samedi 11 mai 2013

Mariage pour tous: même pour l'école et l'entreprise.

Grâce à François Hollande et Fleur Pellerin, les partenariats école-entreprise vont se multiplier. Ici, un proviseur proposant une élève bien formée à des entrepreneurs.
 Paru sur Causeur.fr
Rappelons les faits : le 29 janvier, à l’initiative de Fleur Pellerin, la ministre de l’économie numérique, des PME et de la fin de la lutte des classes, étaient lancées les Assises de l’entrepreneuriat. Ce fut un grand moment de calinothérapie envers le patronat et notamment ces fameux Pigeons autoproclamés dont la « révolte » marqua le début du quinquennat.
Du côté du pouvoir, on avait cédé assez vite à leurs demandes, surtout sur une fiscalité avantageuse pour les plus-values réalisées lors des cessions d’entreprises. Mais, jamais lassé de montrer à quel point il n’est pas socialiste,  le pouvoir a lancé ces Assises de l’entrepreneuriat pour, d’après Fleur Pellerin, « lever les freins à l’émergence d’une véritable culture entrepreneuriale dans notre pays et attaquons-nous à la solitude de l’entrepreneur et valorisons sa prise de risque ! » Dans une dégustation à l’aveugle, j’aurais plutôt imaginé de tels propos dans la bouche du fringant Geoffroy Roux de Bézieux, un des cinq candidats à la présidence du Medef. On pourra toujours objecter qu’en matière de solitude et de prise de risque, le fait de vivre avec le Smic aujourd’hui ou de se retrouver pris dans la rafle des plans sociaux n’est pas mal non plus. Mais enfin, c’est bien connu, tout ce monde-là ne « crée » pas de richesses, il se contente de travailler pour les produire, quand il a encore la chance de travailler. Ce n’est pourtant pas ce qui nous a choqué le plus. Après tout, comme n’importe quel gouvernement économiquement orthodoxe, le gouvernement dit socialiste pense avec le zèle propre aux nouveaux convertis que la seule façon d’en finir avec le chômage consiste à baisser les charges des entreprises et à flexibiliser le marché du travail,  et ce malgré l’échec évident de ces politiques depuis deux décennies,. Rien de nouveau sous le soleil libéral…
Mais une cerise particulièrement amère est venue couronner le gâteau dans le discours de clôture de ces Assises prononcé par François Hollande lui-même, le 30 avril. Emporté par son enthousiasme, le président de la République a déclaré que l’école devait « stimuler l’esprit d’entreprise. »
Oui, c’est bien connu, l’école est le lieu d’un conservatisme terrifiant et elle n’a jamais su, cette affreuse vieille fille, s’ouvrir sur le monde merveilleux de l’économie de marché. Elle se crispe sur d’absurdes vieilles lunes comme la transmission du savoir, elle continue d’accorder une importance démesurée à des choses aussi improductives  que la littérature, l’histoire, la philosophie. Il paraîtrait même que dans certains établissements particulièrement pervers, on continuerait à enseigner le latin et le grec.  Il n’y en a plus beaucoup, heureusement.
Mais apparemment, c’est encore trop. François Hollande a donc repris à son compte, sans complexe, cette idéologie du renoncement qui veut faire de l’école le lieu où l’on prépare uniquement au monde du travail. L’enseignement professionnel lui-même, toujours d’après le président, ne débouche pas sur des « métiers qui recrutent ». N’importe quel professeur de troisième ou de seconde avec un peu de bouteille pourrait vous dire qu’il en a vu, au cours de sa carrière, de ces élèves orientés vers des « métiers qui recrutaient » et qui n’existent plus aujourd’hui, et qu’il serait plus intelligent de penser à long terme une formation qui n’enferme pas dans une spécialité mais développe des capacités d’adaptation à un monde changeant.
Sur sa lancée, le président a ainsi annoncé que de la sixième à la terminale, il faudrait imaginer des cours où serait enseigné cet « esprit d’entreprise ». Le présupposé idéologique de tels propos prononcés dans de telles circonstances et devant une telle assistance est clair comme de l’eau de roche : « l’esprit d’entreprise » n’existe bien entendu que chez les entrepreneurs, c’est-à-dire les patrons. Tant pis pour ceux qui se démènent dans le secteur associatif et pallient de plus en plus souvent les carences de l’Etat dans des secteurs non rentables comme les crèches, la culture, l’éducation populaire ou la formation des travailleurs sociaux. Ceux-là ne produisent pas de richesses et font rarement de plus-values, donc ils n’ont pas « l’esprit d’entreprise ».
Les patrons n’en demandaient pas tant. Le chef de l’Etat lui-même leur a annoncé, de fait, qu’ils pourraient influencer les contenus des programmes et trouver de la main d’œuvre immédiatement utilisable, formée aux frais du contribuable par ces feignasses de profs qui devraient tous, comme le déclarait il y a quelques mois  Vincent Peillon aux  Échos, « avoir au cours de leur formation un contact avec l’entreprise ». C’est d’ailleurs déjà le cas pour les personnels de direction qui suivent des cours de management depuis que l’on a décidé qu’un lycée ou un collège était une PME comme une autre.
Après le discours présidentiel,  on a pu ainsi lire dans Libération les propos ravis de Philippe Hayat, à la tête du fonds d’investissement Serena, créateur de l’association « 100 000 entrepreneurs ». Il trouve que le cours de maths sera le lieu parfait pour « faire calculer un coût de revient. » On n’est pas certain que ce sera le meilleur moyen pour la France de décrocher de nouvelles médailles Fields mais qu’importe. Pour monsieur Hayat, véritable visionnaire, « L’entrepreneuriat n’est ni de droite ni de gauche et nous devons ouvrir des horizons aux jeunes. C’est le sens de l’histoire. » Rien que ça… On peut ainsi parier que les intervenants extérieurs qui feront connaître à nos « jeunes » le monde merveilleux de l’entreprise ne seront pas souvent des syndicalistes, des médecins ou des inspecteurs du travail.
Face à tous ces modernes, j’ai soudain envie de relire Par amour de l’Art de Régis Debray, vous savez, celui qui fit preuve d’un certain esprit d’entreprise en allant rejoindre jeune homme le Che dans sa guérilla en Bolivie. Dans ce livre où il racontait notamment ses années de lycée, il ose écrire : « Les férus d’ouverture font reproche à l’école d’être « coupée de la vie ». Ils ne croient pas si bien dire, c’est ce qu’elle avait de meilleur. »