vendredi 22 mars 2013

La vengeance de la princesse

On savait qu'une des caractéristiques de Sarkozy avait été, pour marquer sa proximité avec le peuple, de mépriser ostensiblement ce qui l'émancipe, c'est à dire la culture générale. Il était, il faut le reconnaître très bien secondé par sa ministre des Finances de l'époque, l'actuelle présidente du FMI, qui avait eu cette phrase historique (on oublie trop vite dans l'amnésie galopante de notre présent perpétuel médiatique): "Mais c'est une vieille habitude nationale : la France est un pays qui pense.  Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C'est pourquoi j'aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches."
Une des principales victimes de cette chasse à l'intelligence avait été, on s'en souviendra peut-être, La Princesse de Clèves. A trois reprises au moins, l'ex-président s'en était pris avec sa délicatesse coutumière à ce roman fondateur  comme à un symbole archaïque: "L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de “La Princesse de Clèves”... Imaginez un peu le spectacle ! » 
C'était la première rafale, pendant la campagne de 2007. Exploit typiquement sarkozien, se retrouvaient englobés dans un même mépris synthétique au moins trois personnes en une seule tirade. Le rédacteur des sujets du concours, incapable de comprendre ce qu'il fallait demander aux candidats, la guichetière condamnée à guicheter dans sa catégorie C et ayant sans doute seulement  les moyens intellectuels de lire Voici et de mettre un bulletin UMP dans l'urne parce ce qu'elle, au moins, elle se lèvait tôt et qu'elle voulait travailler plus pour gagner plus au lieu de lire des vieilleries que personne ne comprend, même pas le président. Et troisième victime, La princesse de Clèves, elle-même, qui prenait sa première baffe alors qu'elle n'y était pas habituée, d'abord par ce que c'est une princesse et ensuite parce que depuis quatre siècles, on la considérait comme un chef-d'oeuvre d'analyse psychologique, de délicatesse amoureuse et, l'air de rien, par sa revendication à l'amour courtois et à la liberté du désir, comme un texte féministe avant l'heure.
Bon, quelques années après,  notre ex-président qui rêvait déjà d'un retour en politique, se retrouve mis en examen pour "abus de faiblesse". Les abus de faiblesse concernent souvent les personnes âgées. En l'occurrence, on ne reproche pas à Sarkozy d'avoir abuser de La princesse de Clèves, qui n'est pas âgée puisque comme tous les chefs-d'oeuvres, elle ne vieillit pas mais de la richissime Liliane Bettancourt.  La réaction incroyablement brutale des amis de Sarkozy fait d'ailleurs douter qu'ils soient des amis. Les attaques  démesurées contre la magistrature risquent plutôt d'énerver les Français qui vont se demander si par hasard un ex-président ne serait pas au-dessus des lois.
Le plus drôle, c'est que l'on pourrait voir dans cette mise en examen une vengeance de la princesse de Clèves elle-même. Madame de Lafayette, qui est l'auteur du roman, écrivait déjà à ce propos, comme nous le rappelle notre ami le philosophe Frédéric Schiffter, dans une lettre à La Rochefoucauld le 18 février 1679: "N’ayez crainte, mon ami, je n’ai point pris ombrage des mots avec quoi ce ministre a tenté de ternir La Princesse de Clèves.(...)Qui, à Paris, donnerait crédit au jugement d’un homme sans goût pour les choses de l’esprit, uniquement attaché à cette ferblanterie d’apparat dont il croit nécessaire de s’accoutrer pour prouver la petite hauteur de sa condition?"
Avouez, tout de même, que c'est troublant et que l'on peut se demander si le fantôme de la belle princesse outragée ne planait pas dans le cabinet du juge Jean-Michel Gentil?