jeudi 14 février 2013

L'odeur des charniers

Un livre qu'on ne nommera pas ici car ce serait lui faire de la pub et qui rencontre un certain succès dans les milieux droitards extrêmes (un indice: son titre emprunte à un chef d'oeuvre d'Anthony Burgess, en faisant d'ailleurs un beau contresens) veut faire croire de manière assez pute et par une triste compilation merdique de faits divers crapoteux que la France serait, essentiellement pour cause de délinquance allogène, forcément allogène, un pays à feu et à sang où l'on viole, pille, massacre de bons citoyens toutes les cinq minutes. Le triste sire, qui est l'auteur de cette poubelle fascistoïde et menteuse, n'a pas de son propre aveu de solution, mais on sent bien entre les lignes que si l'on pouvait armer les citoyens (blancs), déporter massivement du bougnoule hors de nos frontières, rétablir la guillotine et donner sans conditions des permis de tuer aux flics, ça irait tout de suite mieux.
Cette crapulerie éditoriale fait bandouiller les néo-réacs poujadistes et trouillards et mouiller les mémés islamophobes qui fantasment sur l'Arabe comme la femme blanche de l'Alabama fantasmait sur la taille de la  queue du nègre ségrégué (on peut lire W.Reich et Chester Himes sur la question). Ces hyperdroitards sont d'ailleurs toujours aussi paumés dans leur rivalité mimétique avec l'Islam :une religion de mecs, une religion qu'aime pas les pédés, une religion qui est en phase de conquête,  sans féministes, bref ils le haïssent par ce que ça leur renvoie tout ce que eux sont persuadés d'avoir perdu à cause de mai 68.
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Alors, il ne sera pas dit ici, dans notre zone chaviste libérée que nous ne conseillerons pas à notre tour un livre choquant, excessif et juste car la colère qui a présidé à son écriture est fondée sur la rigueur sociologique. Cela ne veut pas dire qu'il est vrai sur toute la ligne, mais bon, entendre un autre son de cloche que celui des charognes qui appellent Taubira Taubiwa et trouvent ça drôle, un son rigoureusement antiautoritaire, ça fait vraiment du bien.
Il s'agit de La domination policière de Mathieu Rigouste que l'on trouvera à La Fabrique. Ils nous énervent, parfois, à la Fabrique à vouloir voir par exemple dans la loi interdisant le voile une manifestation d'oppression contre les pauvres. On pense que c'est très con. Con, mais pas de l'ordre de la saloperie comme de foutre sur le dos des mômes des cités la responsabilité du désastre en cours créé par le capitalisme.
La thèse de Rigouste est simple et étayée. La façon dont on demande à la police d'intervenir dans les banlieues est, dans la forme et le fond (BAC), directement héritée des méthodes flicardières, quand il s'agissait, déjà dans les années trente, de mettre en place des brigades spécialisées dans la surveillance des bidonvilles remplis de colonisés venus bosser en métropole. Pour Rigouste, l'utilisation de la police dans les quartiers, en plus d'être héritée du passé colonial de la France, est  "proactive". Ce qui signifie que ses missions ressortissent autant à la surveillance qu'à la provocation intentionnelle de manière à créer l'incident qui permettra la répression. Les révoltes de 2005 sont les conséquences un peu imprévisibles d'une proactivité réussie. Celles de Villiers-le-Bel aussi.
Contrairement au sinistre cloune préfasciste que nous évoquions au début de ce billet, Rigouste a compris que ce ne sont pas les pauvres qui font la guerre à la société mais que ce sont eux à qui ont fait la guerre, une guerre d'apartheid social, économique, culturel. Demandez, par exemple, son avis sur la question, à une torche humaine immolée en fin de droits devant Pôle Emploi.
Rigouste finit en appelant à l'insurrection. Au début on a trouvé ça un peu romantique et dangereux. Et puis on s'est dit qu'il n'était pas forcément de mauvais aloi de foutre les foies aux pétainistes rubiconds et aux épicères couperosées qui s'amusent à Radio Mille Collines derrière leur clavier.
En fait, comme ils diraient, ces têtes de mort, c'est de la légitime défense. 
Sauf que là, le gibier changerait. Pour une fois.
La domination policière, une violence industrielle de Mathieu Rigouste (La Fabrique, 15 euros)