jeudi 25 août 2011

Michel Mohrt (1914-2011)

Il a sans doute eu tort mais il encouragea nos premiers pas. On était à ses obsèques hier à Saint-Sulpice et on lui rend hommage dans Valeurs Actuelles. "On ne s'en remettra jamais".



Sans même avoir l’impression de signer un chèque en blanc à la postérité, on peut parier que Michel Mohrt sera lu et relu dans une ou deux générations. Il y a en effet, chez cet écrivain, membre de l’Académie Française, né en 1914 à Morlaix et qui vient de nous quitter au cœur de l’été, un certain nombre de choses qui apparaîtront comme terriblement subversives dans un avenir proche, quand elles ne le sont pas déjà. Par exemple, Michel Mohrt était un homme attaché à ses origines. Elles étaient bretonnes et donc forcément un peu chouannes. On pourra lire, à ce propos, La Maison du Père, Le serviteur fidèle ou Tombeau de La Rouërie. Autant dire qu’il y avait du franc-tireur chez Michel Mohrt mais aussi une morale d’explorateur. Pour bien connaître les autres, encore faut-il savoir d’où l’on vient et ne pas rester enfermé dans La Prison maritime, pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus célèbres, aux accents conradiens, grand prix du roman de l’Académie Française en 1962.
Beaucoup des personnages de Michel Mohrt s’en vont aux Etats-Unis à la fin des années 40. Ce fut aussi le cas de l’auteur. Il avait perdu un ami qui s’était trompé de camp et la France faisandée des existentialistes n’était pas du goût de ce marin dans l’âme qui laissa agir son tropisme occidental. On peut lire cette envie d’autres horizons dans Les Nomades ou dans Vers l’Ouest. Le goût des Chesterfield sans filtre, la fraîcheur des mint-julep sur les terrasses ensoleillées des buildings new-yorkais, c’était tout de même autre chose. Cela nous vaudra deux volumes de L’Air du large où l’on trouve les meilleures pages qui puissent se lire, notamment sur la littérature américaine contemporaine, écrites par celui qui introduisit Styron en France.
Relire Michel Mohrt sera aussi une excellente manière de nous apercevoir de tout ce que nous aurons perdu avec cet effacement d’un  monde d’avant qu’il aura si bien incarné. Ses livres nous renverront à une manière d’être qui savait conjuguer le « never explain, never complain » anglo-saxon et une certaine désinvolture polie et pétillante d’éternel jeune homme qui aimait les femmes.  Il y eut, mais si !, une époque où tout ce qui relevait de l’amour ne se confondait pas avec la guerre des sexes. Cette souveraine légèreté en la matière fait le charme fou de romans comme Deux indiennes à Paris ou L’Ours des Adirondacks, entièrement dialogué, petit bijou de virtuosité narrative.
C’est sans doute La Campagne d’Italie  que nous conseillerions à ceux qui voudraient entrer dans l’œuvre de Michel Mohrt. C’est une tragi-comédie stendhalienne, en grande partie autobiographique, où des jeunes gens font leur éducation sentimentale sur le front des Alpes en 1940, décrochant sur ordre après quelques rafales de mitrailleuses, pour conclure leur aventure, le sourire aux lèvres, la rage au coeur et les larmes aux yeux, par cette réplique culte qui termine le roman : « On ne s’en remettra jamais ».  Comment rêver meilleure devise ?
Même si son traitement romanesque n’excluait pas l’ironie amère,  la guerre a été une chose grave pour Michel Mohrt. Il faut dire qu’elle s’est confondue avec un effondrement de la France entière qui a marqué sa jeunesse et elle a donné le sujet de deux de ses romans les plus ambitieux, Mon royaume pour un cheval et La guerre civile. Michel Mohrt y racontait que toute guerre est une fêlure qui n’oppose pas seulement les nations les unes aux autres mais qui peut aussi opposer, de façon plus ou moins larvée, un peuple à lui-même pendant des siècles, une fêlure qui passe parfois au cœur des êtres eux-mêmes. 
En exergue de La guerre civile, on peut d’ailleurs lire ces lignes de  Chateaubriand: « Le monde était bouleversé mais il arrive que le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus aux plaisirs qu’on se sent près de les perdre. » Elles résument parfaitement, aujourd’hui plus que jamais, Michel Mohrt et son œuvre, toute entière traversée par ce bonheur paradoxal.
Jérôme Leroy

 

1 commentaires:

  1. Vous serez sans doute le seul homme de gauche à rendre hommage à Michel Morht. Cet hommage n'en aura que plus de valeur.
    Vos "outrances" bolcheviques ne vous égarent pas. C'est si bon, de nos jours.
    Comme aurait dit maître Folace : "Il a son secret le loup !"

    RépondreSupprimer

ouverture du feu en position défavorable