jeudi 28 février 2013

Dans son genre


Il avait passé une bonne partie de sa jeunesse, dans les années 70, au milieu de brillants esprits collégiens qui, dès qu'ils le voyaient arriver dans la cour, lui disaient: "Tiens, c'est Jérôme." Trente cinq ou quarante ans plus tard, il se demandait s'il n'aurait pas mieux fait d'être C.Jérôme, finalement. Un chanteur pour minettes, un peu rondouillard, sans illusion sur son talent et sur le monde, ce qui était le meilleur moyen de bien faire son métier et, dans son genre, C.Jérôme l'avait bien fait.
Quand on y pensait, C.Jérôme avait eu une vie décente, honnête, en tout cas infiniment plus, au hasard, qu'un député copéiste, un critique littéraire, un trader ou un assassin d'enfants. Les petits bals sans importance où C.Jérôme avait dû se produire pour assurer ses fins de mois, il les avait  sûrement faits sans dépit et qui sait, peut-être même avec un amour vrai  pour les gens qui dansaient devant l'estrade de la salle des fêtes, un 12 juillet 1975. 
C.Jérôme avait apporté une forme de poésie émouvante et simple dans les chefs lieux de canton, il était le souvenir vivant du premier slow pour des milliers d'amants qui étaient devenus des couples et, aujourd'hui, alors que l'usine du coin venait de délocaliser, écoutaient encore, sur un mange-disques orange, ses quarante-cinq tours qui leur rappelaient le moment où tout leur avait paru possible dans l'existence et où, sans doute, cela avait été le cas.
Sérieusement, qui pouvait en dire autant? Et puis, il se serait bien vu, lui aussi, monter sur scène,  du côté de Brive ou de Denain, et commencer à chanter Les larmes aux yeux. D'ailleurs, quand il écoutait les paroles, il se disait qu'il avait dit du bien de textes infiniment plus nuls par complaisance, paresse intellectuelle, fatigue.
Alors que pour le public de Brive ou de Denain, il n'aurait pas pu tricher.
Comme C.Jérôme.