-moi la guerre froide. Sérieusement, c’était quand même beaucoup plus simple et donc beaucoup plus chic. Comme la bonne littérature, comme le style, comme les romans de John Le Carré ou de Len Deighton, ceux d’avant la chute du Mur. Il y avait les bons et les méchants. L’Ouest contre l’Est. Le paradis démocratique de la libre entreprise contre l’empire totalitaire du mal. Les Wayfarer de Kennedy contre les croquenots de Khrouchtchev. On ne se battait pas à longueur de chaines infos contre des concepts, comme le terrorisme ou l’islamisme, on se battait en secret contre des blocs, des pays, des armées constituées. C’était plus logique, plus rationnel. Une guerre contre le terrorisme, non, sérieusement, pourquoi pas une guerre contre la mort ?
En plus, quand la guerre froide devenait chaude, la fin du monde était toujours possible et la fin du monde, c’est plus intéressant à suivre que du mou dans la corde à nœuds du libre échange. Ça tenait à un bateau soviétique qui franchissait une ligne rouge ou à un pilote américain qui perdait ses nerfs. Pas à une exception culturelle pour sauver les comédies de trentenaires parisiens ou à l’importation massive de bœufs hormonés et de semences privatisées pour empêcher les paysans de semer leurs propres graines.
C’est vrai, tout de même, on a l’impression avec Prism, la NSA et Edward Snowden dans une salle d’attente qu’on est davantage dans un litige planétaire entre épiciers qui se font de la concurrence déloyale pour nous refourguer les mêmes produits trafiqués alors que le communisme et le capitalisme, on voyait bien la différence. César Birotteau contre Docteur Folamour, des histoires de parfumeurs contre une crise des missiles : on a un peu perdu le sens du tragique, c’est le moins qu’on puisse dire. Et de l’esthétique. Sérieusement, regardez et comparez le chic oxonien de Kim Philby, la plus grande taupe soviétique du siècle précédent et l’allure de taupin de math spé de Snowden. Le gentleman contre le geek, le tweed contre le jean, les churchs contre les converse, le porto vintage des caves de Cambridge contre le Coca zéro du MacDo de l’aéroport de Cheremetievo.
Oui, décidément, rendez-moi les échanges pluvieux de transfuges à Check Point Charlie. Une époque où les Allemands faisaient moins les malins, tiens, avec Berlin qui ne dictait pas sa politique à l’Europe mais qui était une ville coupée en deux où l’on pouvait même trouver une zone française. Ils sont vexés, les Allemands, d’ailleurs avec cette histoire de Prism, et les Anglais aussi. C’est bien la peine de la jouer atlantistes comme pas deux et de se retrouver quand même cocus. Nous, on est davantage des habitués de la chose. On a toujours énervé les Américains. Je ne parle même pas de la dernière guerre du golfe où on est pratiquement devenus les chefs de l’axe du mal et où dans les films hollywoodiens, les méchants sont devenus des Français. Non, ça avait commencé avec De Gaulle, le retrait de l’OTAN, la stratégie tous azimuts avec nos missiles pointés à l’Est et à l’Ouest, sans compter la mort assez mystérieuse du général Ailleret, en 68, qui avait organisé tout ça.

Mais bon, les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. On va se plaindre parce qu’on est écouté, ou plutôt parce que tout le monde écoute tout le monde. On pourrait commencer par nettoyer devant notre porte. Je ne parle même pas des états européens qui doivent écouter les USA comme tout le monde l’avoue à mi- mot. Non, je parle de nous en tant qu’individus qui acceptons à peu près tout en matière de technologie comme de grands enfants apeurés et paranoïaques.
On va pleurer parce que des agents de la NSA écouteraient nos communications mais on est incapable de prendre sa voiture pour quelques kilomètres sans brancher son GPS. Et quand j’ai vu  que les Smartphones disposent d’ « applis » de géolocalisation, j’ai renoncé à tout espoir. Le citoyen est devenu son propre Big Brother. On ne voit donc pas par quel miracle des états ou des continents ne se comporteraient pas de la même manière. Les esclaves ont les maîtres qu’ils méritent.