lundi 26 décembre 2011

Echapper aux tueurs


Echapper aux tueurs de Matthieu de Boisséson (Gallimard), paru sur Causeur.fr 

Montherlant appelait des livres comme Echapper aux tueurs de Matthieu de Boisséson des « machins », c’est à dire des livres qui ne sont ni des romans, ni des essais, ni des carnets de notes, ni des aphorismes, ni de la poésie, ni des journaux intimes mais un peu de tout cela à la fois. Evidemment, cette aristocratique désinvolture face aux genres et autres taxinomies autoritaires est de moins en moins de saison. Les éditeurs savent que la littérature, qui a toujours été difficile à vendre, est devenue franchement invendable. Alors ils cherchent dans l’invendable ce qui se vend encore un peu. C’est ce qui explique l’impérialisme du roman. Et encore, on ne va pas se plaindre. Un roman, même mauvais, ça reste de la littérature, malgré tout. Surtout si on le compare aux confessions des vedettes, aux livres des hommes politiques, aux livres sur les hommes politiques, aux manuels de développement personnel, aux méthodes miracles sur les régimes ou la manière d’échapper au cancer en mangeant exclusivement des prunes et de la choucroute.
Echapper aux tueurs est donc une manière de survivance en soi. Le simple fait qu’un livre comme celui-ci puisse encore exister, comme un amer sur l’océan des publications calibrées, a quelque chose de rassurant même si l’on se doute bien que de tels textes ne seront plus là encore très longtemps pour laisser sa chance au goût dans une époque qui en fait si peu preuve. Echapper aux tueurs, malgré son titre de polar, serait plutôt un programme de survie en milieu hostile. Les tueurs dont il est question ici sont ainsi définis par l’auteur : « Les tueurs : l’ennemi mortel qui rôde dans un monde affadi ou pétrifié par la technique. A cet ennemi s’opposent la légèreté, la rêverie, la montagne, le dépaysement, les jeunes étrangères, l’amitié et tout ce qui permet, selon Kafka, ‘un bond hors du rang des meurtriers.’ » Le voyant tchèque n’est qu’une des nombreuses références de Boisséson, qui cite beaucoup. Parmi tant d’autres, relevons Spinoza et Keith Roberts, Nietszche et Annie Le Brun, Nabokov et Jaccottet, notre plus grande poète vivant, maître de la lumière et de l’effacement dont on prépare pour l’année prochaine l’édition en Pléiade et dont vient de sortir une anthologie réalisée par lui-même1 .
Citer peut être une manière de pontifier ou au contraire le signe d’une extrême modestie, la modestie de ceux qui savent qu’on ne pense pas tout seul et que d’autres ont ressenti, aimé, joui et lu avant nous, et l’ont souvent mieux dit. Et puis, comme remarquait déjà Guy Debord dans son Panégyrique, “Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes”. Autant dire qu’il s’agit bien pour Matthieu de Boisséson en 2011 de faire comme Montaigne pendant les Guerres de Religion. Dans les deux cas, on cite contre la barbarie car les temps ne paraissent à Boisséson guère plus favorables, ce en quoi on ne peut pas franchement lui donner tort.
Dans Echapper aux tueurs, s’il est question de Spinoza, il est aussi question de mannequins. L’un ne va pas sans les autres puisque la beauté est une manière comme une autre de nous éprouver comme éternels. Les mannequins sont quatre, pour être précis. Irina qui est russe, Ana qui est polonaise, Priscilla qui est brésilienne et Anastassia qui est biélorusse. Le narrateur se retrouve obligé de les loger chez lui. Essayez de vivre avec quatre mannequins chez vous sans y toucher, pour voir, alors qu’elles vous montrent leurs bobos à tout bout de champ : ça va du téton infecté par un piercing de contrebande à une forte tendance à l’alcoolisme, au tabagisme et au mysticisme. Dans ces cas là, il faut faire preuve de stoïcisme et se souvenir, via Roberto Calasso, de l’étymologie de nymphe , à la fois fois la source d’eau et jeune fille prête pour les noces : « Les deux définitions sont chacune le fourreau de l’autre. S’approcher d’une nymphe signifie être saisi, possédé par quelque chose, se plonger dans un élément souple et mobile qui peut se révéler, avec une probabilité égale, exaltant ou funeste. »
Quand il ne cite pas et ne panse pas des mannequins, Matthieu de Boisséson va beaucoup dans les musées. Van Gogh à Amsterdam pour réfléchir au lien entre les bateaux et l’amitié ou Pouchkine à Moscou pour une exposition sur les peintres d’Europe du Nord aux XVème et XVIème siècle, en compagnie d’une jolie fille qui fume trop et s’interroge sur un tableau représentant la Nativité.
C’est qu’il voyage beaucoup, Matthieu de Boisséson. Il ne le fait pas à la manière des nomades de l’hyper classe mais plutôt avec la morale d’un homme en cavale que son humour et sa culture protègent, encore un peu et pour combien de temps, des tueurs qui sont à ses trousses.
  1. L’encre serait de l’ombre de Philippe Jaccottet, notes proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008, Poésie/Gallimard

12 commentaires:

  1. Une suggestion bien tentante!
    Les correcteurs de Causeur, eux, ont peut-être appliqué un peu trop à la lettre "L'Art de la fugue", la trêve de Noël sans doute :
    Echapper auX tueurs, malgré son titre de polar, serait plutôt un programme de survie en milieu hostile. Les tueurs dont il est question ici sont ainsi définis par l’auteur : « Les tueurs : l’ennemi mortel qui rôde dans un monde affadi ou pétrifié par la technique. A cet ennemi s’opposent la légèreté, la rêverie, la montagne, le dépaysement, les jeunes étrangères, l’amitié et tout ce qui permet, selon Kafka, ‘un bond hors du RANG des meurtRiers.’ » Le voyant tchèque n’est qu’une des nombreuses référenceS de Boisséson, qui cite beaucoup. Parmi tant d’autres, relevons Spinoza et Keith Roberts, NietzSche...

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  2. Merci, chère Florence, je compare avec mon original pour voir si c'est totalement de ma faute...
    Echapper aux coquilles...

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  3. Personnellement, je suis en faveur de la dictature du roman, qui est une contrainte bienvenue, par rapport à ces produits très vagues où l'auteur dispense sa philosophie de la vie et le menu de son petit-déjeuner. En roman, il faut avoir au moins le don du conteur, raconter une histoire qui tient la route, ce dont les faiseurs sont incapables. Je suis pour la dictature du roman, comme Jérôme, grand ordonnateur de ces lieux est pour la dictature du prolétariat, si mes souvenirs sont exacts. Je lui fais néanmoins assez confiance pour croire que ce Mathieu est un auteur à lire, si bourgeois et protégé qu'il semble à en croire les descriptions de son mode de vie.

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  4. Très seyant comme patronyme pour un écrivain, ce "Boisséson". Un peu comme "Baudoin de Baudinat"…

    Mais si Spinoza est certes l'auteur de l'étonnante formule « Sentimus, experimurque, nos æternos esse » (Éthique V, scolie de la prop. 23), n'oublions pas qu'il a également écrit : « La beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. Certains objets qui vus de loin sont beaux, sont laids quand on les voit de près, de sorte que les choses considérées en elles-mêmes ou dans leur rapport à Dieu ne sont ni belles ni laides. » (Lettre 54, à Boxel, automne 1674).

    Et je rends évidemment hommage à l'œil de lynx de Florence, cette antilope de la correction…

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  5. Spinoza rien que ça Weaver, et en langue de missel encore ?…
    Putain, on nous aura rien épargné, en cette fin d'année, déjà on a le casque à pointe vers l'intérieur GDB pour tout le monde, vlà-t-y pas que nous fait encore plus mal au crâne !…
    Ils sont pédants ces ultra-gauches…

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  6. Ah merci George, je me vois maintenant bondissant de faute en faute... Mais à antilope, guépard et demi, n'est-ce pas ?

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  7. Désolé, mais ce n'est pas ma faute si la langue commune des gens de lettres était au XVIIème le latin, avant d'être remplacé dans cette fonction au siècle suivant par le français. Et celui de Spinoza n'a rien d'une langue de missel, vu la teneur de ce qu'il raconte ("… la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance", etc.)
    Et même moi qui n'y entends quasiment goutte, je la comprends dans l'original, cette formule que l'on peut traduire par : "Nous sentons et nous expérimentons [sic] que nous sommes éternels".

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  8. Le latin est une langue de missel, fût-il lingua franca au 17e siècle, ceci expliquant cela, du reste,puisque la religion régnait en maîtresse, sado-maso, c'est le moins qu'on puisse dire. Et je ne savais pas, sauf ton respect, que tu étais éternel. T'as du bol. Tout le monde peut pas en dire autant chez les mortels.
    Mais tu n'as pas tort, si j'étais ultra gauche et capable de comprendre Hegel et Spinoza, j'en ferais étalage, mon vieux.
    Amitiés,
    Thierry

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  9. Le roman est à l'écrivain ce que le dessin est au peintre. L'essai est souvent une impuissance laborieuse, l'écriture automatique une impasse cacochyme, reste la poésie qui est une fulgurance romanesque, art de la fugue doublé de l'art de la synthèse. Certes.
    Tout ceci est vrai dès lors que l'on a pas oublié de tremper son écriture dans la vie, laquelle aura eu le bon goût de ne pas tout effacer de l'enfance. Toutes qualités (c'est fête) que l'on peut prêter à l'hôte de ce lieu.
    Santé !

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  10. Spinoza, le premier des athéistes radicaux : celui qui invente avant Deleuze les machines désirantes et qui fonde un prométhéisme possible grâce à l'idée que nous sommes éternels par le fait et mode d'existence, par le plan d'immanence que nous tirons sur le chaos (fabriquer un chaosmos), sans dieu, nous en tout, partout. Deleuze précisera que nous sommes décisifs et que l'individu révultionnaire l'est, révolutionnaire, ontologiquement. La pensée contre-révolutionnaire (de Maistre à Guéant) est tout simplement in-humaine. Spinoza est tout la philosophie de la vie qui combat contre la mort : l'autre nom de la révolution.
    Alain J

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  11. C'est donc à ça que sert la philosophie. Distinguer les bons et les méchants, les humains et les inhmumains, le bien et le mal. Putain ça fait du bien le matin. J'avais pas tout compris. Je crois qu'il va falloir que je relise le Bloc !

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  12. Cher Thierry,

    Malgré mon pseudo pompeux, j'avoue ne pas comprendre grand-chose à Hegel, tant il est aux antipodes de Spinoza, que j'ai un peu plus étudié jadis. Mais je ne crois pas pour autant en faire trop étalage : ma citation au sujet de la beauté ne visait qu'à rectifier le propos de Jérôme lorsqu'il écrit dans ce billet :
    « s’il est question de Spinoza, il est aussi question de mannequins. L’un ne va pas sans les autres puisque la beauté est une manière comme une autre de nous éprouver comme éternels. »
    Et concernant la sensation et l'expérience de l'éternité, je ne l'éprouve nullement, hélas (ce pourquoi j'ai inséré ce sic dans la citation) : là encore ce sont les mots de Spinoza, évoqués par Jérôme.

    Oui, en Occident, la religion obnubilait au XVIIème tous les moments et les aspects de l'existence. Comme aujourd'hui l'économie — ou la marchandise, selon l'appellation qu'on préfère. Mais si Spinoza s'est essayé à un moment à une traduction en latin du Pentateuque (qu'il a détruite), je ne crois pas qu'il ait jamais tenu en main un missel…

    Amitiés,
    GWFW

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