lundi 27 mai 2013

Elsa Marpeau: roman noir avec piscine et névrose


paru sur Causeur

Intelligent, sensuel, pervers, moite et ambigu, il serait dommage que vous vous priviez de la lecture de L’expatriée d’Elsa Marpeau (Série Noire), sous le prétexte qu’il s’agit d’un polar. En matière de thriller psychologique, il y a longtemps que l’on n’avait pas lu une telle réussite et le seul point de comparaison qui nous vient à l’esprit est Patricia Highsmith, mais une Patricia Highsmith sans le refoulement de la sexualité, une Patricia Highsmith qui n’aurait pas peur de montrer le corps dans tous ses états et serait capable de repérer les fragrances de Bel-Ami sur le torse d’un amant, ce qui prouve, en plus de tout le reste, le bon goût de l’auteur en matière d’eau de toilette masculine.
L’expatriée se passe à Singapour, dans le milieu très clos de  gens venus travailler à des milliers de kilomètres de chez eux et qui s’enferment dans des « condos », ces résidences sécurisées, climatisées où l’on passe son temps autour des piscines en plein ciel, à colporter des ragots essentiellement sexuels entre Bovary en bikini qui espionnent mutuellement leurs éventuelles surcharges pondérales. Arrive parmi eux la narratrice qui est écrivain. Un écrivain, dans un tel contexte, c’est un expatrié au carré. Non seulement il se retrouve dans un milieu étranger mais en plus, comme d’habitude, il se dédouble pour se regarder exister et pouvoir écrire.
D’emblée la narratrice ne se sent pas très bien. Elle rejoint son mari avec sa petite fille mais sa petite fille ne l’intéresse plus tellement. Elle s’essaie à l’inhumanité sans s’en rendre compte. D’ailleurs, elle écrit un roman sur les corps écorchés, torturés. C’est une grande lectrice de Georges Bataille et elle reste fascinée de longs moments devant la célèbre photo du jeune chinois dépecé vivant mais qui garde un sourire extatique. Elle n’arrive pas à écrire, ce qui achève de la désespérer malgré les coups de fils de son éditeur car un éditeur n’oublie jamais un écrivain en retard, même à Singapour.
Dehors, évidemment, ça cancane de plus en plus. La narratrice qui n’est pas si méchante, voudrait bien prévenir tout le monde de l’illusion qui consiste à se croire en sécurité dans la bulle hors sol de ce décor faussement aseptisé. Elle sent que la nature est là, derrière les buildings high tech, une nature prête à reprendre ses droits dès que la civilisation aura le dos tourné : « Des champignons recouvraient en une ou deux nuits nos semelles. Le cuir de nos chaussures s’usait au bout de six mois. Les toits fuyaient à cause des intempéries. Le bois de nos meubles cédait sous la température et les pluies. Le fer de nos rasoirs fuyait en quelques jours. Et je crois que nos âmes ne pourrissaient pas moins vite. »
Evidemment, il va lui arriver une sale histoire. Une liaison avec un autre expatrié, qu’elle surnomme l’Arabe blond mais qui n’est pas arabe. Cela, elle le découvrira seulement après l’assassinat. Un assassinat dont elle est soupçonnée. Si la police singapourienne enquête mollement, cela ne signifie pas que la narratrice est pour autant tirée d’affaire. Elle tombe sous la coupe de sa bonne philippine, Fely. Fely a récupéré le portable de sa patronne chez l’Arabe blond le jour du meurtre et effacé tous les indices. Pour rendre service ? Pas vraiment… La narratrice croyait qu’elle faisait pourtant partie des expats qui traitaient humainement les domestiques. C’était vrai. Mais on sait depuis Octave Mirbeau que les domestiques ne pardonnent pas, de toute façon, d’être des domestiques. Fely avait déjà accaparé l’affection de la petite fille de la narratrice, maintenant elle va la faire chanter. De manière parfois assez originale, par exemple en la forçant à passer l’aspirateur. C’est l’application concrète de la dialectique du maître et de l’esclave. Cela ne lui déplaît pas forcément. Elle est aussi un peu masochiste, la narratrice, et surtout étrangère à elle-même : le roman renvoie d’ailleurs assez souvent, par le ton employé, à L’Étranger de Camus, cité en exergue.
Mais en fait, est-elle coupable ? Et pourquoi son mari avait-il prêté 25 000 dollars à l’Arabe blond ? Elle n’en sait rien elle-même, toujours cette satanée chaleur alors que l’étau se resserre sur fond de légendes singapouriennes qui font intervenir des fantômes affamés de femmes aux cheveux noirs à la recherche de leur bébé.
Nous en avons assez dit. Il est temps pour le lecteur de découvrir L’expatriée d’Elsa Marpeau, roman noir torpide d’une névrose délocalisée, parfaitement réussi.