lundi 25 février 2013

Exactement celui qu'il lui fallait.

Il avait passé un week-end à Rouen, dans la maison de famille. L'hiver n'en finissait plus et quand il s'agissait de gris et de froid, Rouen savait y faire. Un gris qui faisait mal aux yeux, un froid qui mangeait les os. 
Il trainait dans la maison en se demandant quand il allait retrouver le moral, l'envie d'écrire, enfin tout ce qui avait tendance à lui filer entre les doigts, en ce moment. C'est alors qu'il tomba sur ce recueil de Larry Brown, Dur comme l'amour, dans la bibliothèque. Il faisait partie des livres qu'il laissait chez sa mère quand il passait la voir avant de partir en vacances ou d'en revenir. C'était déjà assez encombré comme ça chez lui. Il arrivait que certains de ces livres n'eussent jamais été lus. Il prenait toujours trop de livres quand il partait en vacances, l'idée qu'il se faisait de l'enfer étant précisément de manquer de livres en français dans un pays étranger. D'où les excédents de bagages. On lui avait bien parlé des tablettes ou des liseuses mais il était méfiant. On pouvait lui en vanter tous les avantages, ça restait des machines. Et les machines, ça tombait en panne. Jusqu'à preuve du contraire, on n'avait jamais vu un livre tomber en panne. 
Donc, Dur comme l'amour. Il avait déjà lu des romans de Larry Brown, L'Usine à lapins, Fay, Père et fils. Il en avait gardé un excellent souvenir. Une littérature de la mélancolie virile, quelque chose d'hemingwayien dans le mélange de testostérone et d'hypersensibilité. Avec en plus cet exotisme que représente pour tout Français dans une maison de famille en Normandie cette Amérique des parties de chasse, des pick-up, des packs de bière qui attendent dans la glacière, des routes désertes et des emplettes qu'on rapporte dans des sacs en papier kraft.
Il avait lu, allongé sur un divan avec vue sur le jardin, la nouvelle la plus longue du recueil, 92 jours, presque un roman ou, comme on dit là-bas, une novella. 92 jours était une belle histoire sur un type qui ne croyait plus qu'en l'écriture et qui passait son temps à envoyer des nouvelles à des revues qui les refusaient plus ou moins poliment. Entre deux cuites, deux petits boulots, deux séjours en taule et deux engueulades avec sa femme divorcée, il écrivait, écrivait, écrivait. Le personnage, jusque dans ses initiales, était évidemment un double de Larry Brown. On ne s'était jamais assez intéressé, à son avis, à cette capacité des auteurs américains à parler d'eux-mêmes sans sombrer dans le nombrilisme. Il y avait là des leçons à prendre. 
A la fin de l'après-midi, il avait terminé 92 jours. Il ne s'était levé qu'une seule fois du divan pour trouver un crayon et cocher un passage: "J'ai réussi à continuer à travailler. La journée était longue et je savais que d'autres journées seraient longues, elles aussi, et que parfois les hommes doivent être proches d'autres hommes capables de les aider à traverser des temps difficiles. Parce que c'est ce qu'ils étaient, ces temps-là: difficiles." 
Il pensa que c'était dommage que Larry Brown ne fût plus de ce monde depuis 2004. Il aurait aimé lui écrire un mot. Il lui aurait dit à quel point il avait été touché par 92 jours, par cette foi en l'écriture, par cet amour presque franciscain pour les animaux, les enfants, la nature, par cette distance entretenue vis à vis de lui-même qui n'était pas vraiment de l'ironie mais empêchait tout esprit de sérieux ou, pire encore, toute tristesse larmoyante. En plus, Larry Brown faisait allusion à la mort de Roy Orbison, dans 92 jours.
C'est dire si le hasard avait mis entre ses mains, par cette sale journée de février, le livre qu'il lui fallait pour avoir la force de continuer encore un peu.
Exactement celui qu'il lui fallait.


Dur comme l'amour est disponible en folio, comme la plupart des livres de Larry Brown