samedi 13 avril 2013

Portrait de l'artiste en pied de porc



Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets aux champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.
Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil ; Un jour je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.
Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mot, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».
Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »
Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son CV à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».

Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».
De toute manière, Verheggen a raison d'avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.
Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».

Jérôme Leroy

Un jour, je serai prix Nobelge de Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)