mercredi 20 mars 2013

L'expérience (effrayante) du meurtre dans l'ascenseur


Paru dans L'Humanité du jeudi 14 mars (supplément
L’expérience (effrayante) du meurtre dans l’ascenseur.


Une agence de communication américaine vient de se livrer, pour promouvoir un film, à une forme de publicité un peu effrayante. Déjà, moi, au départ je trouve que les mots « agence », « communication », « américaine » et « publicité » sont des mots effrayants. Mais revenons à nos moutons.  Cela s’appelle « L’expérience du meurtre dans l’ascenseur » et c’est fait sur le principe de la caméra cachée, sauf que ça ne fait pas rire. En même temps, la caméra cachée, ça ne m’a jamais fait rire car ça ressemble un peu trop à la télésurveillance. « Caméra », « cachée », « télésurveillance », encore trois mots qui sont effrayants. 
A l’occasion, il faudra que je pense à écrire un Dictionnaire des mots effrayants. On n'en manque pas, par les temps qui courent, les mots effrayants.  
Au hasard, « géolocalisation », « libéral », « flexibilité », « modernisation », « surgelé », « Valls ».
Vous voyez, ça risque d’être un gros dictionnaire.
Donc, l’agence de communication a tourné une vidéo qui circule sur le Net et qui s’appelle « L’expérience du meurtre dans l’ascenseur ». Le principe est simple. Un homme à tête de tueur en étrangle un autre dans un ascenseur au moment où vous entrez.
Quelle est votre réaction ? On voit celle d’une dizaine de gens ordinaires. Il y a les courageux et les courageuses qui prennent un extincteur ou un sac à main pour essayer d’arrêter l’agresseur. Mais les autres, au choix, repartent comme si de rien n’était, se sauvent en courant ou même prennent des photos avec leur smartphone. (Penser aussi à mettre « smartphone » dans le dictionnaire des mots effrayants.)
Bon, quel est le but de cette vidéo promotionnelle, sinon de nous culpabiliser et de nous montrer que nous sommes tous des salauds ? Personnellement, je trouve cette méthode presque aussi répugnante que le livre-intox de Laurent Obertone, la France Orange mécanique, sur l’ « insécurité ». (Rajouter « Obertone » dans la liste des mots effrayants.) Parce que sincèrement, à qui ça va arriver d’entrer dans un ascenseur et de voir un type en assassiner un autre ?
En revanche, tous, collectivement, depuis quelques temps, nous assistons à des assassinats quotidiens : celui du combat syndical, celui du code du travail, celui du départ en retraite à 60 ans, celui du droit de vote des étrangers aux élections locales, celui d’une loi contre les licenciements boursiers.
Cela ne se passe pas dans un ascenseur new-yorkais, cela a lieu tous les jours. 
En France.
Et j’aimerais bien ne pas avoir à mettre « France » dans le dictionnaire des mots effrayants.


Jérôme Leroy