samedi 16 février 2013

Penser global, s’immoler local


paru sur Causeur.fr

Les sociétés réagissent comme des êtres humains et les êtres humains comme des sociétés selon la vieille théorie du macrocosme et du microcosme qui a séduit aussi bien les présocratiques qu’Aristote et la philosophie humaniste de la Renaissance. Chaque homme est univers en miniature, chaque corps reproduit en lui l’harmonie des sphères et le cas échéant en reproduit aussi les désordres, les catastrophes cosmiques.
C’est pour cela que Djamal Chaar, 43 ans, a fait s’écrouler l’univers en se suicidant mercredi 13 février devant une agence Pôle emploi de Nantes. 
On va s’en rendre compte. Pas tout de suite mais on va s’en rendre compte. Il l’a fait de la manière la plus définitive, la plus atroce et la plus spectaculaire : en s’immolant par le feu. Dans la mémoire collective, cette façon de se suicider renvoie aux images les plus fortes de la mort volontaire au vingtième siècle comme unique moyen de dire au monde qu’il s’écroule et qu’il faut témoigner quitte à en mourir : celle des bonzes s’opposant au gouvernement pro-américain du Sud-Vietnam ou à l’occupation chinoise au Tibet. Ou encore celle de Jan Palach au moment de l’invasion soviétique en 68. Plus proche de nous, on sait que c’est l’immolation par le feu d’’un vendeur ambulant qui a déclenché la révolution tunisienne.
 
Djamal Chaar s’est suicidé parce qu’il était chômeur en fin de droits mais son acte nous renvoie à une société française qui est elle-même tout entière en fin de droits. Les plans sociaux qui se succèdent, les menaces de plus en plus fortes que font peser sur le mode de vie des plus fragiles l’adaptation à marche forcée aux critères inhumains de l’économie mondialisée, la fin programmée d’un pacte social qui pouvait faire espérer une vie digne à tous est un changement de civilisation. Et celle qui vient n’aura pas le visage aimable de l’harmonie relative que le modèle français avait instauré depuis le CNR, quand les dirigeants issus de la Résistance, gaullistes ou communistes, avaient décidé que la France ne pourrait se reconstruire que dans la justice sociale et appelaient leur programme Les jours heureux.

On trouvera sans doute des explications au geste de Djamal Chaar, on en trouve déjà. Cela rassure, les explications, quand bien même Djamal Chaar a bien pris soin d’expliquer son geste. Mais on préférerait ne pas savoir, ne pas avoir à affronter ce qu’il nous a dit. On prétendra que Djamal Chaar avait des problèmes personnels. C’est à peu près aussi indigne de dire que Jan Palach se serait immolé devant les chars russes parce qu’il avait un chagrin d’amour. On accusera Pôle Emploi, en oubliant que Pôle Emploi, pour ses employés soumis comme les autres à la RGPP, est un lieu où le travail est devenu une souffrance aux noms de critères de rentabilité et que par la force des choses, il ne reste plus que quelques minutes à consacrer à des dossiers chaque jour plus nombreux et plus compliqués.

Il est beaucoup question de la violence dans la société française, d’une délinquance endémique, d’un choc de civilisation qui se profile dans nos banlieues, d’effrayants syndicalistes chez PSA qui décident de ne pas se laisser faire et qui se retrouvent traînés devant la justice. Et Manuel Valls dont on rappelle qu’il est ministre de l’Intérieur socialiste retrouve un discours qui n’est pas sans rappeler celui qui identifiait dès le XIXe siècle les classes laborieuses aux classes dangereuses : “Oui, il y a du désespoir depuis des années, souvent dans des bassins d’emploi qui ont déjà été en difficulté. Mais, comme ministre de l’Intérieur, je me dois d’assurer l’ordre. Il ne s’agit pas de criminaliser les syndicalistes. Le droit de manifester, de faire grève, le droit d’expression sont constitutionnels, j’y suis profondément attaché, mais le désordre n’est pas une bonne chose”. Monsieur est trop bon.

Il nous semble pourtant que le désordre n’est pas là. Le désordre est dans le fait que Djamal Chaar, et il y en a eu d’autres avant lui, ne trouve plus comme unique porte de sortie que de brûler vif. On comprend que ce geste nous renvoie à une vision bien gênante de la France de 2013. Il serait tellement plus confortable de penser que tous nos malheurs viennent du « fascisme islamique », toujours selon les mots de Manuel Valls, ou d’une France devenue la proie d’une jeunesse sans repères qui pille et qui viole, faisant régner la terreur. Non, ce qui fait régner la terreur, aujourd’hui, ce sont des politiques économiques qui ont accepté que la compétitivité, par exemple, puisse se faire avec comme unique levier des salaires toujours plus bas, du chantage à l’emploi, une précarité accrue. D’ailleurs, les sondages le disent jour après jour, malgré les gesticulations médiatiques : la première préoccupation des Français n’est pas l’insécurité, ni la panique identitaire, ni le mariage gay, mais la peur de perdre son boulot, et la dignité qui va avec.

Djamal Chaar est mort. Il a retourné cette violence contre lui. D’autres décideront peut-être qu’il vaudra mieux brûler les banques ou les usines. Quoi qu’en pense le ministre de l’Intérieur ou le Medef, il faudra avoir le courage de les regarder dans les yeux pour leur donner tort.
 
Parce qu’avec Djamal Chaar, ce n’est plus possible. 

Il n’a plus d’yeux.