article paru dans Valeurs actuelles du 1er septembre 2011
Une des belles spécialités
françaises, en poésie, est le météore. Il y en eut une pluie somptueuse et
protéiforme après la révolution baudelairienne. Ils s’appelaient Rimbaud,
évidemment, mais aussi Verlaine, Lautréamont, Mallarmé ou Laforgue. On les a regroupés
sous l’appellation commode de « symboliste » qui ne veut pas dire
grand chose. Il faut surtout les voir comme des préparateurs d’artillerie ou
des grenadiers voltigeurs qui dégagent le chemin où se tient encore en
embuscade une poésie réduite à une fonction ornementale, narrative ou pire, philosophique.
Une poésie qui aurait besoin d’autre chose que d’elle-même pour justifier sa
présence dans le monde.
Et ce sera grâce à eux, à ces
chevau-légers du vers libre ou démembré, de la prosodie désarticulée et
paradoxalement revivifiée par leur
morbidité fin de siècle que l’on pourra briser le « blocus sentimental » chanté par Laforgue et parvenir enfin au
soleil radieux d’Apollinaire puis au Grand Jeu du Surréalisme qui va
définitivement libérer l’imaginaire.
Jean-Luc Steinmetz, lui-même poète,
s’est beaucoup intéressé à ces passeurs dont Verlaine avait déjà compris dans
une étude célèbre, Les poètes maudits,
qu’ils jouaient un rôle aussi capital que souterrain dans ce somptueux travail
de sape des « mots de la tribu »
comme l’aurait dit Mallarmé. Verlaine, outre Mallarmé, estimait qu’il fallait
également compter dans cette
Sainte Trinité du verbe poétique rédimé, Rimbaud et Tristan Corbière.
Steinmetz, enquêteur sensible et
cartographe intuitif des œuvres et des existences de ces profils perdus, avait
déjà rendu sa dimension réelle à Mallarmé, Hamlet de la rue de Rome, professeur
d’Anglais mal noté dont l’hermétisme était une manière de faire vivre l’absolu
au jour le jour et d’oublier combien la vie était quotidienne si l’on ne
mordait pas au citron d’or de l’idéal amer. Rimbaud aussi a eu le droit a toute
l’attention de Steinmetz. Ce fut
une biographie où la minutie qui lui faisait suivre le collégien de Charleville
jusqu’à sa fin gangrenée dans un hôpital marseillais ne l’a pas empêché de
garder comme ligne directrice l’idée que pour comprendre un tel bloc d’abîme,
il faut toujours comme le préconisait René Char, préférer la trace à la preuve.
Il restait donc, de la trilogie
verlainienne, le moins aimé, le moins connu : Tristan Corbière. Steinmetz
a sous-titré sa biographie de Tristan « Une
vie à peu près ». Autant,
finalement, pour souligner la relative rareté des sources et des témoignages
que pour cette volonté qui est celle d’ailleurs des poètes de la génération
Corbière de ne jamais coïncider avec eux-mêmes, de ne pas être assigné à un
rôle, une image, une condition. Et pourtant, à tous les sens du terme, Corbière
est le plus abimé de tous nos poètes. Abimé par un rhumatisme articulaire qui
le désarticule et le crispe comme un extravagant alors qu’il n’a pas quinze
ans, en 1860 ; abimé par l’image ambiguë du père, Edouard Corbière, le
Dumas du roman maritime, personnalité écrasante mais aimée ; abimé par un amour
impossible et des histrionnades dans les cabarets de Morlaix ou de Paris,
histoire d’oublier un corps tordu comme celui de son presque contemporain
Lautrec, un corps que l’on travestit dans des orgies tristes ou que l’on oublie
par des sorties en mer au large de Roscoff, le « vieux nid de corsaires. »
C’est pourtant ce corps qui aidera
malgré lui à incarner une poésie nouvelle, hérissée d’une ponctuation
hyperbolique, comme celle d’un chant adolescent qui raille et se protège dans
un même mouvement, le chant d’un « voleur
d’étincelles » qui se sait déjà « poète contumace » quand paraitront, deux ans avant sa mort,
son unique recueil, Les Amours jaunes,
paru en 1873 : le « livre-homme » d’un Tristan « perclus
d’amertume et saturé d’humour » qui annonce que pour la poésie, enfin, le
temps de tous les grands larges est venu :
« Voyez à l’horizon se soulever la houle/On
dirait le ventre amoureux/D'une fille de joie en rut, à moitié soûle... »
Jérôme Leroy
Tristan
Corbière
De Jean-Luc Steinmetz ( Fayard, 530
pages, 30 euros)