mardi 11 juin 2013

Je préfèrerais ne pas me souvenir

Notre Talon de fer hebdomadaire paru le 7 juin dans Liberté, le petit canard rouge du Nord-Pas-de-Calais,

-->
En hommage à Georges Perec

 Je préfèrerais ne pas me souvenir d’un monde aussi à droite alors que c’est la gauche, en théorie, qui est au pouvoir. 

Je préfèrerais ne pas me souvenir  d’un hiver aussi dur et d’un printemps aussi pourri.

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’une femme politique, Christine Boutin en l’occurrence, qui ait dit avec le sourire, « On est envahi par les gays » en parlant du cinéma et de la littérature. Encore une qui n’a jamais lu Gide, Proust, Pasolini...

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’un capitalisme aussi décomplexé.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de syndicats signant des accords sur la flexibilité avec le Medef et participant à une grande messe pour fêter ça.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de manifs de droite aussi agressives. J’étais trop petit le 30 mai 68 et même en 1984, ils n’étaient pas aussi réacs, les droitards.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que le mariage gay, pour ces gens là, c’est juste un commencement. Comme un fil qu’on tire et qui détricote tout le vêtement. On commence par le mariage gay, l’avortement et la pilule. On continue par le le divorce et le droit de vote des femmes. Et puis on remet en question le Front populaire,  la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’école laïque et obligatoire, la Commune, le Comité de Salut Public, 1789.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que tous ces manifestants viennent des tréfonds marécageux de notre Histoire, et qu’ils rêvent de restauration rapide : pas celle des fast-food, non, celle d’une France catholique et royale.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de ministres de gauche annonçant la fin de la lutte des classes alors que des militaires de haut rang à la retraite ont fait partie des organisateurs de ces « manifs pour tous »

Je préfèrerais ne pas me souvenir, ou alors il faut remonter à loin, d’un artiste condamné à 1000 euros d’amende et certaines féministes parlant à propos de cette condamnation d’une « avancée historique ». Je n’aime pas tellement le rap, j’aime encore moins Orelsan, mais tout de même…

Je préfèrerais ne pas me souvenir d’une entreprise, ici Peugeot, qui supprime 11 200 emplois, veut dans la foulée signer un accord de compétitivité et dont un responsable annonce que le groupe a plus de 10 milliards d’euros en réserve.

Je préfèrerais ne pas me souvenir qu’un chef d’état Français a pris ses ordres économiques auprès d’une instance supranationale et dans le même temps a fait semblant de résister en disant qu’il réformerait les retraites à sa façon et pas à celle de Bruxelles. On va le croire, tiens.

Je préfèrerais ne pas me souvenir de Pierre Moscovici qui fait confiance aux grands patrons  pour l’ « autorégulation exigeante » de leurs salaires.

Je préférerais ne pas me souvenir que pour le 70ème anniversaire du Conseil National de la Résistance qui avait un programme prévoyant nationalisations, sécu et démocratie économique, il n’y a pas eu grand monde, à part l’Huma, pour en parler en une.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que dans les journaux de droite, les pages politiques explique qu’on vit en Corée du Nord depuis le 6 mai 2012  mais que bizarrement, les pages économiques sont beaucoup plus, mais alors beaucoup plus modérées.

Je préfèrerais ne pas me souvenir que l’avenir de l’école se décide quelque part à la Cour des Comptes avec le rapport Migaud qui trouve que le problème, évidemment, ce n’est pas les moyens, mais les profs, ces feignasses.


Mais pour finir, je préfèrerais me souvenir de la  toute récente réédition aux éditions  Fayard du chef d’œuvre de Georges Perec, Je me souviens. (Je me souviens de Georges Perec, Fayard, 17 euros)


Jérôme Leroy