mercredi 6 mars 2013

Tombeau pour l'homme qui aimait Don Quichotte

paru sur Causeur.fr





Je ne suis pas très en forme : en 2008, quand j’avais fait paraître mon roman La minute prescrite pour l’assaut, qui racontait une fin du monde et dont Elisabeth Lévy avait rendu compte ici, je l’avais dédié à Hugo Chavez et Amy Winehouse. On ne dédie pas ses romans à n’importe qui. Si Chavez et Amy m’ont servi de figures tutélaires en ces années 2000 où la cruauté du talon de fer financier se faisait sentir comme jamais, c’était parce qu’il me semblait que chacun à leur manière participait d’un temps où il fallait savoir désespérer jusqu’au bout (Amy, la princesse du négatif) pour mieux pouvoir rebondir dans l’action historique et le refus de la fatalité (Hugo Chavez, le bolivarien).
Amy est morte d’overdose à l’été 2011. Et aujourd’hui, c’est Chavez qui s’en va. Si l’on sait, depuis Aragon, que la mort n’éblouit pas les yeux des partisans, elle brouille les yeux  de ceux pour qui cette mort est un deuil collectif et personnel comme la chute de Constantinople pour la princesse Bibesco. Il y avait des centaines de milliers de personnes, cette nuit, dans les rues de Caracas.
Chavez était systématiquement présenté comme un dictateur chez nous. Sauf quand il gagnait les élections, parce qu’il y avait souvent des élections au Venezuela, beaucoup même pour une dictature. 14 scrutins en 13 ans dont quatre élections présidentielles. Hugo Chavez venait d’ailleurs de gagner la dernière en 2012. Précisons que toutes les élections au Venezuela ont été surveillées par des batteries d’observateurs internationaux et que la seule que Chavez a perdu d’un rien était un référendum sur la constitution. Et, chose étrange pour nous Français, bien que ce résultat ne lui plut pas, il ne refit pas passer sa réforme constitutionnelle en catimini devant le parlement.
J’ai toujours aimé les militaires d’extrême gauche. C’est déroutant pour le sens commun, comme un oxymore de Cioran ou une métaphore de Morand. Un militaire, normalement, ça ne fait pas de révolution, ça les empêche. Pas besoin de remonter aux généraux Franco et Pinochet pour se le rappeler. Il y a pourtant des exceptions, notamment dans les pays où l’armée, pour un enfant pauvre, est la seule solution pour faire des études et connaître une ascension sociale. On a connu ça en Europe. Le 25 avril 1974, ce furent de jeunes capitaines nourris à Marx et à Stendhal qui renversèrent la plus vieille dictature de droite en Europe, le Portugal salazariste de Caetano, usé dans des guerres de décolonisation au Mozambique, en Angola et en Guinée. Pour le Venezuela, c’était la même chose. C’est pourquoi Chavez, issu d’une famille pauvre, choisit l’armée et tenta un putsch en 1992 avec les mêmes idées qu’il vient d’emporter dans l’au-delà. Il rata son affaire, fit deux ans de prison et reprit le combat, démocratiquement, cette fois.
On oublie la situation dans laquelle Chavez arrive au pouvoir, en 1998. L’Amérique Latine crevait sous le poids de la dette et le "consensus de Washington", cette troïka composée du FMI, de la Banque Mondiale et du Trésor américain, forçait depuis dix ans les gouvernements à appliquer des mesures  directement inspirées de la pensée ultralibérale de l’école de Chicago. Le résultat était que des pays potentiellement riches se retrouvaient peuplés de pauvres. On voit des paradoxes de ce genre-ci en Europe, non? Comment peut-on rationnellement expliquer que des pays riches soient pauvres et, en prenant par exemple le Venezuela d’avant Chavez, que le onzième pays producteur de pétrole ait été analphabète et ait littéralement crevé de faim ? On ne me répond pas non plus, par exemple,  quand je demande pourquoi l’Argentine, avant le couple Kirchner, s’est retrouvée en 2002 dans une crise sans précédent avec émeutes de la faim et pillages, alors que le pays avait appliqué, précisément, les règles édictées par le consensus de Washington.
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Me revient, tout à coup, en pensant à Chavez, cette phrase de Dom Helder Camara, l’un des fondateurs de la théologie de la libération : « Quand je donne à manger aux pauvres, on dit que je suis un saint; quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste ».  

 Car Chavez avait autant besoin de Marx que du Christ, de Bolivar que de Cervantes pour mener sa révolution qui passait d’abord par les urnes. En juillet 2006, j’étais au festival international de la semaine noire de Gijón, en Espagne. Il y avait tout le gratin des auteurs de romans noirs latino-américains. J’appris ainsi par Paco Ignacio Taïbo II, organisateur et grand écrivain mexicain, que Chavez venait de faire distribuer par camions entiers des exemplaires de Don Quichotte dans les quartiers pauvres, ceux où se développaient les programmes éducatifs et sanitaires qui ont amélioré, c’est le moins qu’on puisse dire, la vie des Vénézuéliens. 
Luc Rosenzweig objectera que tout ça, c’est grâce au pétrole. Sans doute, sûrement même. Et alors ? Il y a pas mal de pays qui ont beaucoup de pétrole et qui vivent toujours dans une misère effrayante. Demandez aux Nigérians, par exemple, où les compagnies pétrolières se gavent, s’ils n’aimeraient pas voir apparaître un Chavez africain ?
L’ami Luc, pour qui je dois faire partie du camp des pleureuses, souligne encore son népotisme, son clientélisme, la corruption qui régnerait. Je ne suis pas sûr que les pauvres soient une clientèle. Plutôt une exigence. 
Que certaines élites se soient sucrées au passage n’a manifestement pas empêché l’amélioration globale du niveau de vie. Et puis il n’y pas d’amour, seulement des preuves d’amour. Si cette corruption avait été insupportable, les  Vénézuéliens auraient dit « Basta » dans les urnes. Ils ne l’ont pas fait et même en 2002, alors que Chavez était victime d’un putsch mené par le patron des patrons, le peuple l’a ramené au palais présidentiel en moins de 24 heures.
Je laisse à d’autres le soin de détailler le bilan. Le soutien aux dictatures syrienne, libyenne et iranienne ne m’enchante pas. La logique anti-impérialiste n’excuse pas tout. À peine pourra-t-on remarquer que certains de ces tyrans ont été reçus chez nous. Mais chez nous, ça s’appelle de la « realpolitik ». Nuance.
Ce que je sais, c’est qu’il ne devait pas faire peur à ses voisins. L’expérience de Chavez s’est exportée en Bolivie, en Equateur, en Argentine, au Nicaragua, en Uruguay. C’est sans doute ce qu’on ne lui pardonne pas. Même au Brésil, souvent présenté comme un exemple de « deuxième gauche » par rapport à l’expérience bolivarienne. La présidente Dilma Rousseff qui a succédé à Lula vient de lui rendre hommage en disant que sans lui rien n’aurait été possible.
On n’a jamais été très indulgent avec Chavez. Il vient de mourir en période de Carême après avoir voulu rentrer dans son pays pour quelques jours d’agonie. Il semble qu’il ait vraiment aimé son pays, qu’il ait vraiment voulu lui rendre sa fierté et en faire un modèle comme en témoigne sa prière, – comment appeler ça autrement ? – prononcée publiquement l’année dernière, avant son ultime bataille électorale qui coïncidait avec son ultime bataille contre la maladie : « Je dis à Dieu, si ce qu’on a vécu n’a pas été suffisant, s’il me manquait cela, d’accord, mais donne-moi de la vie, fût-elle vie brûlante, vie douloureuse, peu m’importe. Christ, donne-moi ta couronne, donne-la moi, c’est moi qui saigne. Donne-moi ta croix, cent croix, je vais la porter. Mais donne-moi de la vie, car j’ai encore des choses à faire pour ce peuple et pour cette patrie. »
Oui, décidément, je ne regrette pas de lui avoir dédié un roman. À demain, Chavez…