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En cas de malheur
Pendant vingt semaines, s’il le souhaite, le lecteur du Monde pourra en supplément avec le
numéro daté du vendredi s’offrir pour quelques euros de plus un volume
regroupant à chaque fois trois romans de Simenon, classés de manière thématique
par Pierre Assouline. Cela nous promènera dans la géographie de l’auteur (Côte d’Azur, New York, Vendée, Paris, Liège) mais permettra aussi de cartographier les névroses intimes
et mortifères d’un univers romanesque qui a toutes les allures d’un continent
dont les richesses sont encore largement sous-exploitées (Suicides, Alcool, Solitudes). Loin d’être artificiel, la
pertinence d’un tel classement, au vu des soixante titres choisis, semble une
porte idéale pour lire ou relire un écrivain dont le statut demeure paradoxal.
Il y a encore dix ans, la chose aurait d’ailleurs été
inimaginable. Un grand quotidien du soir, restant encore pour beaucoup une
référence, n’aurait pas accompagné une telle initiative visant à célébrer un
écrivain sur lequel était plaquée l’étiquette infamante d’auteur populaire.
Question de standing.
C’était, et c’est encore en partie, tout le problème de
Simenon : on veut bien reconnaître le phénomène de foire, l’homme qui a
écrit des centaines de romans, connu des milliers de femmes, voyagé sur tous
les continents, créé avec Maigret le personnage de flic le plus célèbre au
monde mais pour le reste, ne plaisantons pas, vous n’allez pas tout de même
prétendre qu’il s’agit, littérairement, d’un des génies du vingtième siècle.
Eh bien si, justement.
Et l’on ne se contentera pas, comme Gide, de dire
qu’ « il est le plus grand
romancier du vingtième siècle. » Romancier, pas écrivain, n’est-ce
pas ? C’est le baiser qui tue, en fait, de la part de Gide, archétype du
« grantécrivain » comme
dirait Noguez, pour qui raconter une histoire est toujours un peu vulgaire et
le roman, par essence, un genre mineur. La meilleure preuve est que lorsque
Simenon se permettra de sortir des sentiers qu’on lui avait tracés en écrivant Pedigree, une autobiographie fondatrice,
aujourd’hui d’ailleurs publiée en Pléiade, Gide lui laissera entendre, un peu
pincé, qu’il trouve ça moins bon que les Maigret. Reste à jouer dans ta
catégorie, petit…
Cette ambiguïté persistante, on peut espérer après trois
volumes en Pléiade, justement, et cet adoubement par Le Monde qu’elle va disparaître définitivement. Mais comme rien
n’est moins sûr, nous aimerions ici apporter quelques éléments au dossier de la
défense et tenter de vous convaincre que Simenon, c’est beaucoup plus que
Simenon. On pourrait commencer par indiquer qu’il est proprement universel, c’est-à-dire
qu’il a réussi à toucher tous les pays et toutes les couches sociales. Nous
pourrions aussi insister sur son style, indéfinissable à force simplicité,
d’évidence, sur l’emploi canonique de l’alternance passé simple/imparfait, sur
sa capacité à rendre la vérité d’un milieu, d’un climat ou d’une époque, sur
son refus de ce tropisme très français pour la maxime ou l’aphorisme en plein
milieu d’un récit qui explique pourquoi il est l’auteur le plus traduit au
monde.
Mais ce qui, à notre avis, fait de Simenon un des plus
grands du XXème siècle, c’est qu’il a su peindre une figure radicalement
nouvelle dans la littérature : celle de l’homme seul, d’une solitude
radicalement nouvelle qui n’a plus rien de commun avec l’isolement romantique
mais beaucoup avec un monde qui se rétrécit, s’urbanise se déshumanise dans une
série de carnages industrialisés dont Grande Guerre marque le commencement.
Il y a, bien entendu, pour cette figure de l’homme seul, les
archétypes majeurs que sont le narrateur de la Recherche du temps perdu et le Bardamu du Voyage au bout de la nuit. Mais tant d’autres vont suivre : Le feu follet de Drieu, L’Etranger de Camus, le Roquentin du
Sartre de La Nausée.
N’en déplaise à un certain snobisme intellectuel, Simenon
fait jeu égal avec eux, parfois même les dépasse. Ce qu’on ne lui pardonne pas,
au fond, c’est d’avoir mis la métaphysique à la portée de la ménagère croate de
moins de cinquante ans et le sentiment de l’absurde ou l’existentialisme à
celle du chauffeur de taxi japonais qui attend entre deux courses.
Faites honnêtement l’expérience. Lisez par exemple, parce
que le sujet est rigoureusement identique, (celui d’une femme qui tente de tuer
son mari en l’empoisonnant), Thérèse
Desqueyroux de Mauriac et La vérité
sur Bébé Donge de Simenon. Et dans le secret de votre âme ou de votre goût,
comme vous voudrez, demandez-vous lequel des deux a le mieux vieilli. Et faites
la même chose en comparant La Nausée
avec Le Bourgmestre de Furnes ou La fuite de Monsieur Monde (qui est dans
le premier volume proposé par la collection) avec L’Etranger.
Cette absence à soi-même, cette peinture de ce que les philosophes
et les psychologues appellent joliment l’escapisme et qui consiste à fuir sa
vie quotidienne en disparaissant ou en se détruisant dans des conduites
déviantes comme la drogue ou l’alcool (l’admirable Betty est aussi au programme), c’est tout cela qui fait de
Simenon un contemporain capital.
Proust remarquait dans son Contre Sainte Beuve qu’il était désolant de perdre son temps à lire
les journaux quand on allait en avoir si peu dans une vie pour lire Pascal, et
il suggérait ironiquement au Figaro de l’époque de mettre des extraits de ses Pensées en première page.
Eh bien, d’une certaine manière, ce sera le cas pendant
vingt vendredis avec Le Monde. Et Simenon pour l’accompagner.
Jérôme Leroy
Une version de ce texte est parue sur Causeur.