samedi 6 avril 2013

Cahuzac, Houellebecq: en France tout finit par des livres.

une version de ce texte est en ligne sur Causeur.fr.
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La France fait beaucoup d’efforts pour se faire détester et se détester, ce qui revient finalement au même. Mais elle reste, au moins, une nation littéraire. C’est ce qui la sauvera toujours à nos yeux.
 Avec  le délai de décence qui s’impose, il sera intéressant de voir quel parti pourront tirer les romanciers de l’affaire Cahuzac ou plutôt de ce moment assez étrange où l’homme inflexible mentait aux autres autant qu’à lui même, pris dans cette irréalité du pouvoir qui isole et fait croire que votre parole est performative, comme disent les linguistes, c’est à dire crée la réalité en l’énonçant. « Je n’ai jamais eu de compte en Suisse » était une vérité pour Jérôme Cahuzac au moment il l’énonçait devant le président, le premier ministre, la représentation nationale, les médias. Ce déni de la réalité, quel  filon pour le romancier épris de psychologie des profondeurs !
image traumatisante
Il faut imaginer Jérôme Cahuzac se mentant à lui-même, d’abord et avant tout, se conformant à l’image publique de l’homme sévère, inflexible, champion de la rigueur de gauche, terrorisant ses collègues avec ses arbitrages tombant de toutes les hauteurs de Bercy, le vrai lieu de ce qu’il reste du pouvoir aujourd’hui. Il faut l’imaginer comme les héros de Simenon, en cavale intérieure, sachant malgré tout que tout cela finira mal dans une petite zone obscure,verrouillée, de la conscience.
Comment expliquer, sinon, toujours dans l’optique du romancier, ces aveux tombant au plus mauvais moment puisqu’ils n’ont laissé au gouvernement aucun délai pour préparer une stratégie de riposte ou au moins des contre feux. Jérôme Cahuzac a craqué, comme on dit mais vu la psychorigidité si manifeste du personnage, il a plutôt cassé dans un effondrement d’autant plus spectaculaire (ses proches disent qu’il craignent de sa part « une bêtise ») que son attitude jusque là avait gardé cette sérénité froide, presque hautaine. Une sérénité qui n’avait rien à voir avec un quelconque sentiment d’impunité et tout avec, encore une fois, cette certitude schizophrène qu'engendre l’exercice de hautes responsabilités. On est tellement habitué à créer et modifier la réalité par ses décisions que décider que l’on est pas coupable suffit pour un temps, mais au prix de quels refoulements, à penser que vraiment, on ne l’est pas, coupable.
Jérôme Cahuzac, héros de roman, n’est pas Raskolnikov, le sentiment de culpabilité ne l’a pas habité pendant des centaines de pages. Il est plutôt du côté des romans de l’ère du soupçon, en proie au solipsisme. Le solipisite, celui pour qui le réel est une projection de sa conscience et dont Schopenhauer disait qu’il était «un fou enfermé dans un bunker »
Cahuzac intéresserait-il Houellebecq ? Sans doute. Si nous citons ici l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, c’est que lorsque que les gazettes ne parlent pas de Cahuzac, elles parlent de Houellebecq ! Oui, la France est ce pays où la parole d’un écrivain peut encore avoir une importance telle qu’elle fait la une d’un quotidien ou encore emplit de bruissements les news magazine, et pas seulement dans les pages culture ! Alors, Houellebecq, ancien exilé fiscal irlandais, de retour en France, serait-il l’objet d’un obscur scandale ?
Pas du tout, il va juste sortir le 17 avril...un recueil de poésie, Configuration du dernier rivage. Oui, vous avez bien entendu, un recueil de poésie ! La poésie contemporaine, en France, n’intéresse plus, même quand elle est écrite par de grands vivants qui ont déjà leur place dans les manuels comme Jacques Réda ou Philippe Jaccottet que quelques centaines de lecteurs. Là, Houellebecq va nous refaire le coup de Victor Hugo publiant Les Contemplations en 1856 et épuisant le tirage en une journée. On l’interroge sur tout, l’islam, la politique, le prix du mètre carré, le guide Michelin, et même... la poésie. Et c’est tant mieux pour la poésie qui est la raison du monde.
Décidément, il est bien étrange ce pays fragile qui est le nôtre où les ministres du budget pourraient devenr des personnages de roman et où un poète fait la une.
J’y vois, pour ma part, en ces temps assez inquiétants, un signe d’espérer. Mais il est vrai aussi que l’image que je me fais du Paradis est une bibliothèque...