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| Things to come, un film de 1936, chef d'oeuvre de la sf brit |
Alors, pour Jean-Luc Marret dans Guerre totale, ainsi que l’aurait dit le Céline du Voyage au bout de la nuit,
ça a commencé comme ça, par une intuition terrifiante, un
pressentiment monstrueux : la guerre, l’amour de la guerre est la
réalité de l’homme, son désir délirant, sa pulsion métaphysique vers
l’autodestruction. Si par hasard l’homme ne fait pas la guerre, c’est
qu’il ne peut pas. Parce qu’il se retrouve, comme un drogué en manque
de violence historique, sans pouvoir provisoirement, toujours très
provisoirement d’ailleurs, satisfaire sa passion mortifère. « La
violence peut se définir comme un état intermédiaire entre l’inanition –
crever de faim, être faible ou écrasé, bref être enclin à la
gentillesse, à manger dans la main – et être repu, oisif, baigner dans
le confort ; autrement dit ne plus rien avoir à foutre. »
Jean-Luc Marret a écrit sur cette guerre universelle de tous contre
tous une fable-fleuve, comme il y a des romans-fleuves. Guerre totale
imagine une sorte de « présent visionnaire », aurait dit J. G. Ballard, dans lequel la planète est en proie à un conflit généralisé où tous les coups sont permis et « toutes les grandes tueries, les “sanguignoleries” baroques » font le quotidien d’une humanité dévastée par ses propres délires.
Nous sommes ainsi dans un espace-temps qui n’est ni tout à fait le
nôtre ni tout à fait un autre. Nous sommes au coeur de l’Albanistan, un
pays hargneux atteint de fièvre obsidionale, un axe du mal à lui tout
seul, dirigé par des satrapes ubuesques qui procèdent à des purges
monumentales dans leurs rangs et font de la famine un mode de
gouvernement. L’Albanistan et son parti unique, l’Union patriotique,
attendent les bombardements massifs, ils les auront, et pis encore.
Jean-Luc Marret n’a pas appelé son roman Guerre totale pour rien :
on kamikaze, on piège, on bactériologise et pendant ce temps-là,
sur les écrans plats du spectacle permanent, on sponsorise la
boucherie et la publicité continue en
vantant des marques de bière, de napalm ou de 4x4.
Tout l’enjeu d’un tel texte-limite, incontrôlable, somptueux dans
son énergie morbide, est de tenir la note, de faire jusqu’au bout de ce
que Hegel appelait le travail du négatif. Et c’est là que Marret, pour
son premier roman, a une véritable intuition d’écrivain. Il faut que la
langue, la langue qu’il écrit entre en guerre contre elle-même. Le
pari est relevé de manière étonnante. Marret joue avec la typographie,
la ponctuation, les onomatopées, les néologismes en dosant parfaitement
ses effets.
On songe forcément à Céline et notamment à son roman un peu moins connu, Normance,
dans lequel il réussit l’exploit sur plus de cinq cents pages de
décrire le bombardement des usines Renault vu depuis la butte Montmartre
soufflée par les bombes. Il y a aussi d’ailleurs chez Jean-Luc Marret
cette ironie constante, cet humour affolé, cette panique rigolarde
devant l’horreur qui sont autant d’hommages au maître de Meudon.
Mais le texte entre en guerre également avec lui-même grâce à des
censures plus baroques les unes que les autres qui interrompent soudain
le fil du discours et laissent, par le seul énoncé de leur nom,
deviner à quel désordre est soumis ce monde, miroir du nôtre, imaginé
dans Guerre totale : « Censuré par l’Union antipatriotique
mondiale section Britney Spears, censuré par les fragmentistes
mongolo-ruthènes, censuré par l’union mondiale des biologistes pour un
eugénisme général et humaniste. »
Guerre totale, par sa manière de décaler la réalité pour
mieux en saisir ses contours paradoxaux ainsi que par le flux
irrésistible de son style, pourra parfois rappeler un livre de Pierre
Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, qui lui aussi, il y
a quelques décennies, avait revisité notre histoire inhumaine sous
l’angle de la guerre comme alpha et oméga de nos destinées intimes
inextricablement mêlées à la violence collective.
Ce qui est certain, c’est que Guerre totale, comme une géopolitique sous hallucinogène, complétera utilement le très classique Goncourt d’Alexis Jenni, l’Art français de la guerre.
Guerre totale, de Jean-Luc Marret, L’Éditeur, 448 pages, 23 €.
Paru dans Valeurs Actuelles


ça ne m'étonne pas du tout que ce livre vous ait plu, Leroy. Je pensais d'ailleurs parfois à la Minute prescrite en le lisant.
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