jeudi 27 juin 2013

Un château en enfer.

Un château en enfer est un film de guerre  de Sydney Pollack, très nouvel Hollywood finalement. Cet étrange et séduisant objet date de 1969. 
Une compagnie de l'armée US ne comptant plus que quelques soldats commandés par Burt Lancaster trouve refuge dans un château des Ardennes belges où vit un comte, Jean-Pierre Aumont qui a épousé sa jeune nièce. Nous sommes au moment de l'ultime contre-offensive nazie du côté de Bastogne. Le château est un vrai musée de l'art européen, bourrés de trésors. 
Dans la compagnie, deux hommes s'affrontent. Burt Lancaster désire mener le combat jusqu'au bout dans le château. Son subordonné immédiat joué par Patrick O'Neal, professeur d'histoire de l'art dans le civil est effondré à l'idée de voir la beauté du lieu promise à l'anéantissement total. L'atmosphère étrange déteint sur les personnages qui entretiennent entre eux des rapports à la fois brutaux et théâtralisés. Le comte, stérile, laisse sa femme-nièce coucher avec Burt Lancaster en espérant ainsi une descendance. Il voit pourtant, dans le même temps, que c'est ce guerrier sans mémoire qui représente le plus grand danger pour le château.

A côté du château, il y a une petite ville, plus belge que nature, avec un bordel, la Reine Rouge que vont fréquenter les soldats. Parmi les pensionnaires du boxon avec orgues, l'oeil avisé du spectateur remarquera peut-être la jeune...Elisabeth Tessier. Sinon, il y a aussi Peter Falk, en sergent qui préfère le pain à la guerre et retrouve pour quelques temps son métier dans la boulangerie du lieu où la boulangère, ça tombe bien, est veuve.
Un château en enfer n'est pas à proprement parler un film antimilitariste, plutôt une fable sur l'archaïsme et la permanence de la guerre, de toutes les guerres: la scène de l'assaut final du château renvoie explicitement à une imagerie médiévale. Il y a même, sans doute à l'insu du metteur en scène, une certaine fascination pour cette beauté nihiliste et paradoxale de la guerre. "La destruction fut ma Béatrice"comme pourrait le dire, à l'instar de Mallarmé, le narrateur que s'est choisi Pollack, ici un soldat noir, futur romancier et seul survivant avec la nièce enceinte.

Pollack est à la fois très malin et très désorienté par rapport à son propre film. Il reconnaissait d'ailleurs qu'il avait un peu perdu en route son idée de départ: montrer les rapports de l'homme et de l'art dans les périodes de guerre. Mais il fait de cette désorientation un atout et il filme l'ensemble, y compris les scènes de combats, de manière presque onirique avec sans doute, en plus, au passage, quelques clins d'oeil au Peckinpah de La Horde sauvage  qui date de la même année (les ralentis, l'ultime combat à la mitrailleuse). On se croirait tantôt dans un film fantastique belge, façon Un soir, un train de Delvaux, tantôt dans un film psychédélique où la neige des Hautes Fagnes remplacerait le sable californien. On se bat dans des roseraies, des prostituées balancent des cocktails molotov depuis des balcons baroques, les statues explosent, les gargouilles flambent. Bref, avec Un château en enfer (Castle Keep, le titre original, est quand même plus parlant), Pollack indique qu'il est minuit moins cinq dans les jardins de la vieille Europe et que 1945 n'est qu'une victoire illusoire sur une barbarie éternelle qui n'est d'aucun camp ni d'aucune époque mais appartient à tous.