Il a sans doute eu tort mais il encouragea nos premiers pas. On était à ses obsèques hier à Saint-Sulpice et on lui rend hommage dans Valeurs Actuelles. "On ne s'en remettra jamais".
Sans même avoir l’impression de
signer un chèque en blanc à la postérité, on peut parier que Michel Mohrt sera
lu et relu dans une ou deux générations. Il y a en effet, chez cet écrivain,
membre de l’Académie Française, né en 1914 à Morlaix et qui vient de nous
quitter au cœur de l’été, un certain nombre de choses qui apparaîtront comme
terriblement subversives dans un avenir proche, quand elles ne le sont pas
déjà. Par exemple, Michel Mohrt était un homme attaché à ses origines. Elles
étaient bretonnes et donc forcément un peu chouannes. On pourra lire, à ce
propos, La Maison du Père, Le serviteur fidèle ou Tombeau de La Rouërie. Autant dire
qu’il y avait du franc-tireur chez Michel Mohrt mais aussi une morale
d’explorateur. Pour bien connaître les autres, encore faut-il savoir d’où l’on
vient et ne pas rester enfermé dans La
Prison maritime, pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus
célèbres, aux accents conradiens, grand prix du roman de l’Académie Française
en 1962.
Beaucoup des personnages de Michel
Mohrt s’en vont aux Etats-Unis à la fin des années 40. Ce fut aussi le cas de
l’auteur. Il avait perdu un ami qui s’était trompé de camp et la France
faisandée des existentialistes n’était pas du goût de ce marin dans l’âme qui
laissa agir son tropisme occidental. On peut lire cette envie d’autres horizons
dans Les Nomades ou dans Vers l’Ouest. Le goût des Chesterfield
sans filtre, la fraîcheur des mint-julep sur les terrasses ensoleillées des
buildings new-yorkais, c’était tout de même autre chose. Cela nous vaudra deux
volumes de L’Air du large où l’on
trouve les meilleures pages qui puissent se lire, notamment sur la littérature
américaine contemporaine, écrites par celui qui introduisit Styron en France.
Relire Michel Mohrt sera aussi une
excellente manière de nous apercevoir de tout ce que nous aurons perdu avec cet
effacement d’un monde d’avant qu’il aura si bien incarné. Ses livres nous
renverront à une manière d’être qui savait conjuguer le « never explain, never complain » anglo-saxon et une
certaine désinvolture polie et pétillante d’éternel jeune homme qui aimait les
femmes. Il y eut, mais si !,
une époque où tout ce qui relevait de l’amour ne se confondait pas avec la
guerre des sexes. Cette souveraine légèreté en la matière fait le charme fou de
romans comme Deux indiennes à Paris
ou L’Ours des Adirondacks,
entièrement dialogué, petit bijou de virtuosité narrative.
C’est sans doute La Campagne d’Italie que nous conseillerions à ceux qui
voudraient entrer dans l’œuvre de Michel Mohrt. C’est une tragi-comédie
stendhalienne, en grande partie autobiographique, où des jeunes gens font leur
éducation sentimentale sur le front des Alpes en 1940, décrochant sur ordre
après quelques rafales de mitrailleuses, pour conclure leur aventure, le sourire
aux lèvres, la rage au coeur et les larmes aux yeux, par cette réplique culte
qui termine le roman : « On ne
s’en remettra jamais ».
Comment rêver meilleure devise ?
Même si son traitement romanesque
n’excluait pas l’ironie amère, la
guerre a été une chose grave pour Michel Mohrt. Il faut dire qu’elle s’est
confondue avec un effondrement de la France entière qui a marqué sa jeunesse et
elle a donné le sujet de deux de
ses romans les plus ambitieux, Mon
royaume pour un cheval et La guerre
civile. Michel Mohrt y racontait que toute guerre est une fêlure qui
n’oppose pas seulement les nations les unes aux autres mais qui peut aussi
opposer, de façon plus ou moins larvée, un peuple à lui-même pendant des
siècles, une fêlure qui passe parfois au cœur des êtres eux-mêmes.
En exergue de La guerre civile, on peut d’ailleurs lire ces lignes de Chateaubriand: « Le monde était bouleversé mais il arrive que
le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la
jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus aux plaisirs
qu’on se sent près de les perdre. » Elles résument parfaitement,
aujourd’hui plus que jamais, Michel Mohrt et son œuvre, toute entière traversée
par ce bonheur paradoxal.
Jérôme Leroy

Vous serez sans doute le seul homme de gauche à rendre hommage à Michel Morht. Cet hommage n'en aura que plus de valeur.
RépondreSupprimerVos "outrances" bolcheviques ne vous égarent pas. C'est si bon, de nos jours.
Comme aurait dit maître Folace : "Il a son secret le loup !"