vendredi 30 septembre 2011

Aurélia et Jean-Christophe

Quand Aurélia de Bu sur le Web parle de notre ami Jean-Christophe Comor, c'est beau comme De Gaulle s'exclamant: "Vive le Québec libre!"

Addendum: Grâce à l'excellent Shane Fenton, l'hymne Doo Wop officiel d'Aurélia est enfin disponible dans notre zone chaviste libérée. Pour toi, Aurélia, The Pelicans:

mardi 27 septembre 2011

Le temps, obligé de faire-demi tour dans la lumière dorée


Le chat, le soleil, le temps.


Un beau titre de Renaud Camus : L’esprit des terrasses.


Eté indien : la rêverie que provoque toujours en moi cette expression. Un corps souple  et cuivré de fille à l’odeur de sous-bois.  La sensualité adolescente du pied nu dans le mocassin en daim. Le temps, obligé de faire demi tour dans la lumière dorée.


Le secret du goût va avec le goût du secret. La poésie de Toulet est une assez bonne illustration de ce principe. Exposition apparente, clandestinité réelle : il faut sauver nos plaisirs dans une époque qui les déteste.
Prenez un trader, ou un larbin pauvre qui défend les riches parce qu’il croit pouvoir ramasser les miettes. Comment voulez-vous qu’il ne devienne pas fou furieux en lisant ça : Un Jurançon 93/Aux couleurs du maïs,/Et ma mie, et l’air du pays:/Que mon cœur était aise.


Et ma mie, et l’air du pays : que mon cœur était aise.
Vraiment ? Vraiment.


Ses grands yeux qui lui mangent le visage : entre l’étonnement d’être là et une aptitude à la méditation, qui vient de très loin.



D’un parc l’autre : lire le Journal de Jules Renard aux Tuileries. Poussière des allées sur les weston, poussière de soleil dans les branches. Puis le lendemain, à Ivry, dans le jardin Maurice Thorez, lire sur un banc Les marchands de peur: la bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire. (Libertalia, 2011) de Mathieu Rigouste  après avoir entendu un débat entre Serge Quadruppani et ce dernier.




La révolution bondira de jardins en jardins, de livres en livres et à la fin nous nous retrouverons tous sur les terrasses de Babylone, dans les fleurs et le claquement des drapeaux rouge et noir, à boire joyeusement  en regardant au loin les ruines désertiques du monde spectaculaire-marchand.

lundi 26 septembre 2011

Le livre dont je suis le héros

En octobre 2009, j'ai passé mon deuxième séjour à la Villa Yourcenar (il en a été question plusieurs fois dans ce blog.) au sommet du Mont-Noir. J'y ai fait la connaissance d'Hervé Mestron, un écrivain charmant, musicien et qui a donné quelques excellents romans noirs et de très jolis livres pour la jeunesse (Le violoncelle poilu chez Syros, par exemple). Nous avons assez vite sympathisé, à vrai dire, dans un goût certain pour la bière, les estaminets et les chemins qui ne mènent nulle part de la Flandre profonde. Je ne sais pas si on a beaucoup travaillé mais on aura beaucoup ri en tout cas. 
 
Hervé a transformé tout cela en un court roman, Villa Marguerite, franchement drôle,  où deux personnages qui nous ressemblent tout de même beaucoup se révèlent avoir un comportement, comment dire, légèrement hunter s. thompsonien. Tout cela ne va pas améliorer ma réputation ni la sienne. J'ai l'impression que nous en moquons totalement, l'important pour nous étant de dériver le plus loin possible, mais avec élégance. Ou avec style. Et ça, Hervé n'en manque pas.

Villa Marguerite (Editions Symétrie) de Hervé Mestron

Et maintenant, forcément, du doo wop...

Oui, du doo wop, pour célébrer dans la nuit, cette victoire avec l'élégantissime Carla Thomas.

Des fois, c'est bon...

...d'avoir contribué, même pour un 71 890 ème à démoraliser la clique larbinesque de la sarkozie finissante... C'est beau de voir un petit maire de droite, qui a son bureau de poste qui n'ouvre plus qu'un jour par semaine et son école primaire réduite à une classe unique ,se mettre à voter pour un sénateur communiste. Oui, c'est beau, presque autant qu'une interview d'une princesse de Yougoslavie qui balance sur son mari, un imbécile qui appelle un suspect en pleine garde à vue ou la trouille d'un boursicoteur raciste.
Une grande électrice de gauche marque sa surprise devant l'ampleur de la victoire des forces de progrès à la haute assemblée.

Les nouveaux sénateurs, déjà au travail, réfléchissent au moyen de ralentir les contre-réformes néfastes des droitards actuellement au gouvernement en attendant que le peuple chasse  cette camarilla compradore libérale comme des valets indélicats en mai 2012.

samedi 24 septembre 2011

Du côté d'Ivry, noms de ville rouge: le nom

Qu'il est bon par une belle journée d'automne, alors que la sarkozye secouée de scandales ouateurgatiens menace d'effondrement, que les larbins racistes pauvres et moyen pauvres continuent à défendre leurs maitres libéraux eux-même saisis par la panique,  qu'il est bon, donc, de se promener à Ivry, de quitter son hôtel en bord de Seine et de marcher quelques kilomètres sur l'élégante rue Lénine pour se rendre jusqu'à l'espace Robespierre. A chaque pas, chaque nom est un enchantement: comment ne pas saluer, soudain Paul Vaillant-Couturier à ce croisement, et puis Saint-Just à celui-là. 
Mais voilà, nous arrivons déjà sur la place du bon Marcel Cachin, qui nous sourit derrière ses jolies moustaches.
Sommes-nous déjà à destination? Mais non, c'est la rue Danielle Casanova, résistante communiste morte à Auschwitz. Elle a aussi une rue à Paris, dans le  quartier chic de l'opéra mais assez malencontreusement le mot communiste a dû être oublié sur la plaque.  Pas ici, en tout cas. Si nous passions un instant à travers le parc  Maurice Thorez où jouent des enfants de toutes les couleurs dans la poussière lumineuse qui tombe des ramures?
Enfin, c'est la Mairie et son esplanade Georges Marrane. Je laisse à main gauche la rue Marat et je suis  arrivé.
Le ciel est toujours aussi bleu et mon coeur aussi rouge.

vendredi 23 septembre 2011

Grand électeur en première ligne.

Demain, c'est avec un grand plaisir que nous participerons à la première édition du Festival En première Ligne, à Ivry,  en compagnie notamment du camarade Serge Quadruppani.

Hélas, nous ne pourrons être présents que le samedi car le dimanche, il nous faut repartir sur Lille où nous allons accomplir notre devoir de Grand Electeur aux sénatoriales et, avec un peu de chance, contribuer à la première branlée électorale démoralisante pour la Sarkozye. Si on m'avait dit qu'un jour, je verrais la droite faire dans son benne à l'idée de perdre le Sénat...
Grand électeur demande une tenue soignée, ce qui explique pourquoi cet honneur est réservé à des gens de goût.


Si tout se passe bien, voilà qui sera le remplaçant du réactionnaire bourgeois Gérard Larcher à la présidence du Sénat, future première base rouge vers la libération nationale

mercredi 21 septembre 2011

Vingt ans après, au moins...


retrouvez ce poème dans Sauf dans les chansons (table ronde, printemps 2015)

sept 2011 
©Jérôme Leroy

lundi 19 septembre 2011

La retombée

"Vers l'écriture

Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l'écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l'effet majeur: la retombée." 

Roland Barthes par Roland Barthes

Ceci n'est pas un palmier

Comme une tombe au-dessus du Tage


vendredi 16 septembre 2011

"Il y a des gens tout nus sur l'étiquette"

Les deux dernières dégustations d'Aurélia Filion dans Bu sur le web, bloguerollé  sur la colonne de gauche de ce blogue, valent particulièrement le détour. Dans une époque qui pue la mort, la guerre de tous contre tous et l'ethnolibéralisme ( Guéant, en pleine forme sur les Comoriens de Marseille), il existe encore de grandes filles blondes pour nous rappeler le bonheur d'un vin de soif de chez Lapierre ou faire une comparaison avec le travail d'Alice et Olivier Demoor quand elles boivent du bourgogne aligoté avec des gens tout nus sur l'étiquette. Rien n'est donc perdu, et décidément, selon l'expression de mon petit frère Sébastien Lapaque, pas de doute, Aurélia Filion, "elle est de chez nous".

mercredi 14 septembre 2011

Au-delà du fleuve et sous les arbres

"Alors, bon dieu, qu'est-ce qui peut te tourmenter, mon garçon? J'espère que tu n'es pas de ces cons qui se font des cheveux à la pensée de ce qui leur arrive, alors que personne n'y peut rien. Espérons bien que non."
Ernest Hemingway

mardi 13 septembre 2011

Souvenons-nous, nous vivrons deux fois

"Souvenons-nous, nous vivrons deux fois". Cette phrase serait de Sterne, s'il l'on en croit Félicien Rops qui l'a griffonnée au bas d'une de ses esquisses représentant une femme élancée,  blonde, de dos, dans une robe  de soirée très échancrée.

J'ai forcément tendance à prendre pour argent comptant un peintre qui fait bander et a écrit Mémoires pour nuire à l'histoire de mon temps. D'autant plus que cet esthète décadent, noctambule, fêtard fut aussi particulièrement sensible aux luttes sociales de son temps et donna, par exemple, ce dessin bouleversant.



"Souvenons-nous, nous vivrons deux fois", donc

lundi 12 septembre 2011

Fétichisme






Nao sou nada.
Nunca serei nada.
Nao posso querer ser nada
A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

Tabacaria

dimanche 11 septembre 2011

Le 11 septembre avec Sei Shonagon



Les derniers mots d'Allende Sous-titré fr
Le 11 septembre 1973, le gouvernement démocratiquement élu du président Salvador Allende était renversé par un putsch militaire mené par Augusto Pinochet et orchestré par la CIA. On estime le nombre de victimes, essentiellement civiles, faites par la dictature à plus de 40 000 . Accessoirement, le Chili de Pinochet servit de laboratoire aux théories ultralibérales de Milton Friedman et prépara les révolutions néoconservatrices de Thatcher et Reagan. Si la dictature chilienne cessa en 1990, l'autre n'en finit pas de mourir dans les convulsions que l'on connaît un peu partout ces jours-ci en Europe et aux USA, notamment.
Il y a des nuits de la raison  où finalement on se sent plus proche d'une jeune fille japonaise du onzième siècle que de ses contemporains. Sei Shonagon,  demoiselle de compagnie de l'impératrice est auteur d'un livre, Notes de chevet, que l'on croirait écrit hier. Elle y dresse d'intéressantes listes.
Choses qui ont un aspect sale:
Une foule de rats, dont le poil n'est pas encore poussé, qui sortent du nid, tout grouillants.Quand il fait sombre dans un endroit qui ne semble pas particulièrement propre.  

Mais  elle sait aussi, à chaque instant, discerner la beauté du monde:

Choses qui font battre le coeur:

Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d'encens.
S'apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du coeur.
Une nuit où l'on attend quelqu'un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l'averse que le vent jette contre la maison."
"

samedi 10 septembre 2011

Juste le mauvais rêve d'une société endormie


J’imagine, sans la moindre peine, à quel point les historiens de l’avenir seront terrifiés par les sommets de barbarie que l’humanité aura connus pendant deux siècles environ, disons entre 1840 et 2040, c’est à dire l’âge des ténèbres où auront régné sans partage ou presque le capitalisme et ses avatars coloniaux puis financiarisés. Crises à répétition, guerres incessantes dont deux mondiales, génocides, destruction planétaire du vivant sous toutes ses formes. Ils frissonneront en constatant que nous sommes passés bien près de l’anéantissement total puis ils se rassureront en se disant que deux siècles d’absurdité marchande mortifère, finalement, ce n’est pas grand chose aux yeux de l’Histoire. « Mais tout de même, ajouteront-ils en pensant à nous, les pauvres gens, ce qu’ils ont dû souffrir.»  
Et ils iront se changer les idées sur les plages, en regardant des filles sortir de l’eau, le sourire aux lèvres, et ramener en arrière leurs cheveux mouillés.
                                

vendredi 9 septembre 2011

Reliures et Chimay bleue


Bref aller retour à Bruxelles pour aller chercher deux livres laissés chez un relieur. Je commence à avoir des manies de vieux. Les textes que j’ai fait relier me sauveront peut-être de la sénescence. Il y a d’abord une petite édition dépenaillée d’Une saison en Enfer de 1919, au Mercure. Valeur sentimentale, comme on dit. Elle avait appartenu à mon grand-père, instituteur dans le Pays de Caux. L’imaginer, lisant Rimbaud, dans une salle de classe après les cours, au cœur d’une valleuse perdue du côté d’Yport. On est en 1937, disons. Il a vingt cinq ans. Le temps est le même qu’aujourd’hui, s’obstinant à ressembler à ces images qui représentaient l’automne et qui étaient accrochées au tableau pour la leçon de choses.


« Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. »


Le second, c’est l’édition originale du Traité du style d’Aragon. On a beau dire, le surréalisme, le courage surréaliste, c’était tout de même quelque chose. Qui oserait écrire aujourd’hui, après les bombardements en Lybie et la mort du soixante-quinzième soldat en Afghanistan, « Je conchie l’armée française dans sa totalité. » Aragon l’a fait en 1928, c’est à dire au sortir du carnage industrialisé de la Grande Guerre. On précisera, car les grands défenseurs de l’armée française sont souvent de grands réformés P4 ou des pieds plats du bellicisme de salon,  qu’Aragon ne fut pas déserteur mais médecin militaire, décoré de la Croix de Guerre en 1916 sur le front des Ardennes.


Au Vieux Saint Martin, déjeuner avec JBB : un filet américain, quelques Chimay bleue. La pluie peut bien tomber sur le Grand Sablon, c’est comme s’il faisait beau.


Passage ensuite dans un lieu dont nous ne révèlerons pas l’adresse parce que cela pourrait faire monter les prix. Pour 13 euros, une vingtaine de livres dont le tome 3, consacré aux films, du dictionnaire de Lourcelles que je ne connaissais pas. En attendant mon train dans un bar portugais, près de la gare du Midi, lu au hasard deux notices sur deux films que j’aime beaucoup, et même un peu plus que ça, A bout de souffle et La horde sauvage. Lourcelles est avec eux d’une sévérité effrayante.

Un SMS m’apprend, dans le Thalys, que Le Bloc est sur la sélection du prix de Flore.

 Une relieuse bruxelloise va chercher mes livres dans l'arrière-boutique

jeudi 8 septembre 2011

Roland Topor, Marc Aurèle et le citronnier des Cyclades


Dans le Disneyland préfasciste actuel, quelques principes simples, si vous voulez survivre : soumission, inculture, hystérie froide, racisme larvaire, vulgarité. Vous pouvez aussi estimer que survivre dans un tel monde n’en vaut pas la peine. On ne pourra pas vous en vouloir. Comment disait Marc-Aurèle, déjà ? « Il y a trop de fumée, je m’en vais. »

A l’époque où Guéant théorise l'ethnolibéralisme, on conseillera la lecture du Locataire chimérique, un roman de Roland Topor datant de 1964 et réédité par Libretto. Ce roman a inspiré Le Locataire de Polanski. Polanski a été victime d’une intéressante chasse à l’homme, il y a quelques temps, de la part de moralistes de tous les horizons idéologiques qui préfèrent comme projet politique, en bons larbins qu’ils sont, la police de la braguette à la régulation économique. En attendant, j’ai rarement lu quelque chose d’aussi convaincant, précis, ironique, terrifiant, drôle, monstrueux, inquiétant sur la fabrique du bouc émissaire. Topor, Polanski : névrose juive polonaise donc névrose de la lucidité historique et métaphysique.

Il y a une terrasse devant une petite maison blanche, avec un chat et un citronnier, quelque part dans les Cyclades, qui continue à donner l’image du seul bonheur qui vaille. Et je n’y suis plus. Ces lieux où vous avez été heureux et qui existent sans vous, après vous, malgré vous presque, sont une bonne image de la mort. Le mort est un voyageur qui se souvient d’un monde qui l’oublie.

Topor signifie « hache » en russe. C’est fou ce que ça peut-être soyeux, une décapitation.
 édités par Wombat, remarquable jeune maison dirigée par Frédéric Brument, et qui a besoin d'acheteurs éclairés, comme nos aimables abonnés, pour vivre

Et si on écoutait du doo wop ? Le doo wop console de tout. Yvonne Carroll, tiens.

mardi 6 septembre 2011

Tristan Corbière, voleur d'étincelles

article paru dans Valeurs actuelles du 1er septembre 2011



Une des belles spécialités françaises, en poésie, est le météore. Il y en eut une pluie somptueuse et protéiforme après la révolution baudelairienne. Ils s’appelaient Rimbaud, évidemment, mais aussi Verlaine, Lautréamont, Mallarmé ou Laforgue. On les a regroupés sous l’appellation commode de « symboliste » qui ne veut pas dire grand chose. Il faut surtout les voir comme des préparateurs d’artillerie ou des grenadiers voltigeurs qui dégagent le chemin où se tient encore en embuscade une poésie réduite à une fonction ornementale, narrative ou pire, philosophique. Une poésie qui aurait besoin d’autre chose que d’elle-même pour justifier sa présence dans le monde. 
Et ce sera grâce à eux, à ces chevau-légers du vers libre ou démembré, de la prosodie désarticulée et paradoxalement  revivifiée par leur morbidité fin de siècle que l’on pourra briser le « blocus sentimental » chanté par Laforgue et parvenir enfin au soleil radieux d’Apollinaire puis au Grand Jeu du Surréalisme qui va définitivement libérer l’imaginaire.
Jean-Luc Steinmetz, lui-même poète, s’est beaucoup intéressé à ces passeurs dont Verlaine avait déjà compris dans une étude célèbre, Les poètes maudits, qu’ils jouaient un rôle aussi capital que souterrain dans ce somptueux travail de sape des « mots de la tribu » comme l’aurait dit Mallarmé. Verlaine, outre Mallarmé, estimait qu’il fallait également compter dans cette  Sainte Trinité du verbe poétique rédimé, Rimbaud et Tristan Corbière.
Steinmetz, enquêteur sensible et cartographe intuitif des œuvres et des existences de ces profils perdus, avait déjà rendu sa dimension réelle à Mallarmé, Hamlet de la rue de Rome, professeur d’Anglais mal noté dont l’hermétisme était une manière de faire vivre l’absolu au jour le jour et d’oublier combien la vie était quotidienne si l’on ne mordait pas au citron d’or de l’idéal amer. Rimbaud aussi a eu le droit a toute l’attention de Steinmetz.  Ce fut une biographie où la minutie qui lui faisait suivre le collégien de Charleville jusqu’à sa fin gangrenée dans un hôpital marseillais ne l’a pas empêché de garder comme ligne directrice l’idée que pour comprendre un tel bloc d’abîme, il faut toujours comme le préconisait René Char, préférer la trace à la preuve.
Il restait donc, de la trilogie verlainienne, le moins aimé, le moins connu : Tristan Corbière. Steinmetz a sous-titré sa biographie de Tristan « Une vie à peu près ».  Autant, finalement, pour souligner la relative rareté des sources et des témoignages que pour cette volonté qui est celle d’ailleurs des poètes de la génération Corbière de ne jamais coïncider avec eux-mêmes, de ne pas être assigné à un rôle, une image, une condition. Et pourtant, à tous les sens du terme, Corbière est le plus abimé de tous nos poètes. Abimé par un rhumatisme articulaire qui le désarticule et le crispe comme un extravagant alors qu’il n’a pas quinze ans, en 1860 ; abimé par l’image ambiguë du père, Edouard Corbière, le Dumas du roman maritime, personnalité écrasante mais aimée ; abimé par un amour impossible et des histrionnades dans les cabarets de Morlaix ou de Paris, histoire d’oublier un corps tordu comme celui de son presque contemporain Lautrec, un corps que l’on travestit dans des orgies tristes ou que l’on oublie par des sorties en mer au large de Roscoff, le « vieux nid de corsaires. »
C’est pourtant ce corps qui aidera malgré lui à incarner une poésie nouvelle, hérissée d’une ponctuation hyperbolique, comme celle d’un chant adolescent qui raille et se protège dans un même mouvement, le chant d’un « voleur d’étincelles » qui se sait déjà « poète contumace » quand paraitront, deux ans avant sa mort, son unique recueil, Les Amours jaunes, paru en 1873 : le « livre-homme » d’un Tristan « perclus d’amertume et saturé d’humour » qui annonce que pour la poésie, enfin, le temps de tous les grands larges est venu :
« Voyez  à l’horizon se soulever la houle/On dirait le ventre amoureux/D'une fille de joie en rut, à moitié soûle... »

Jérôme Leroy


Tristan Corbière
De Jean-Luc Steinmetz ( Fayard, 530 pages, 30 euros)

vendredi 2 septembre 2011

Ce n'est jamais une très bonne idée de quitter Lisbonne


Ce matin, je devrais penser à la révolution et je pense à Dominique Sanda.

Ce matin, je devrais lire les romans de rentrée, relire des épreuves. Mais cette chaise longue, mais les nouvelles de Morand...

Ce matin, c'est la pré-rentrée. C'est la quatrième que je n'accomplis pas. Je suis ainsi fait que j'ai l'impression d'échapper à un grand malheur et que je regrette peut-être un peu ce grand malheur.  

La journée du 29 août 2011 a duré pour moi vingt cinq heures puisque je l’ai commencée en France et terminée au Portugal. Cela tombe bien, ce jour là, j’avais 47 ans.  J’ai mis plus longtemps à vieillir. Penser à faire mieux l’année prochaine. 

Ce matin, j'apprends que la RATP n'est pas en grève pour les Roms. Elle accepte même de les transporter gratuitement et de leur accorder une protection policière contre tous ces voyous, poux, hiboux, choux, genoux, cailloux qui trainent dans le métro.

Beaucoup d’Angolais, de Mozambicains, de Guinéens, de Cap-Verdiens derrière le Rossio et la place des Figuiers. Extrême droite inexistante au demeurant. On peut être un pays martyrisé par le FMI, avoir une population paupérisée, des classes moyennes naufragées, un prolétariat désespéré et pourtant ne pas se tromper de cible.  On peut ne pas être un peuple qui se laisse chauffer (à blanc, évidemment) par un Claude Guéant, dernière racoleuse en date de l’identité nationale. 

Vous avez peur de l'extrême-droite au pouvoir? Vous avez tort: elle y est déjà.



        
Toit terrasse avec piscine. Soleil. Ciel à portée de main. Vue imprenable sur l'Avenida da    Liberdade, le parc Edouard VII, le château Saint-Georges, l'ascenseur de la rue Santa-Justa, le Tage et le Condes, l'ancien cinéma des années 50.  Tout  à l'heure, nous irons déjeuner dans un restaurant de quartier excentré, dont la banalité même est reconnaissable entre toute puisqu'elle est portugaise. Les mêmes vieilles dames y prennent chaque midi leurs médicaments depuis vingt ans. Prato dο dia: bacalhau a braz.

        On a connu des femmes qui ressemblent à Clarisse, le premier portrait de Tendres stocks. Vitalité heureuse et névrose de la collection. Morand, un surréaliste sans le savoir. Breton, fou de Clarisse, d’ailleurs. On  le comprend. Disparition de l’intrigue au profit du montage. La métaphore  non pas comme simple relecture du réel mais comme invention d'un autre  réel et qui nous montre que l’on n’a jamais rien vu.


La gauche sans le peuple. Les droitards, qui se répètent tous plus ou moins,  comme des gâteux hargneux, ressortent régulièrement cette idée, de gauche d’ailleurs (Halimi, Conan). Quand bien même elle aurait une part de pertinence, ne jamais oublier que si la gauche, ou une certaine gauche, a pu oublier le peuple, la droite elle, n’a jamais oublié les patrons.  On peut  écrire un livre qui s’appelle La gauche sans le peuple mais pas La droite sans les patrons. Exploit ultime de la droite : avoir fait intérioriser au pauvre et au moyen pauvre (genre droitard avec bts tenant des blogues racistes) qu’il fallait être réaliste


1925, selon Morand, qui photographie l’année en direct  dans L'Europe galante: des Albertine qui roulent dans des voitures rapides et des lits de rencontre, ont des sourcils cubistes, des cernes de noctambules et déjà, jouissent au téléphone.


Bel été concentré. C’est le titre d’un tableau de Martial Raysse, revu dans les nouveaux locaux de la collection Berardo à Belem. Bel été concentré… En fait, il faudrait que la vie ressemble à un bel été concentré.


Ce n’est jamais une très bonne idée de quitter Lisbonne.