vendredi 7 juin 2013

Sur la mort de Clément Méric

paru sur Causeur.fr




Clément Méric est mort assassiné. Je pense qu’il est difficile de dire le contraire. Que ce soit ç cause du coup porté ou de la chute qui a suivi, la différence sera l’affaire de la justice. En attendant, Clément Méric est mort assassiné par un groupe de jeunes d’extrême droite et les protagonistes de cet assassinat ont été arrêtés. La police a fait vite. Elle aurait peut-être pu faire vite avant. C’est une autre histoire.
J’entends maintenant que si la gauche s’indigne, c’est un peu parce que c’est son métier, qu’elle est une professionnelle de la chose, qu’elle récupère. C’est étonnant tout de même. Il aurait fallu qu’elle fasse quoi, la gauche ? Qu’elle fasse comme si de rien n’était, comme si un jeune homme, étudiant à Sciences Po, syndicaliste à Sud, membre d’un groupe antifasciste très actif, n’avait pas reçu un coup de poing américain et n’était pas mort ?
Il aurait fallu que je fasse quoi, moi, par exemple ? Que je n’aille pas au rassemblement sur la Grand Place de Lille, retrouver ma famille avec sa multitude d’organisations ? Comme dans toutes les familles, d’ailleurs, d’habitude, on ne s’entend pas avec tout le monde. Mais là, c’est comme un deuil. On est triste, malheureux, on se sent seul. On a besoin de se retrouver ensemble. Si c’est de la récupération, alors, j’ai récupéré ou je suis récupéré. Allez savoir.
Mais récupérer quoi ? La mort d’un jeune antifasciste ? Il paraît que le fascisme n’existe plus en France. Tant mieux mais comment on appelle des gens qui tuent un antifasciste parce qu’il est antifasciste ? Je suis désolé d’avoir à faire avec cette logique élémentaire mais, encore une fois, Clément Méric est mort.
À droite, après un instant de condamnation républicaine de cette horreur, on a tendance à vouloir renvoyer dos à dos l’extrême gauche et l’extrême droite. C’est un peu indécent. Mais j’y suis habitué. Les communistes y sont habitués. Il a été du dernier chic de nous comparer, du côté de l’UMP lors des dernières élections présidentielles, au Front National.  Je passe sur la colère mélancolique des plus anciens, là aussi c’est une autre histoire, et qui remonte à loin. Alors pourquoi, se disent certains à droite, ne pas élargir le raisonnement aux extrêmes de chaque famille ?
Sauf que.
 Sauf que ce n’est pas la même chose. Je pourrais rappeler que l’extrême gauche, que ces groupes antifas, sont parfois violents mais leur violence est beaucoup moins, mais alors beaucoup moins meurtrière. Demandez aux travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra, aux Marocains qui finissent dans la Seine parce qu’ils traînaient en marge d’un défilé où des crânes rasés font le service d’ordre, aux SDF qui dorment sur les bancs et ne se réveillent pas pour raison de rangers en pleine figure, aux homos dans les lieux de drague.
Mais bon, le plus important n’est pas là. Le plus important est qu’il y eut une époque où la droite, toute la droite ou presque estimait que l’extrême droite ne faisait pas partie de la famille, même de très loin. Je n’ai pas besoin de remonter aux calendes de la Vème république quand les gaullistes  savaient tout de même ce que représentait l’OAS et étaient engagés dans une lutte à mort avec elle. C’était bien un combat entre droite et extrême droite, non ?  Mais là, je me rappelle tout simplement, et c’est plus récent, de l’époque où des hommes de droite affirmaient qu’ils préféraient perdre leur âme plutôt que de gagner les élections avec certaines alliances.
Alors devant ce renvoi dos à dos insupportable, je voudrais retrouver une droite bernanosienne. Bernanos, dans Les Grands cimetières sous la lune, une fois qu’il eut constaté les horreurs commises par les franquistes pendant la Guerre d’Espagne, n’a pas hésité à prendre le parti des Républicains. Autant dire des antifas. Parce qu’il estimait lui le monarchiste, lui le maurrassien, que ce n’était pas son camp, justement ou que ce ne l’était plus.
On a l’impression, de manière diffuse, que l’on aurait préféré un Clément Méric militant à SOS racisme. D’abord, il ne serait pas mort. Et puis on aurait pu se moquer de sa bien-pensance de petit bourgeois, de son bisounoursisme, de sa doxa gentillette. Mais voilà, Clément Méric s’était engagé de manière beaucoup plus radicale. Et il en est mort, répétons-le.
J’entends aussi que Manuel Valls s’apprêterait à dissoudre certains groupes d’extrême droite. Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas oublier qu’il pourra le faire en s’appuyant sur des lois qui datent du Front Populaire et qui ne servent pas à grand-chose puisque ces groupes se reconstituent très vite, sous d’autres noms. Cherchez par exemple comment s’appelle aujourd’hui Unité radicale, dissoute après l’attentat contre Chirac ?
Non, il faudrait que la mort de Clément Méric, pour le coup, serve à se demander pourquoi une autre jeunesse vire dans l’ultraviolence d’extrême droite. Mais je sais qu’en disant cela, je récupère.
Si vous voulez. Mais alors je récupère dans une immense tristesse.