mercredi 29 février 2012

Les mangeurs de Temps

Des traders sortent de la City après une bonne journée de travail.
On croirait le titre d'un de ces romans de SF horrifique qui enchantèrent notre adolescence, ceux par exemple des collections Marabout dirigées par notre ami Jean-Baptiste Baronian. Mais on sait aussi que ces romans-là, ces films-là, parfois inconsciemment, étaient de parfaites métaphores politiques.
On y a pensé quand on a lu ça, dans le numéro de février du Monde Diplomatique, sous la signature de Maurizio Lazzarato:

deux employés subalternes des mangeurs de temps.
"Mais la relation créancier-débiteur ne concerne pas seulement la population actuelle.(...)En conduisant les gouvernés à promettre d'honorer leurs dettes, le capitalisme prend la main sur l'avenir. Il peut ainsi prévoir, calculer, mesurer, établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir, bref à jeter un pont entre le présent et le futur. Ainsi le système capitaliste réduit ce qui sera à ce qui est, le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles. L'étrange sensation de vivre dans une société sans temps, sans possible, sans ruptures envisageables, - les "indignés" dénoncent-ils autre chose- trouve dans la dette une de ses principales explications."

Et Maurizio Lazzarato de citer Jacques Le Goff dans La Bourse et la vie, économie et religion au Moyen-âge : "Que vend l'usurier sinon, en effet, le temps qui s'écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts? Or le temps n'appartient qu'à Dieu. Voleur de temps, l'usurier est un voleur de patrimoine de Dieu." Comme quoi le cauchemar s'est mis en place depuis un bon moment...



Dans 1984, il était question de constamment récrire le passé pour rendre contrôlable et acceptable le présent. Dans une société spectaculaire marchande, celle du présent perpétuel si bien saisi par Debord, il est question de contrôler l'avenir pour le réduire à une éternelle domination. Cela revient au même. Orwell faisait dire à O'Brien qu'il fallait imaginer l'avenir comme une botte écrasant éternellement un visage.
Nous en sommes là. 
J'apprends en plus, à l'instant que le Sénat, théoriquement de gauche, vient de voter à l'exception du groupe communiste, le Mécanisme européen de stabilité,  c'est à dire précisément une de ces machines à écrire le futur et imposer l'ordre de la Dette pour mille ans.

Alors pour résister, ne jamais oublier comme le firent Les Rolling Stones ou encore Irma Thomas que le Temps est de notre côté et qu'on ne se laissera pas voler comme ça

dimanche 26 février 2012

Juste pour les mordus

Une conférence de deux petites heures (!) à Lille 3 sur le roman noir et Le Bloc

samedi 25 février 2012

Prendre l'air

Sur Causeur.fr, on revient sur cent ans de poésie NRF. Après on ira saluer pour vous Cézambre, le Grand Bé et les premiers mimosas, comme des éclairs jaunes dans un gris doux de gorge de pigeon.


Poésie blanche à liseré rouge
Une anthologie des poètes de la NRF 1911-2011

 « Voilà pourquoi, malgré qu’on en ait, la poésie a beaucoup plus d’importance qu’aucun autre art, qu’aucune autre science. Voilà pourquoi la poésie n’a rien à voir avec ce qu’on trouve actuellement dans les collections poétiques. Elle est ce qui ne se donne pas pour poésie. Elle est dans les brouillons acharnés de quelques maniaques de la nouvelle étreinte. » En définissant ainsi la poésie, Francis Ponge la faisait sortir de toute définition restrictive et lui assignait son rôle paradoxal de clandestine lumineuse. On trouvera Francis Ponge dans le volume Mon beau navire/Ô ma mémoire qui rassemble un siècle de poésie française publiée par les éditions Gallimard pour fêter leur centenaire.
Gallimard, même pour l’amateur de littérature, est spontanément associé aux plus grands romans du siècle passé et notamment aux deux balises majeures Proust et Céline. Pourtant, la NRF, dès sa création sut donner une place éminente à la poésie au point que cette anthologie en présentant cent poèmes de cent poètes correspondant chacun à une année pourrait très bien aussi servir de manuel d’histoire littéraire. Quelques uns des noms les plus connus, de ceux qui ont enchanté notre cœur, sont évidemment au rendez-vous : Péguy avec Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Apollinaire avec Le Voyageur, Breton avec L’union libre, un des poèmes les plus formidablement sensuels  qui ait jamais été  écrit sur la femme aimée ou encore René Char le thaumaturge et Saint-John Perse, le chantre des anabases géopolitiques.
Mais Mon beau navire/Ô ma mémoire vaut aussi pour nombre d’oublis réparés et aussi la mise en lumière de poètes contemporains trop peu lus.
Au chapitre des oubliés, souhaitons au lecteur de se laisser bercer, par exemple, par la mélancolie voyageuse de Louis Brauquier (1900-1976) : « Ces navires rayés du contrôle des flottes,/Ils voyagent toujours dans notre souvenir », d’affronter l’angoisse si contemporaine de Pierre Morhange (1901-1972) : « Je hais chaque jour/Je veux dormir/ J’aime seulement le sommeil. » ou de connaître l’envoutement de l’érotisme et du fantastique  propre à André Pieyre de Mandiargues : « Elle sait bien que la salive d’un ver/Gaine jusqu’en haut ses cuisses nues. »
Et puis, découvrez pour finir les poètes d’aujourd’hui, ceux dont les recueils même vêtus de la prestigieuse couverture blanche au liseré rouge, s’écoulent seulement à quelques centaines d’exemplaires, dans le meilleur des cas : Philippe Delaveau, Paul de Roux, Hédi Kaddour, Guy Goffette ou Gérard Macé. Ils sont des compagnons indispensables et vous surprendront en démentant une des idées reçues les plus fréquentes sur la poésie de notre temps : elle serait réservée à une élite et s’enfermerait dans un hermétisme expérimental toujours plus grand. Rien n’est plus faux et pourquoi ne pas laisser pour vous en convaincre la parole au lumineux Xavier Bordes :
                                                      « Je parle avec la voix d’un dieu quotidien/
                                                          que nous reconstruisons ensemble. »


Jérôme Leroy
                                              
Il se trouve que nous n'avons pas mentionné dans cet article une découverte des plus agréables, celle de Pierre Mac Orlan poète, auteur de Poésies documentaires réunies en un seul volume en 1952 mais disponibles en poésie Gallimard. Elle font notre régal depuis plusieurs semaines. Nous y reviendrons.
Nous avons sans doute oublié de préciser ici, mais nos aimables abonnés ne seront pas surpris, que nous nous efforçons de lire au moins un poème par jour. Il y en a, une fois par jour, qui préfèrent prier, ce qui est louable, et d'autres consulter les cours de la Bourse, ce qui est abject.

vendredi 24 février 2012

Au chic communiste (5)

Comme quoi, il n'y a pas que Hyannis Port dans la vie. Certes, le look n'est pas franchement "preppy" mais il ne manque pas d'une certaine élégance. De toute façon, qui n'a pas connu les étés au bord de la Mer Noire, circa 1980, n'a pas connu la douceur de vivre.

jeudi 23 février 2012

toubi or not toubi a communist

Chronique parue dans le supplément Cactus de l'Humanité de ce jeudi 23 février:

L’autre matin, je me suis réveillé et je me suis aperçu que je n’existais plus. C’est tout de même très ennuyeux, de ne plus exister. On a un mal fou à se raser et à enfiler ses chaussettes. Essayez d’enfiler des chaussettes alors que vous n’existez plus et vous m’en donnerez des nouvelles. Le plus ennuyeux,  malgré tout, c’est que je fais la campagne du Front de gauche. Je suis communiste, en fait, et il allait falloir expliquer à mes camarades que je n’existais plus. Ils allaient encore dire que c’était un truc que j’avais inventé pour échapper au tractage sur les marchés.
J’ai quand même appelé (ce n’est pas facile non plus de taper sur les touches quand on n’existe plus) :
- Dites, les copains, c’est pas pour me vanter mais il vient de m’arriver un truc bizarre je n’existe plus …
Je me suis attendu à des réflexions un peu douces-amères sur ma paresse mais là où ils m’ont soufflé, c’est quand ils m’ont dit :
-T’inquiète pas, Jérôme, apparemment nous aussi, on n’existe plus.
                                                            ***
T’inquiète pas, t’inquiète pas, ils en avaient de bonne. On s’est fixé rendez-vous dans un café. Le secrétaire de la section qui n’existait plus a dit aux militants qui n’existaient plus :
-Apparemment, d’après mes renseignements, le phénomène touche tous les communistes.
On a évoqué nos 120 000 militants encartés, nos centaines de communes, nos députés, notre groupe au Sénat, nos deux conseils généraux.
- Non, plus rien, les gars, je vous dis !  Y a deux tâches blanches sur toutes les cartes de France à la place du Val de Marne et de l’Allier, c’est dire…
-Mais qu’est-ce qui a  provoqué ça ? Un virus envoyé par le Medef ? Un sort jeté par la sorcière officielle de l’UMP, Nadine Morano, dite Nadine L’Elegante?
- Non, on cherche…
On a quittés le café avec le moral à zéro. Au moment où on sortait, le patron a râlé :
- Dites, c’est pas parce que vous existez plus, que l’addition, elle, elle existe pas.
                                                         ***
On a enfin eu la solution quand on a appris que François Hollande avait déclaré au journal anglais le Guardian que les communistes en France, il n’y en avait plus.
Quand il s’est aperçu qu’il avait dit une bêtise, il a corrigé le tir, en disant qu’il n’avait pas dit qu’il y n’y en avait plus mais qu’il y en avait moins, nuance.
Du coup, le lendemain, les copains et moi, on a existé un peu à nouveau. De quoi faire la campagne du FDG. Après, pour le deuxième tour, si par malheur Mélenchon n’y était pas, on verrait.
Les gens qu’existent pas, des fois, ça manque d’enthousiasme.


Jérôme Leroy

mercredi 22 février 2012

Mercredi des Cendres.

Comme je sais que la plupart de mes aimables abonnés sont des mécréants, des païens, des soiffards, des ivrognes communistes, des esthètes athées et des obsédés sexuels, je tiens à leur signaler que ce mercredi 22 février 2012 est le Mercredi des Cendres et marque, dans la liturgie catholique, le premier jour du Carême. 
J'offre donc, dans un souci d'élévation spirituelle, cette image pieuse qui permettra de méditer sur cette entrée en Carême.


mardi 21 février 2012

Grèce: la mariée mise à nu

parce qu'elle est l'autre Patrie, parce qu'elle est la première nation européenne à entrer dans l'horreur qui nous attend tous, celle du capitalisme en phase terminale prêt à tout pour durer encore un peu, encore un article sur la Grèce, sur Causeur.


La mariée mise à nu

Neuvième plan de la dernière chance pour la Grèce, le 20 février.


Les rapports entre Grèce et la Troïka (UE, BCE, FMI) finalement, renvoie à une des œuvres les plus connues de Marcel Duchamp, après son Urinoir : La mariée mise à nu par ses célibataires, même. On ne cesse de la dépouiller mais on ne veut pas s’en séparer, apparemment. Sinon comment expliquer que des solutions  soient toujours trouvées au dernier moment, c’est à dire après des journées d’émeutes de plus en plus violentes et une situation de plus en plus incontrôlable sur le terrain ? 
La mariée mise à nu par ses célibataires, même de Duchamp a suscité des interprétations multiples et a donné une des plus importantes littérature théorique qui soit sur une œuvre d’art, tant elle apparaît mystérieuse, voire incompréhensible avec ses feuilles de plomb découpées en formes étranges et coincées entre deux panneaux de verre. Mais ces interprétations sont toutes très bien résumée par Marcel Duchamp lui-même qui a parlé de l’illustration d’un « processus mental délirant et minutieux ».
Les deux adjectifs conviennent très bien aussi au traitement imposé à la Grèce. En ce qui concerne le « minutieux », il faut savoir par exemple qu’il y a déjà belle lurette que des fonctionnaires bruxellois tatillons, dans chaque ministère grec, vérifient jusqu’au moindre centime d’euro l’emploi qui est fait de l’argent si généreusement prêté et que c’est à peine si un chef de bureau ne doit pas rendre compte, le petit doigt sur la couture du pantalon de la rigueur budgétaire, de l’achat de gobelets pour la machine à café. Alors, quand on parle d’administrer directement la Grèce depuis Bruxelles, il n’y aura rien de très nouveau sinon le symbole.
 Mais on sait que les symboles ça fait mal. Par exemple, en Grèce, Manolis Gleizos, 90 ans aux prunes est un symbole. Cet ancien membre du parti communiste grec, une nuit de décembre 1941, en pleine occupation allemande, a retiré le drapeau à la croix gammée flottant sur l’Acropole pour le remplacer par le drapeau national. Depuis la crise, ce poète et écrivain est de tous les rassemblements sur la place Syntagma, devant le parlement. Et c’est lui qui vient de rappeler un fait historique gênant. Pendant l’Occupation, les nazis ont méthodiquement pillé la Grèce et notamment les réserves d’or de la banque nationale. Petit problème, contrairement à d’autre pays, la Grèce sera oubliée par l’accord de Londres en 1953 qui a fixé les Réparations. L’air de rien, certains experts parlent tout de même, avec les intérêts, de 162 milliards d’euros, ce qui est à mettre en regard avec les 350 milliards d’euros de la dette grecque.  Puisqu’il faut être minutieux, n’est-ce pas ?
Toujours dans le minutieux, on rappellera qu’on en est au neuvième plan imposé au pays en moins de deux ans, en comptant celui qui va être discuté le lundi 20 février. Le neuvième, si, si et le neuvième qui repose toujours sur la même logique.  Se tailler des livres de chair sur un corps de plus en plus décharné en lui ordonnant dans le même temps de retrouver des forces, et plus vite que ça, pour rembourser les 350 milliards en question, somme que tout le monde sait tellement énorme que ce sera impossible à réaliser.
Et là on atteint le « délirant ».
La psychanalyse freudienne nous apprend en effet qu’on appelle joliment « névrose de destinée » le fait de répéter des scénarios malheureux tout en sachant qu’ils vous amènent à l’échec. Quand on demande neuf fois la même chose à la même personne en sachant que l’on ne peut pas obtenir satisfaction, on est effectivement dans la névrose qui se caractérise, parmi d’autres symptômes, par l’agressivité, l’hébétude ou encore la confusion mentale, ce qui semble tracer un portrait assez juste de la politique européenne à l’égard de la Grèce, mariée mise à nu, toujours plus à nu, par ses célbataires, même.


Jérôme Leroy

lundi 20 février 2012

Modiano vs San-Antonio, opération court-circuit littéraire

 

















On peut lire dans San-Antonio chez les "gones", un excellent cru de 1962, le passage suivant qui ne laisse pas de m'enchanter:

"Je venais de toucher une Jaguar sport type E, et nous la rodions ensemble dans la banlieue ouest. Tous les après-midis, comme le temps était au beau fixe, on dépotait et j'emmenais M'man prendre le thé dans une hostellerie select, du côté de Pontchartrain ou de Meulan. On roulait doucettement dans le bolide. Je sentais que Félicie était heureuse".

Seulement, plus je lis ces lignes et plus je m'aperçois que le plaisir qu'elles me procurent est en fait plus proche de celui pris à un roman de Modiano que chez San Antonio (si l'on excepte le "M'man", le "dépotait" et, peut-être le "doucettement").

Du coup, nous nous sommes demandés si nos aimables abonnés n'ont pas déjà rencontré ce genre de court-circuit littéraire. Par exemple, un passage de Jim Thompson qui aurait pu être écrit par Proust ou une réplique de Stendhal à l'aspect célinien... Dans ce cas, n'hésitez pas à en faire part au taulier qui relaiera comme du temps de l'opération sauvegarde du sourire.

dimanche 19 février 2012

Série Z à Athènes

sur Causeur.fr

J’ai vu un très bon film de science-fiction. Ca se passait en 2012. La Grèce y était attaquée par un ennemi terrible. Ce n’était pas une invasion extra-terrestre qui prenait pied sur l’Acropole, ni un réveil de morts-vivants envahissant les rues d’Athènes et faisant leur shopping dans des supermarchés déserts comme dans Zombies de George Romero, ni une moussaka irradiée par un accident nucléaire qui se mettait à grandir jusqu’à détruire tout le pays. D’ailleurs, les vrais amateurs de série Z auront reconnu dans ce dernier scénario un authentique chef d’œuvre du genre, L’attaque de la moussaka géante, un film grec de Panos Koutras, tourné en 1999.
Panos Koutras est moins connu que Théo Angélopoulos qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes pour L’éternité et un jour avec Bruno Ganz dans le rôle principal. Je ne veux pas faire insulte à Panos Koutras, mais même en admettant que la moussaka géante soit une métaphore de la dette grecque qui dévore son peuple, je fais plus confiance à Théo Angélopoulos pour me parler de ce qui se passe en ce moment en Grèce. Il est bon en parallèles historiques, cet Angélopoulos. Par exemple, dans Jours de 36, tourné en 1972, il mettait en regard son présent, celui de la dictature des colonels, avec la dictature de Metaxas dans les années 30, à travers la mort d’un syndicaliste.
Seulement, Théo Angélopoulos est mort le 23 janvier 2012 d’une hémorragie cérébrale après avoir été gravement grièvement blessé par un motard alors qu’il était en train de traverser une rue. Il tournait à 76 ans un nouveau film qui devait s’appeler L’autre mer. Une autre mer que celle dans laquelle baigne la Grèce depuis trois ou quatre ans et dans laquelle elle se noie, ça ne pouvait que faire rêver les spectateurs. Surtout les jeunes grecs qui, quand ils ne se suicident pas, restent avec leurs beaux diplômes dans un pays où le taux de chômage des jeunes approche les 50%, ou bien émigrent en Allemagne, histoire de fournir en sang neuf ce pays de vieillards sans enfants qui fabriquent des machines-outils en attendant la mort. C’est ça, la concurrence libre et non faussée au sein de l’UE : je te saigne à blanc et si tu n’as plus de sang, je me rembourse en matière grise comme dans l’intéressant nanar gore de Frank Ennenlotter, Brain Damages (1987), qui racontait comment une créature vous injecte une drogue dans le cerveau pour vous soumettre et vous obliger à manger d’autre cerveaux . Le nom de la drogue ? je ne sais plus… Orthodoxie budgétaire, peut-être bien…
Passer du cinéma d’auteur au cinéma gore pour de vrai, pauvre Théo Angelopoulos, quel accident bête ! Il ne fera plus de film pour raconter ce qui se passe en Grèce. Comme les Grecs exagèrent toujours leurs malheurs, certains ont eu l’indécence de dire que Théo Angelopoulos ne serait pas mort si les plans de rigueur n’avaient pas été aussi drastiques : la première ambulance appelée est tombée en panne et la seconde a mis quarante-cinq minutes pour arriver. Comme dit Ta Nea, journal de centre-gauche : Avec ces coupes imposées par le plan de rigueur, tout le système social, déjà abîmé, périclite complètement.
Dans le film de science-fiction que j’ai vu au début de la semaine, le scénariste partait d’un point de vue absurde : la Troïka, au lieu d’arrêter le carnage, songeait à nommer une autorité spéciale pour diriger la Grèce et décidait d’un autre plan de rigueur (portant notamment le smic à moins de 500 euros), provoquant des émeutes d’une rare violence, la démission de ministres en cascade et une implosion totale des appareils politiques.
Et pourquoi pas un coup d’état militaire ou une révolution populaire ? Au XXIème siècle, dans l’Union Européenne ? C’est vraiment n’importe quoi.
La prochaine fois, j’irai voir un film hongrois. Pour changer.


samedi 18 février 2012

Au chic communiste (4)

Patrícia Rehder Galvão (1910-1962), connue sous le surnom de Pagu, écrivain, dessinatrice et journaliste, fut l'égérie des avant-gardes artistiques du Brésil des années trente. Militante communiste, elle fut emprisonnée une bonne vingtaine de fois, y compris à Paris, en 1935. Ressembler à une héroïne de Paul Morand et penser que l'appropriation collective des moyens de production est la seule chance de survie pour l'humanité, c'est aussi ça, le chic communiste.

Lost in seventies with Philippe Lacoche




Des rires qui s’éteignent
De Philippe Lacoche (Ecriture, 140 pages, 15,95 euros)



Finalement, il y a une petite musique Lacoche comme il y a une petite musique Modiano.
On pourrait croire que ce n’est pas la même, à cause de la différence de décor : l’Atlantide temporelle de Philippe Lacoche n’est pas le Paris de l’Occupation et de l’après-guerre mais la Picardie des années 70 et les pluies d’été ne tombent pas sur de grands avenues profondes et calmes comme des cimetières mais sur des gares de triages Des jeunes gens maigres comme des chats errants, fils de cheminots ou de paysans, y attendent pour aller jouer dans de petits bals sans importance des airs venus de l’Angleterre, si proche et si lointaine à la fois.
Pourtant, au bout du compte,  on retrouve la même nostalgie discrète et tenace, le même pincement au cœur que chez Modiano quand on referme le dernier roman de Lacoche, Des rires qui s’éteignent. Lacoche y raconte une histoire simple, française et décente, avec un style dont l’absence d’effets n’a rien à voir avec le minimalisme et tout avec l’élégance. On ne gémit pas chez Philippe Lacoche. On termine sa bière, on sort du bistrot et l’on va vers l’horizon gris qui s’éclaircit un peu tout de même vers la Baie de Somme.
La mémoire est un piège, surtout quand on est un écrivain et que l’on apprend par hasard la mort d’une amoureuse, vingt ans plus tôt. On s’aperçoit que les souvenirs étaient rangés comme des draps dans une armoire et l’on commence à tout déplier. On sait que l’on souffrira un peu, peut-être beaucoup, et que l’on aura un mal fou à ranger.  On retrouve le parfum de patchouli et d’amour libre de ces années-là, on se souvient des élans du cœur partagés entre Clara et Katia. Tout était léger avec malgré tout la préscience que cette parenthèse enchantée ne durerait pas, qu’il ne serait pas éternel, ce slow de Procol Harum dans une discothèque de Fort Mahon.  Que ces jeunes filles hippies faussement affranchies et vraiment fragiles finiraient par fracasser leur gracilité sur les angles cachés des paradis artificiels et d’un temps qui ne leur ressemblerait plus. Et que bientôt, leurs rires s’éteindraient. Pour toujours.

Jérôme Leroy

Une excellente reprise des Searchers par Smokie, dans ces années qui virent briller les derniers feux du monde d'avant
 

vendredi 17 février 2012

jeudi 16 février 2012

Un oubli bien fâcheux

Vous retrouverez ce poème dans Sauf dans les chansons (Table Ronde, mars 2015)
© Jérôme Leroy, février 2012
 

mardi 14 février 2012

Saint-Toulet , 14 février


Je devinais, dans la pénombre,
    Que tu tirais tes bas.
Ton cœur d’oiseau battait tout bas :
    La chambre était très sombre...

Toulet, Contrerimes

Au chic communiste (3)

Georges Guingouin, préfet du Maquis. Le charme discret du look tankiste, quand il tenait dans le Limousin ce que les SS eux-mêmes, comme la Milice, appelaient la "petite Sibérie" étant donné les lourdes pertes que leur faisaient subir les FTP dans le coin. A laissé d'intéressants Mémoires où il n'est pas question de différences entre les civilisations mais où la barbarie est en revanche clairement identifiable, et l'était depuis un bon bout de temps d'ailleurs puisque dès les années 30, la droite française aimait à s'exclamer "Plutôt Hitler que le Front Populaire."

lundi 13 février 2012

dimanche 12 février 2012

Crève, Tina!

There is no alternative (Tina), comme disait Thatcher dont l'agonie interminable  est la revanche des mineurs du Yorkshire et de Bobby Sands et de ses compagnons à la prison de Long Kesh. Rien n'a changé: il fallait écouter bavouiller les éditocrates cacochymes de France-Culture à l'Esprit Public ce dimanche de 11 heures à midi pour comprendre à quel point il faut voir Les nouveaux chiens de garde de Balbastre et Kergoat, si ça passe près de chez vous. 
Le soutien à l'ordre capitaliste à ce point là,  la veulerie et l'indifférence totale à la souffrance des peuples aujourd'hui, mériterait tout de même, qu'un jour ou l'autre, ces gens-là et quelques autres rendent des comptes.
Alors, en attendant, les teckels, vous savez ce qu'on lui dit à Tina? 
On lui dit : "Crève, salope!" 

samedi 11 février 2012

Au chic communiste (2)

jeune femme rouge, toujours plus belle
Camila Antonia Amaranta Vallejo Dowling, ou plus simplement Camila Vallejo, est la responsable du mouvement des jeunessses communistes chiliennes, en pointe dans la lutte contre la politique de régression sociale du président postpinochétiste, le milliardaire Pinera.

 

vendredi 10 février 2012

Temps, plaisir, combat

"Faire l'amour de façon satisfaisante permet d'accumuler du temps. On gagne une semaine d'avance. La maîtrise de soi s'accentue, la pensée vise mieux ses cibles, on reparle sa propre langue. Adieu, brume, brouillard, pluie, nuages venteux, mauvais rêves, voix hostiles. On sait ce qu'on veut, on le peut, les taxis roulent plus vite, les cèdres vous saluent, les rendez-vous sont expédiés, on s'exprime à vif, on abrège. Surtout, on compose mieux, allegro, adagio, presto."

Philippe Sollers, L'éclaircie (Gallimard, 2012)







jeudi 9 février 2012

Comment tuer des communistes?

C'est assez simple. 
Comme les communistes sont courageux, ils n'hésitent pas à manifester. Ce  8 février 1962, il s'agissait de sortir dans la rue pour dénoncer les carnages  perpétrés par les soldats perdus de l'OAS qui refusaient l'inéluctable indépendance de l'Algérie en faisant régner un climat de terreur à Paris, en France et en Algérie. 
Dans ce cas-là, donc, si vous voulez tuer des communistes, vous interdisez la manif car vous savez qu'ils iront quand même, les communistes. Vous faites charger la police et quand tout le monde s'engouffre dans une station de métro pour se protéger, Charonne en l'occurrence, vous laissez des CRS chauffés à blanc, s'acharner. 
Vous avez ainsi pu tuer huit communistes, dont un apprenti de 15 ans. Pour l'anecdote le préfet  de police s'appelait Papon. Quelques mois avant, il avait fait noyer quelques centaines d'Algériens dans la Seine et quelques années avant, il avait aidé à déporter quelques milliers de Juifs. 
On voit là une grande cohérence, même si avec le temps, il perdait la main si l'on s'en tient aux chiffres.  Il serait fonctionnaire aujourd'hui, Papon, au temps de la RGPP et des primes modulables au mérite, il se ferait engueuler.
Pour le reste, il est évident, cinquante ans après, que l'on peut continuer à dire avec Sartre, que tout anticommuniste est un chien.

 
Jean-Pierre Bernard, 30 ans, dessinateur  
Fanny Dewerpe, 31 ans, secrétaire 
Daniel Féry, 15 ans, apprenti  
Anne-Claude Godeau, 24 ans, employée PTT  
Édouard Lemarchand, 41 ans, menuisier 
Suzanne Martorell, 36 ans, employée à L'Humanité 
Hippolyte Pina, 58 ans, maçon  
Raymond Wintgens, 44 ans, typographe  
Maurice Pochard, 48 ans (décède après deux mois d'hôpital)

lundi 6 février 2012

Au chic communiste (1)

L'Italie, ce pays où même le secrétaire général du PCI avait un physique à la Mastroianni.

Discours de la méthode rouge

"Établir un ordre de pensées, en commençant par les objets les plus simples jusqu'aux plus complexes et divers, et ainsi de les retenir toutes et en ordre."
René Descartes (candidat Front de gauche aux législatives) Discours de la Méthode.

dimanche 5 février 2012

Ben Gazzara

L'ami ALG a tout dit, et le nihiliste balnéaire Frédéric Schiffter aussi (voir dans la bloguerolle). 

 "Le style, c'est la réponse à tout"



samedi 4 février 2012

Le corps de Jessica Forde






Il est assez évident que le monde se résume, pour un écrivain, à une vaste conjuration pour l’empêcher d’écrire.

Penser à prendre une bonne semaine pour arriver au bout de la liste de tous ceux, volontairement ou non, qui ont participé, participent ou participeront de cette conjuration. Le plus souvent,  c’est volontairement tout de même. On pourrait en faire la matière d’un livre, tiens.

Je regarde une photo de Brautigan qui traverse la rue, à San-Franciso. C’est le matin, sans doute. J’imagine qu’il accompagne la petite fille à côté de lui à l’école. Il a l’air heureux. Il sait qu’il va écrire un bon poème dans la journée. La rumeur de la ville, la perspective dégagée sont comme un écrin à sa liberté souveraine, sa liberté secrète, sa liberté dans le Temps. Liberté qui devient scandaleuse, comme pour tous les autres écrivains, dès que le monde en prend connaissance. On lui fera payer, on lui fera payer à lui et à tous les autres aussi. Mais plus rien ne pourra lui retirer ce matin-là, le poème qui vient, la main de la petite fille et l’Océan au bout de la rue.

Nous vous aurons bien eus, finalement.

F m’envoie des cartes postales représentant Anna Karina et Belmondo dans des films de Godard. Un monde communiste sera un monde où une somme de petites attentions de ce genre permettra enfin que le développement de chacun soit la condition du libre développement de tous.

Ce qui aura caractérisé le capitalisme, tout de même, outre sa responsabilité directe dans deux guerres mondiales, c’est une incroyable muflerie. 
Le capitalisme, c’est la fin de l’attention.

Janvier est gris. L’hystérie règne sans partage. Vous allez voir John Edgar de Clint Eastwood. Vous aimez beaucoup Clint Eastwood mais là, tout de même, il s’agit d’un film qui héroïse deux vieilles tantes fascisantes qui détestaient les communistes, les nègres, les femmes, les écrivains et évidemment les homosexuels. Vous trouvez, pour le coup, que la virtuosité de Clint en deviendrait une circonstance presque aggravante.


Alors vous rentrez chez vous, vous regardez Quatre aventures de  Reinette et Mirabelle de Rohmer. Vous oubliez janvier, vous oubliez Hoover, vous oubliez l’hystérie. Dans  Quatre aventure de Reinette et Mirabelle, les jeunes filles parlent beaucoup mais elles pleurent si elles ratent l’heure bleue, à l’aube, quand le silence de la campagne se fait complet  quelques minutes avant que le jour ne se lève.


Rohmer : antidote français. Votre calme revient, tout se dénoue, et c’est même une sorte de joie légère, de gaité sans emploi que vous ressentez. Vous vous souvenez que ce qui a pu rendre les abjectes années 80 supportables, ce fut par exemple, Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle.  Le corps de Jessica Forde, son évidence sexy, sa distance amusée. Le corps de Jessica Forde parle beaucoup. Il a sa propre voix. On l’entend encore un quart de siècle plus tard. 

(c) Jérôme Leroy, février 2012

Emile est décent

journaliste communiste enquêtant sur une délocalisation du côté de Dunkerque
Paru dans Liberté Hebdo, l'hebdomadaire communiste du Nord et du Pas-de-Calais qui fête son numéro 1000 cette semaine.

• Tu dois faire un papier pour célébrer le numéro 1000 d’un hebdomadaire communiste. Ça tombe bien, tu es communiste. Tu réfléchis à un angle original. 1000, ça te fait penser à quoi, par exemple ?
1000 euros. Qu’est-ce qu’on a pour 1000 euros ? Aujourd’hui ? Pas grand chose. Enfin si. Compte tenu que Liberté Hebdo vaut 1 euro 40 et sachant qu’il y a cinquante deux semaines par an, si tes comptes sont bons,
ça fait en gros 715 numéros, c’est à dire par loin de quatorze ans.
En admettant qu’on soit encore dans l’Euro et que le prix n’augmente pas. 14 ans, en étant certain chaque semaine de lire un bon journal communiste, finalement, c’est donné. Surtout si on est communiste.
Tu en seras où dans 14 ans, c’est à dire vers 2026 ?

                                

Hypothèse heureuse, on attaque un troisième mandat du Front de Gauche, on a trouvé des énergies alternatives, la transition vers le socialisme est en bonne voie,  on a réindustrialisé, l’écart des salaires est de un à cinq, on travaille trois jours par semaine grâce aux gains de productivité. Du coup, les gens ont à nouveau le temps de lire la presse et comme le pouvoir d’achat est bon, Liberté Hebdo est redevenu Liberté tout court, c’est à dire un quotidien.



Hypothèse pessimiste, la droite est toujours au pouvoir et toujours avec Sarkozy. Il vient d’être réélu par un corps électoral réduit au suffrage censitaire.  Il faut 25 000 signatures de maires pour se présenter. Comme il n’y a plus que 10 000 communes en France suite à la rationalisation administrative, c’est compliqué pour être candidat .
Ne peuvent voter que les patrons et les gens gagnant plus de vingt fois le SMIC. Enfin du temps où le SMIC existait encore.
Même pas si vieux  que ça mais toujours aussi méchant (il aura 71 ans, Sarkozy, en 2026), il a nommé un gouvernement technique commun avec les Allemands. Résultat, Liberté Hebdo est imprimé dans une cave, clandestinement. On attend la Libération, mais c’est pas gagné.



1000 euros, c’est aussi, toujours, le montant du SMIC.
Tu as l’impression que ça n’a pas bougé depuis des années, le montant du SMIC. On te souffle à l’oreille qu’effectivement, ça n’a pas bougé depuis des années.
Et là, tu penses que ça fait une raison de plus de lire Liberté Hebdo. C’est tout de même le seul journal dans la région à expliquer ce qui arrive justement aux gens qui gagnent 1000 euros. Ou moins.
Parce que dans les journaux régionaux, en général, on préfère parler de ce qui va bien. Et comme rien ne va bien dans la région pour les plus pauvres en ce qui concerne l’emploi, le niveau de vie, l’accès aux soins, à l’éducation et à la culture, les journaux régionaux qui sont bien obligés de remplir leurs pages le font avec des faits divers.
Un infanticide, un hold-up, des cambriolages, des accidents de la route.
Comme ça, c’est tout bénef : on fait peur aux gens, ça les tient au calme. Plutôt que de leur raconter des histoires de harcèlement au travail, de fermetures de classes dans les écoles,  de lycées qui disparaissent ou vont disparaître comme Van der Meersch à Roubaix, de licenciements, de délocalisations. On ne sait jamais, à force de parler de choses qui les concernent vraiment, les lecteurs finiraient par se rendre compte que ça ne va pas. Et ils se mettraient à voter à gauche.
Et à lire Liberté Hebdo, du coup.
Tu te dis que tu es  content, voire fier, d’écrire depuis des années dans un journal qui ne mange pas de ce pain-là.


1000, tu cherches toujours un angle pour ton papier.  Tu te souviens soudain que le numéro 1000 de la Série Noire est devenu mythique pour les collectionneurs. Il s’agit de 1275 âmes de Jim Thompson.
Ce roman a été adapté au cinéma, il y a déjà quelques années, par Bertrand Tavernier, avec Philippe Noiret dans le rôle principal. L’histoire est simple : le chef de la police d’un petit bled, que tout le monde prend pour un idiot alors qu’il est loin d’en être un, décide se venger et commence à buter tous les notables de la villes en les manipulant et sans se faire prendre.
Tu aimes bien voir dans ce roman une allégorie de la lutte des classes. Le chef de la police, finalement, c’est le prolétariat qui s’aperçoit de sa situation, prend conscience de lui-même et s’émancipe en en finissant avec ceux qui l’ont exploité.
En même temps, on n’est pas obligé de lire 1275 âmes comme ça. C’est avant tout un excellent polar.  Tu signaleras, pour l’anecdote, que le titre américain de 1275 âmes est Pop : 1280.
Où sont passés les cinq habitants manquants, perdus lors de la traduction ? Jean-Bernard Pouy en a fait un autre polar, imaginant ce qui a bien pu leur arriver. Ca s’appelle 1280 âmes, on doit encore pouvoir trouver ça aux éditions Baleine, et c’est très amusant.


mille étés, bientôt.


1000, comme le jeu des 1000 francs. La plus vieille émission de France Inter. Tu te souviens de l’époque où c’était présenté par Lucien Jeunesse. Ca ne date pas d’hier. Quand on est passé à l’euro, le jeu des 1000 francs est devenu d’un seul coup le jeu des 1000 euros. Tant mieux pour les  candidats qui répondaient à des questions de culture générale dans les petites villes où s’arrêtait la caravane de Lucien Jeunesse. En revanche, tu penses que les gens auraient dû se méfier. Le super banco du jeu des 1000 francs avait soudain été multiplié par 6, 5597. Le problème, c’est qu’il n’y a pas que le super banco qui a été multiplié par 6, 5597. Tout a été multiplié par 6, 5597. Le pain, l’essence, les vacances. Tout, sauf les salaires. Ca valait combien, tiens, Liberté Hebdo, à l’époque du franc ?



En même temps, le chiffre 1000, c’est un peu menteur. Bien sûr, on est certain que ce numéro de Liberté est bien le millième. On peut trouver dans les archives les 999 qui ont précédé. Mais bon, récemment, tu lis en une de Libération, (le quotidien qui se rappelle qu’il est vaguement de gauche au moment des élections), qu’en ce moment, avec la crise, il y a 1000 chômeurs de plus par jour. Ca t’étonnerait. Les chiffres ronds, ce n’est pas très carré comme raisonnement.  Qu’est qui te prouve que ce n’est pas 827 le lundi et 1173 le mardi ? Quelle importance, direz-vous ? Bah quand même, l’air de rien, le lundi aura été moins dur que le mardi.



Et tu penses, pour finir, aux choses que l’on peut faire mille fois dans sa vie. Pas tant que ça, finalement. Il n’y aura pas 1000 étés, 1000 Noëls, 1000 anniversaires, 1000 fois l’occasion de voter communiste. Mais, en échange, on pourra essayer de voir 1000 films, de lire 1000 livres, de faire 1000 fois l’amour (ou beaucoup plus), de trouver 1000 fois l’occasion de dire aux gens qu’on aime qu’on les aime vraiment, de faire 1000 parties d’échecs.De ne pas attendre 1000 ans la prochaine Révolution pour enfin vivre dans une société réellement communiste où il n’y aura plus besoin de penser le monde avec des chiffres mais seulement dans la qualité de son rapport à l’autre.
Où l’on aura bien plus de 1000 jours de temps libéré dans une existence.
En attendant, le numéro 1001 de Liberté Hebdo, c’est la semaine prochaine. Pour continuer le combat.

JL


Jérôme Leroy est écrivain et chroniqueur à « Liberté Hebdo » et « Liberté 62 »



mercredi 1 février 2012