mercredi 22 mai 2013

Le jour où j'ai failli devenir trotskiste



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 une version de ce texte a paru sur Causeur

Lutte ouvrière me rassure. Profondément, éminemment. Dans un monde où tout change, affligé d’une constante néophilie bougiste, Lutte ouvrière ne bouge pas. Un peu comme les boites d’allumettes, l’emballage de la crème de marrons de chez Faugier ou les boîtes de cachous Lajaunie.

Je n’ironise pas, ou si peu. Lutte ouvrière appartient au monde d’avant et comme je crois à « la force révolutionnaire du passé » (Pasolini), je pressens que l’avenir appartiendra à ceux qui seront restés les plus fidèles à leurs convictions. Il y a toujours un moment où l’archaïsme devient incroyablement moderne. Ca peut rassurer les opposants au mariage pour tous, ça peut aussi rassurer les partisans de l’appropriation collective des moyens de productions et de la révolution mondiale…

Si je vous parle de Lutte Ouvrière, c’est qu’ils ont organisé leur 42ème fête annuelle ce dimanche de Pentecôte, dans le château de Presles comme d’habitude. La Pentecôte, ce n’est pas un hasard, c’est le don des langues. Tout d’un coup les apôtres comprennent tout ce qu’on leur dit dans tous les pays et tout le monde les comprend. C’est une assez bonne définition de l’internationalisme qui explique comment en moins de deux siècles, quelques croyants ont changé la face du monde et conquis Rome par la seule force de leur prédication.

Pour Lutte Ouvrière, on est encore dans les temps. Le trotskisme en tant que courant constitué n’a pas cent ans et Lutte ouvrière existe, sous des noms différents, depuis  1939. Jésus avait compris que le christianisme n’était pas réalisable dans un seul pays, c’est aussi ce que croyait Trotski contrairement à Staline. Et de vraiment trotskiste, comme organisation, il ne reste de visible  en France que Lutte Ouvrière. Le NPA s’est sociétalisé et ses meilleurs militants sont partis au Front de gauche par vagues successives.

Les gardiens du Temple, ils sont donc à Lutte Ouvrière. Ils sont au communisme ce que les raskolniki russes était à l’orthodoxie : des « vieux croyants » qui veulent garder intacte la pureté marxiste-léniniste.

Ca peut paraître brutal, dit comme ça, mais ca leur a tout de même évité de passer par la case stalinisme et puis aujourd’hui, quand on écoute le discours de Nathalie Arthaud, on entend bien que ni le sociétalisme, ni l’électoralisme ne passeront par eux. On a toujours un peu l’impression que Mélenchon, par exemple, a découvert tout a fait récemment qu’il était impossible de composer avec le capitalisme sinon on finissait social-démocrate, puis social-libéral, puis libéral. Nathalie Arthaud, et avant elle Arlette l’ont toujours su. Sur Mélenchon : « La sauce de Mélenchon est un drôle de mélange qui concilie la prise de la Bastille avec une candidature au poste de Premier ministre ». Bon, il faut reconnaître que ce n’est pas forcément faux. Et puis sur Hollande : « Hollande, pour faire du zèle vis-à-vis du patronat a décidé d’enseigner l’esprit d’entreprise aux collégiens, et bien il ferait mieux de leur apprendre la condition des chômeurs, parce que c’est ça qu’il réserve à la jeunesse ! ».

On va dire qu’elle se trompe de cible ? Si peu… En plus, il faut comprendre que pour les 30 000 militants réunis à la fête de LO (30 000 tout de même par un dimanche pré-ère glaciaire), il n’y a pas besoin d’attaquer la droite car ça va de soi. On peut se méfier des cousins éloignés qui dilapident l’héritage, pas de ceux qui n’en veulent pas ou qui cherchent à le détruire.

A Lutte Ouvrière, en plus, quand on fait de la politique, on fait de la politique et pas autre chose. Je veux dire, on écoute témoigner les ouvriers de PSA pas des intervenants LGBT. Finalement, la chose la plus juste à mon humble avis que j’ai lu sur la question du mariage gay, c’était un communiqué LO de janvier 2013 : « Les militants révolutionnaires, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui combattent le capitalisme et la société bourgeoise, ne peuvent que combattre en même temps cette institution bourgeoise qu'est le mariage, et cela même si dans la société actuelle elle peut constituer une relative protection, notamment pour la femme et les enfants. Ils défendent l'union libre des couples, qu'ils soient hétéro ou homosexuels, et celle-ci deviendra sûrement la règle dans une société débarrassée de l'exploitation et des préjugés. »

Je me demande pourquoi on n ‘a pas parlé pas comme ça au Front de gauche.. Pourquoi on est entré « dans le débat ». Pourquoi on s’est laissé piéger par l’enfumage médiatique mais aussi et surtout pourquoi on a oublié que le mariage est lié à un type de société que précisément on veut changer. Ils parlent d’union libre, en plus, à Lutte Ouvrière. Le terme sent délicieusement l’émancipation façon années 30 et Union Libre, c’est le titre du plus beau poème d’André Breton, passé au trotskysme par refus du stalinisme  et devenu ami de Léon lui-même :

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur.

 Non, tout de même, dans un monde où la gauche communiste est devenue sociale-démocrate, où les socio-démocrates sont devenus libéraux de centre droit, où les libéraux de centre-droit sont devenus libéraux conservateurs, ça fait du bien, à un petit cœur rouge comme le mien, d’entendre le discours de Nathalie Arthaud. J’imagine que ce doit être la même chose pour le catho tradi qui a accepté bon gré mal gré  Vatican II mais ne peut pas s’empêcher de vibrer quand soudain il tombe sur une messe selon le rite de Saint Pie V :La défense des intérêts des travailleurs n’est pas une question d’élections, mais de rapport de forces entre la grande bourgeoisie et les travailleurs. La lutte de classe, ce n’est pas du passé, elle est là, féroce, et surtout elle est à sens unique. Car il n’y a que la bourgeoisie qui donne des coups. C’est cela qu’il faut changer. Pour inverser le rapport de forces, les travailleurs ne pourront faire l’économie d’une lutte massive, qui fasse peur à la bourgeoisie, comme elle a eu peur en juin 1936 avec les occupations d’usines, comme elle a eu peur en mai 1968.”
Après, ma joie retombe.


Je sais que non,  que c’est de l’utopie, qu’il vaut mieux miser sur une révolution par les urnes. Mais tout de même, cette fidélité a de la gueule et même s’ils sont plus jansénistes que tout Port Royal réuni , les militants de LO, je ne peux m’empêcher d’avoir à leur égard une certaine sympathie pour ce qu’il faut bien appeler, au quotidien, leur courage.