mercredi 15 mai 2013

Autrement et encore de Sébastien Lapaque

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Une des idées reçues les plus idiotes en matière de critique est qu’un romancier ne devrait pas avoir d’idées, que trop d’intelligence empêcherait la naïveté propre aux grands raconteurs d’histoires. Sébastien Lapaque, lui, pulvérise ce cliché avec élégance, érudition, humour, précision. Il avait prouvé à l’automne dernier, avec La convergence des Alizés, qu’il pouvait donner au roman français un souffle polyphonique et concurrencer l’Etat-Civil dans un pays aussi compliqué que le Brésil. Aujourd’hui, on pourra lire son contre-journal, Autrement et encore qui couvre les années 2010-2012, composé de chroniques, de méditations, de rencontres, de lectures, de vendanges et de voyages. Il nous parle évidemment beaucoup de sa patrie de coeur, le Brésil mais aussi de l’Uruguay du président Mujica avant de nous emmener dans l’Algérie d’aujourd’hui. On le retrouve aussi à l’occasion à Tahiti, sur les traces de Simenon, sans compter la Chine, cette Chine qui inquiétait déjà Madame de Guermantes.

Suivre Lapaque sur ces deux ans est une expérience déroutante, au sens où nous sommes obligés avec lui de changer régulièrement d’itinéraire dans l’espace, le temps, les préoccupations qui sont les siennes et bientôt les nôtres tant il sait nous rendre intelligibles les enjeux souterrains de notre époque à travers une citation de Tertullien, un tombeau pour Marcel Lapierre, le pionnier du vin naturel, ou la lecture d’un quotidien argentin.
Dans Autrement et encore, on voit aussi passer ce qui fit notre actualité récente, mort de Ben Laden et de Kadhafi, tuerie de Toulouse, élections présidentielles. Mais le regard de Lapaque nous fait relire ces événements avec un recul qui n’est certes pas celui de l’histoire mais qui, malgré tout, nous demande une certaine réflexivité. C’est que Lapaque n’impose rien, il dialogue en toute franchise et quand il parle, il ne cache jamais « d’où il parle » comme on aimait à dire à l’époque d’un certain terrorisme intellectuel des années 70 : catholicisme assumé tendance Bernanos, amour de la figure d’un monde qui s’en va, attention portée aux textes et aux êtres. Les écrivains et les Saints sont finalement les seuls GPS  admis par notre auteur qui aurait plutôt, parfois, des pulsions technophobes et luddites, en bon lecteur de La France contre les robots ou de l’Encyclopédie des Nuisances, ces post-situ qui citent autant Marx que Joseph de Maistre ou l’Ecclésiaste.
C’est au tout début de cette décennie 70, d’ailleurs, que Lapaque est né dans une France qui a  plus changé en quarante ans qu’elle ne l’avait fait depuis Stendhal. Et s’il est nostalgique de cette France d’avant qu’il voit disparaître aujourd’hui dans une manière de totalitarisme soft qui n’échappe pas à ce connaisseur si fin de Pasolini et Orwell sa nostalgie n’est pas celle des trentenaires régressifs et de l’Ile aux enfants : la nostalgie de Lapaque est celle d’Ulysse, une de ses figures tutélaires. La différence n’est pas mince : Ulysse a perdu une patrie, mais lui, au moins, sait qu’elle a existé, qu’elle existe encore, qu’il faut essayer de la retrouver même si cela semble compliqué.

Jérôme Leroy